‹ Des diverses réformes du chant grégorienChapitre 3 sur 11 · ÉDITION DD B. P. LAMBILLOTTE · texte numérisé non relu

ÉDITION DD B. P. LAMBILLOTTE

De tous les savants qui ont consacré leurs efforts à l'étude et à la restauration des mélodies grégoriennes, le R. P. Lambillotte est celui qui a le plus approfondi toutes les questions, et porté la lumière la plus vive sur les notations neumatiques. M. de Coussemaker n'a pas hésité à déclarer que le travail du R. P. Lambillotte est un des plus grands services rendus à la scienee des notations musicales du moyen âge', d'autres savants lui ont rendu le même témoignage.

Le R. P. Lambillotte et son zélé et savant continuateur, le R. P. Dufour, se sont appuyés sur un principe excellent pour acquérir la véritable intelligence du chant grégorien. Ce principe est la confrontation des manuscrits et l'adoption des cantilènes dont ils ont constaté la conformité. Le R. P. Lambillotte a fait de nombreux voyages dans le but d'étudier les manuscrits de diverses provenances et de les comparer entre eux. Une sommaire indication des sources auxquelles il a puisé suffira pour prouver l'autorité tout à fait incontestable et toute exceptionnelle de son opinion sur la matière.

Manuscrits des Chartreux, de Murbach, de l'abbaye de Pairis, de Douai, Lille, Cambrai, Reims, Laon, Lyon, Grenoble, Nîmes, Rouen, Avignon, Monpellier;

Des RR. PP. Prémontrés, de l'Abbaye de Parc, près de Louvain, du monastère d'Everboden, de Tournay, de l'abbaye d'Andenne, près de Liège;

D'Oxford, de Cambridge, de Londres;

De Munich, Carlsruhe, Stuttgard, de Cologne, de Mayence, de Trêves, du monastère de Rheinau près Schaffausen, d'Engelberg et de Saint-Gall, d'inspruck, de Salzbourg, du monastère de Gieiz, de Brixen;

De Monza, Milan, Pavie, Mantoue, Vérone, Venise, Padoue.

Le R. P. Lambillotte s'est appuyé aussi sur l'autorité du chantre Romanus, qui vint de Rome à Saint-Gall vers la fin du vm e siècle, et enseigna le chant en France d'après les ordres de Charlemagne.U consulta aussi l'opinion de Notker, religieux de Saint- Gall au ix e siècle, de Hucbald de Saint-Amand, de Guy d'Arezzo et d'Aribon, au xi" siècle.

Rien ne manque à l'édition du P. Lambillotte. Elle a pour elle l'autorité d'une Compagnie dévouée au Saint-Siège et aux intérêts de la propagation de la doctrine catholique dans le monde entier. Elle a été faite sous les yeux de savants versés dans la connaissance des manuscrits de l'antiquité chrétienne et du moyen âge. Elle est due à un homme qui, par sa longue expérience des choses de la musique, connaît la valeur des notes et se rend compte des plus petits détails d'une phrase musicale.

Ce qui caractérise cette édition, c'est le parti pris de n'innover en rien et de simplifier là où des complications s'élèvent, de revenir autant qu'il est possible à la sobriété originelle du chant grégorien.

Peut-être y a-t-il eu chez les Jésuites, par cette raison qu'ils datent du xvi e siècle, quelques dispositions à prendre en suspicion les formes d'art antérieures à l'époque de la fondation de la Compagnie. Cependant il est incontestable que de nos jours les travaux les plus consciencieux et les plus complets sur la question du chant liturgique sont dus à des R. P. Jésuites. Pendant que d'autres dissertaient et se querellaient sur des points assez peu importants, ils publiaient des Graduels, des Antiphonaires, des traités théoriques et pratiques du chant grégorien, en un mot, ils prenaient dans la lice une position et une importance qu'on ne pourra plus leur faire perdre.

L'œuvre du R. P. Lambillotte ne* pouvait être la reproduction exclusive de tel ou tel manuscrit. Constamment préoccupé du but principal qu'il voulait atteindre, il savait qu'un choix consciencieux et des améliorations de détail pouvaient seuls contribuer à la restauration du chant ecclésiastique dans les églises. En cela il a suivi le conseil donné par saint Grégoire lui-même :

« Mihi placet ut, sive in Romana, sive in Galliarum, sive in qualibet ecclesia, aliquid invenisti quod plus oranipotenti Deo possit placere, sollicite eligas. » (S. Grég., Epist. xxxi, lib. XII. De expos, divers, rerum.)

Le manuscrit autographe de saint Grégoire a péri dans l'incendie du Vatican.

Guy d'Arezzô avait restauré l'Antipbonaire avec un tel soin, qu'on appelait son travail Y Antiphonaire parfait, et lui-même attachait, malgré sa modestie, un grand prix à son ouvrage :

Feci régulas apertas, et antiphonarium ReguLariter perfectum contuli cantoribus Quale nunquam habuerunt, reliquis temporibus.

Il y a entre l'éditeur des livres de Reims et Cambrai et le R. P. Lambillotte la différence qui distingue l'antiquaire de l'archéologue. Le premier est plus disposé que le second à admettre sans choix tout ce qui a le caractère ou les dehors de l'antiquité. L'archéologie intelligente, savante et judicieuse n'oublie jamais le temps présent et fait servir à son utilité , à ses progrès la connaissance des choses passées. Elle choisit , discerne et sépare l'ivraie du bon grain. Elle sait que les plus beaux objets d'art s'altèrent par l'imitation et par la corruption du style primitif , que le goût n'est pas indéfectible, et si elle entreprend une œuvre de restauration , elle emploie les éléments qui lui paraissent à la fois les plus purs et ceux qui se rapportent le mieux à l'objet qu'elle se propose. Tous les morceaux de chant du Graduel et du Vespéral ont été ramenés par le R. P. Lambillotte à la forme la plus pure des modes grégoriens. Il a dégagé la partie mélodique de la phrase musicale des accessoires qui en obscurcissaient le sens, et le plain-chant romain tel qu'il est sorti de son travail consciencieux a une harmonie, une simplicité, une gravité et un charme qui lui assureront bientôt l'approbation universelle.

Le R. P. Lambillotte est un de ceux qui ont le mieux traité la question des origines du chant grégorien , et cependant son édi-

tion est certainement à notre époque la plus susceptible de devenir populaire.

En supposant que nous soyons remis en possession de la notation , des mélodies originales, de tous les éléments à l'aide desquels ce chant était chanté à l'époque la plus voisine de sa composition , pourrons-nous jamais affirmer que notre interprétation de ces signes et de ces éléments soit bien véritablement conforme à celle des chantres des vm e , ix e , x e et xi e siècles? pour nous servir d'un exemple, nous avons les partitions originales de Rameau , de Lulli , de Gluck et de Grétry , et toutes les connaissances requises pour les exécuter fidèlement; cependant le pouvons-nous? