HISTORIQUE
Le mot bronchotomie était, il n'y a pas bien longtemps encore, le terme générique sous lequel on désignait toute opération consistant dans l'ouverture artificielle et méthodique du canal aérien dans la région du cou. De nos jours , ce mot n'est plus guère en usage; on se sert de différentes appellations, suivant que l'opération porte exclusivement sur la tra^ chée ou le larynx, ou sur la trachée et le larynx à la fois. Néanmoins, le mot trachéotomie semble , d'une façon générale, s'être substitué à celui de bronchotomie ; c'est ce qui nous a engagé à nous en servir dans le titre de notre thèse.
L'ouverture de l'arbre respiratoire, comme moyen de don-^ ner accès à l'air dans les voies aériennes, est connue de toute antiquité. Hippocrate n'en parle cependant pas; il se bornait à conseiller l'introduction d'une canule par les voies naturelles jusque dans la trachée, dans les cas de suffocation résultant d'une inflammation à la gorge. Asclépiade de Bithynie, nous dit Galien , sans donner son avis sur l'utilité de ce secours, la pratiquait à Rome, cent ans avant Jésus-Ghrist. Asclepiades ultimum auœilium posuit , in Us qui maxime suffo-
cantur, laryngem incidere (1). On ignore où et comment il opérait. 4u dire d'Avicenne, il obtint plusieurs succès.
Antyllus, autre médecin romain, obtint plusieurs succès dans les affections du larynx, qui mettaient obstacle à la respiration, quand les amygdales gonflées comprimaient la glotte, et lorsque des corps étrangers étaient introduits dans les voies aériennes. Paul d'Egine, qui vivait avant le milieu du vii" siècle, nous rapporte la manière dont il s'y prenait. L'adoption de P. d'Egine, dit Louis (2) , est un témoignage incontestable que le procédé d'Antyllus avait le suffrage des praticiens depuis plusieurs siècles. « Il faut faire l'incision à la trachée sous le larynx, vers le 3° ou le 4^ anneau. Cet endroit est le plus convenable, parce qu'il n'est couvert d'aucune chair, et que les vaisseaux en sont éloignés. On renversera la tête du malade, pour que la trachée se porte plus en avant ; nous faisons une section transversale entre deux anneaux, de manière à diviser, non le cartilage, mais la membrane qui le contient. Paul ajoute qu' Antyllus jugeait qu'il avait pénétré dans la trachée par l'air qui sortait avec un certain effort et par l'interruption de la voix. »
Si l'opération dont nous parlons avait ses partisans, elle comptait aussi ses contradicteurs. Cœlius Aurelianus, Arétée de Gappadoce, Celse, et la plupart des auteurs grecs, en rejettent jusqu'à la pensée, Arétée de Gappadoce lui-même, qui pourtant, dans son chapitre De tonsillarum ulceribus, parle de l'angine couenneuse , et la désigne sous le nom d'ulcera pestifera, en rappelant les dénominations d'ulcère égyptiaque , syriaque, dont on se servait alors.
Peu d'enthousiasme chez les Arabes et les Arabistes ; ils ne disent rien de la manière de pratiquer la trachéotomie. Rha-'
(1) Galen, in Med., cap. 13.
!?,) Louis. — Mémoires sur la Bronchotomie, 1767, iii Académie royaleti .. chi'>'urgie, tome IV.
zès ne la conseille que dans le cas de mort imminente. Albucasis nous apprend que de son temps et dans son pays aucun chirurgien n'aurait osé la pratiquer; il cite un cas pour prouver que les cartilages divisés peuvent se cicatriser. Avenzoar, dans le même Lut, fait avec succès des expériences sur des chèvres; seul, il recommande l'opération dans l'esquinancie désespérée; lui-même ne l'a jamais pratiquée. Guy de Ghauliac, arahiste distingué, ne la propose que timidement.
Il faut arriver au xvf siècle pour trouver dans les auteurs une description précise du manuel opératoire. A cette époque, les premiers travaux nous viennent d'Italie. En 1546, Brassavoie, médecin du duc de Ferrare, relate la première opération faite avec succès dans un cas d'angine désespérée. En 1585, Sanctorius, professeur à l'université de Padoue, ponctionne la trachée avec son trois-quarts porte-canule. A peu près à la même époque, Fabrice d'Aquapendente (qui le premier discute les indications de la trachéotomie et l'introduit définitivement dans la science) et Gasserius, son élève, donnent une vigoureuse impulsion, en s'élevant, comme le fit plus tard Garengeot, contre le préjugé qui dôpuis Arétée voulait que les plaies des cartilages ne se cicatrisassent pas. Ni l'un ni l'autre ne firent l'opération.
En 1620, Habicot,' chirurgien de Paris, publie trois cas de guérison obtenus d'après le procédé de Casserius. En 1644, Frédéric Monavius, professeur à Stettin, traduisait mot pour mot, mais sans le citer, le travail d'Habicot. En 1668, un médecin portugais, Rodriguezde Veiga, professeur à l'université de Coïrabre, parle d'angine laryngée et conseille dans son Pratica medica, l'opération de la trachéotomie pour les cas désespérés. « Cumres desperata est , aperiatur guttur inter duos cartilagines ad respirationem, et sanata angina^ ulcus consolidatur. »
De 1646 à 1675, Renée Moreau, doyen de la Faculté damé- Boissier. 2
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decine de Paris (1646), Marc Aurèle Séverin à Naples l'un des chirurgiens les plus illustres du xvii^ siècle, Scultet à Ulm (167S) se prononcent pour l'opération.
La majorité des auteurs plus modernes paraissent au-dessous du niveau des connaissances acquises par leurs prédécesseurs. Ainsi Dionis,Verduc, dans leurs traités d'opérations, ne nous apprennent rien de nouveau. Decker de Leyde, Baachot, Richter et d'autres encore s'écartent des méthodes ordinaires, et, dans le but d'éviter Thémorrhagie, ponctionnent la trachée avec un trois-quarts. Ledran, Garengeot (1720) en France, Heister (1739), Virgili en Espagne, Chowelen Angleterre pratiquent ou conseillent la trachéotomie. Mais tous ces faits étaient rares et épars; de temps à autre même des hommes éminents s'élevaient contre elle, tantôt contestant son utilité, tantôt exagérant quelques-uns de ses inconvénients ; de sorte que tous les doutes étaient loin d'être levés et que beaucoup de chirurgiens hésitaient à l'entreprendre, lorsque vers le milieu du siècle dernier, Louis reprit cette question et la porta devant l'Académie royale de chirurgie. Dans deux mémoires (1) successifs, il fit un inventaire complet de ce que la science possédait alors sur ce point, insista beaucoup plus qu'on ne l'avait fait jusqu'alors sur les avantages que la trachéotomie paraît offrir dans une foule de circonstances ; il en fit étendre la pratique, et parvint par l'éclat de son nom à la faire accepter d'une manière générale. Il la pratiqua plusieurs fois avec succès. L'attention une fois appelée sérieusement sur ce sujet, on vit paraître une foule de travaux et se succéder rapidement les méthodes et les procédés opératoires.
C'est vers cette époque que l'angine laryngée couenneuse, le croup en un mot, prenait droit de cité dans le domaine de la pathologie; la trachéotomie allait en tirer ses plus nom-
(1) Louis. Loc. cit.
breuses et ses plus belles indications. Dès 1576, Baillou parlait d'une fausse membrane qu'il avait trouvée dans la trachée; vers la même époque, Marc Aurèle Séverin en trouvait sur un cadavre. En 1747, Ghisi à Crémone, donne une bonne description du croup. Plusieurs auteurs, dans le cours du xviii* siècle, conseillentla trachéotomie dans cette affection. A Home, qui a baptisé la maladie du nom qui lui est resté, revient l'honneur de l'avoir le premier "proposée, En d771, Crawford la conseille, mais seulement quand les paroxysmes se succèdent et qu'il y a imminence de suffocation. Michaëlis parle de la pratiquer dans la deuxième période.
Conseillée chaudement par Stoll, qui semble ne l'avoir jamais vu pratiquer, elle fut faite pour la première fois avec succès en 1782 par un chirurgien de Londres, John Andrée.
