CHAPITRE V
Phénomènes locaux des plaies qui suppurent.
Trois circonstances principales peuvent faire varier la marche des plaies qui suppurent, sans cependant en changer les phénomènes fondamentaux.
1° L’écartement des surfaces d’une plaie simple abandonnée à elle-même.
2° Une perte de substance considérable.
8° La contusion ou la désorganisation des tissus divisés.
1° Dans le premier cas , voici les phénomènes que l’on observe. Lorsque le sang a cessé de cou-
1er, il s’opère à la surface divisée, un suintement séro-sanguinolent qui finit lui-même par se tarir. Vers le deuxième ou troisième jour , la plaie est comme desséchée , d’une couleur rouge grisâtre ; ses lèvres se gonflent et deviennent douloureuses : la tuméfaction , plus ou moins considérable suivant la vascularité des tissus , lui donne un aspect irrégulier, Bientôt elle fournit un suintement qui d’abord sanieux et rougeâtre , devient graduellement plus abondant , moins terne et blanchâtre : ce n’est autre chose que cette lymphe plastique à laquelle Hunter et ceux qui l’ont étudiée après lui , ont fait jouer un si grand rôle dans le mécanisme de la cicatrisation. Lorsqu’on l’enlève , on ne reconnaît presque plus l’aspect varié des tissus qui forment la surface de la plaie: celle-ciest homogène, blanchâtre ; on s’aperçoit qu’il s’y est déjà formé une couche mince , adhérente. Bientôt cette couche augmente d’épaisseur et de consistance : l’organisation s’y perfectionne : elle devient rouge par le développement des vaisseaux : une exsudation plus abondante s’opère à sa surface ; c’est une membrane véritable fournissant un produit blanc crémeux , que l’on nomme pus. En même temps que ces changemens s’opèrent, l’inflammation diminue dans les lèvres de la plaie.
La membrane pyogénique est une espèce de barrière qui intercepte toute communication entre les corps extérieurs et les parties divisées ; toutefois quand la plaie est profonde et irrégulière , quand il y a plus d’écartement dans son fond qu’à sa superficie, quand il existe des foyers, des sinus dans lesquels le pus se trouve retenu , cette membrane
reste plus mince, moins résistante, elle peut même être ulcérée , détruite par le contact du pus , enfin elle peut , dit-on , absorber ce liquide et le mêler ainsi à la masse du sang.
C’est , du reste , dans cette membrane que se passent les phénomènes ultérieurs de la cicatrisation. En effet, sa surface libre devient inégale : il s’y forme une foule de saillies mamelonnées, trèsrapprochées , rouges , que l’on a désignées sous le nom de bourgeons charnus , et que Thompson appelle granulations. Ces bourgeons , d’abord mous , larges , peu saillans , deviennent peu à peu plus nombreux, plus petits et plus consistans.
Ils sont, ainsi que la membrane qui les fournit, doués d’une propriété rétractile extrêmement remarquable. La surface de la plaie diminuant donc d’étendue , les parties qui en forment le fond se rapprochent les premières, elles arrivent au contact et se réunissent. Peu à peu l’adhésion faisant des progrès atteint la surface des tégumens : les bourgeons qui en dépassent d’abord le niveau, s’affaissent et finissent par disparaître en se couvrant d’une pellicule mince , blanchâtre , continue avec la peau. La cicatrice est alors complète; les tissus divisés sont unis par une couche mince d’une matière fibro-celluleuse , d’abord rougeâtre , facile à déchirer , mais qui , avec le temps acquiert beaucoup de résistance en perdant de sa vascularité, et qui , chose remarquable , conserve long-temps sa force rétractile : c’est le tissu modulaire de Delpech.
Ainsi réparée, la solution de continuité ne laisse pour trace qu’une saillie ^presque linéaire, dure,
blanche , sur les côtés de laquelle les tégumens sont un peu déprimés. La durée de ce travail chez un adulte sain , et dans une plaie peu profonde ou n’intéressant que des parties douées d’une assez grande vitalité , est ordinairement de douze ou quinze jours.
Mais il est plus long et moins régulier lorsqu’un grand nombre de tissus ont été divisés , parce que la vitalité de chacun d’eux étant différente , il ne peut y avoir d’ensemble dans la succession des phénomènes dont il est le résultat. Le tissu cellulaire , les vaisseaux, les tégumens, les muscles, sont ceux qui se cicatrisent le plus promptement : viennent ensuite les tissus fibreux et les os ; quant aux cartilages, il résulte des faits observés par Béclard (i), de ceux rapportés par M. Larrey (2) et des recherches du professeur Cruveilhier (3) , qu’incapables de phénomènes vitaux , ils ne peuvent ni s’enflammer ni se couvrir de bourgeons cellulovasculaires. Lorsqu’ils font partie de la surface d’une plaie suppurante, ils sont peu à peu atrophiés et détruits par une véritable résorption ou détachés de l’os et entraînés au dehors avec le pus , et c’est alors à la surface de l’os qu’ils recouvraient qu’apparaissent les bourgeons charnus. Cependant nous ne saurions adopter exclusivement cette opinion ; car nous avons observé des faits qui lui sont directement contraires. Ainsi nous avons vu plusieurs fois à la suite de plaies ou d’amputations , les car-
(]) Anatomie générale.
(2) Clinique chirurgicale , T. III , page 298 et 274.
(3) Bulletin de la société anatomique.
tilages se gonfler, se ramollir et se couvrir ensuite de végétations vasculaires.
2° Examinons la marche de la cicatrisation dans les plaies avec perte de substance considérable. On n’observe aucun phénomène particulier avant que la membrane pyogénique et les granulations soient complètement organisées ; mais la propriété rétractile de cette membrane se manifeste par la diminution de la plaie dont les bords sont uniformément attirés de la circonférence vers le centre. La peau cède ainsi que le tissu cellulaire sous-cutané, elle s’af ance pour réparer la solution de continuité, d’autant plus facilement qu’elle est plus mince et que le tissu lamineux sous-jacent est luimême plus lâche et plus extensible , comme on le voit au scrotum , ou au périnée par exemple. La force de rétraction de cette membrane pyogénique est telle dans certains cas, que, lorsque la peau et le tissu cellulaire ont cédé autant cpie l’a permis leur extensibilité , les parties plus profondes sont elles- mêmes déplacées, déviées, et qu’il en résulte plus tard des déformations plus ou moins considérables. Du reste, quand la peau cesse de pouvoir s’avancer vers le centre de la plaie , la membrane des bourgeons charnus fournit à son tour aux frais de la réparation.
Sa densité augmente peu à peu , sa vascularité diminue, enfin les granulations s’effacent et sont remplacées par une pellicule lisse , mince , blanchâtre, qui procède ordinairement de la circonférence au centre , mais que j’ai vue plusieurs fois se développer par plaques isolées au centre des .plaies très-étendues. Dans tous les cas la durée de
cc travail est longue; quand la perte de substance a été considérable, elle peut être de plusieurs mois. M. le professeur Dupuytren, qui en a fait l’objet de recherches fort intéressantes , a observé que ce travail reste stationnaire tant que la membrane du bourgeon n’a pas encore acquis le degré d’organisation voisin de l’état fibro-celluleux, mais qu’à cette époque la dessication de la plaie s’opère souvent avec une rapidité remarquable.
Ainsi formée, la cicatrice qui se compose d’une lame fibro-celluleuse plus ou moins épaisse, blanche , peu extensible, couverte d’un épiderme trèsmince, ne représente la peau que très-imparfaitement . et résiste mal aux agens extérieurs.
8° Enfin, quand les plaies sont compliquées de la contusion ou de la désorganisation des tissus divisés , leur marche ne diffère de celle des précédentes , que par l’élimination des tissus désorganisés; il est seulement une remarque à faire au sujet des parties conluses ; c’est qu’elles ne résistent pas toujours à l'inflammation qui s’y développe, et sont alors frappées de mort pour être ensuite éliminées. Nous croyons inutile et hors de notre sujet , d’insister davantage sur ce point.