Les préceptes de Fabrice d'Aquapendente furent généralement suivis jusqu'en 1776, époque où Vicq-d'Azyr fit connaître le nouveau procédé d'incision (entre les cartilages cricoïde et thyroïde). Cette simple proposition fit apercevoir une voie nouvelle par laquelle il était encore possible de remédier à l'asphyxie ; elle donna naissance aux procédés de Desault, Boyer, Roux, Malgaigne, Vidal de Cassis.
Au commencement de ce siècle, Caron (1) fut un des plus chauds partisans de la trachéotomie, bien qu'il ne l'eût pratiquée qu'une fois et sans succès. C'est de cette époque que datent les travaux de Furine et d'Albers (de Bremen 1807), de Royer-Collard (1812), de Valentin (2).
En 1822, Treille attire l'attention sur l'importance de la trachéotomie. En rendant compte de l'ouvrage de Desruelles dans les annales de Broussais, il s'exprime ainsi : « La trachéotomie est une puissante ressource, en facilitant l'entrée et la sortie de Tair, ce qui préserve d'une prompte suffocation
(1) Traité du croup, 1809.
(2) Recherches historiques et pratiques sur le croup, 1812 (Lyou).
et donne le temps à la fausse membrane d'être expulsée (1). Mais c'est à Bretonneau (2) et à Trousseau, son élève, que revient véritablement la gloire d'avoir fait définitivement admettre la trachéotomie comme traitement chirurgical du croup. Après quelques tentatives malheureuses (1818-1820), Bretonneau vit ses efforts couronnés de succès en 1825. Trousseau, comme son maître, débuta par des revers (1826-1828) ; sa persévérance fut également Técompensée. Il réussit en 1830, dans un cas de diphthérie laryngée. Les résultats heureux ne tardèrent pas à se multiplier.
Dès lors la trachéotomie patronnée par des défenseurs éloquents finit, après des oppositions hardies, par rester mai- Iresse du terrain, en possession d'un grand crédit.
De 1826 à 1840, on compta une guérison sur quatre opérations; la proportion fut de 1 sur 6 de 1841 à 1858. Le rapport le plus habituel entre les cas heureux et les insuccès est de 1 sur 3, 4 ou 5. Scoutetten, Senn de Genève, Gerdy, Velpeau, Gendron et d'autres encore publièrent d'heureux résultats. On comptait à cette époque 212 trachéotomies dont 40 amenées à bien ; proportion 1/5. A l'hôpital des Enfants- Malades, sur 49 trachéotomies faites jusqu'en 1848, on comptait une seule guérison. En 1848, Trousseau y arrive comme médecin, les succès dès lors se comptent dans la proportion de 1 sur 3, 4 ou 5.
Trousseau en 1858^ dans son rapport à l'Académie de médecine, donne le chiffre des opérations faites de 1849 à 1858 ; sur 466 opérations, il compte 126 guérisons à l'hôpital; ce qui représente plus du quart du nombre total.
La statistique hors des hôpitaux est nécessairement fort incomplète. Les faits connus de Fischer et Bricheteau (1863)
(1) Gromier, Thèse de Paris, 1838.
(2) Traité de La Diphthérite.
donnent une guérison sur 2 , 6 à Paris et 1 sur 3, 6 pour la province.
De nos jours la trachéotomie est pratiquée par toute la France. Elle est également en faveur dans l'i^mérique du Nord, pendant que l'Angleterre et l' Allemagne ne l'admettent dans la pratique qu'à de très- rares intervalles (1).
« Elle est rarement employée en Angleterre ; 4 fois d'après un relevé des opérations pratiquées depuis 2 ans dans les principaux hôpitaux de Londres ; sur ces quatre opérations, on compte deux succès, malgré la gravité des cas qui nécessitèrent l'intervention chirurgicale. Au point de vue de l'opération en elle-même, la manière de procéder ne diffère guère de celle qu'on emploie eu France ; comme ici, on a reconnu toute la supériorité de la méthode suivant laquelle on divise lentement et successivement les tissus (2).
Nous avons vainement fait chercher dans le Schmidts Jar- 6ifc/ier et dans le Canstatts Jarhericht ; nous n'j avons nen. trouvé de nouveau et de particulier à l'Allemagne.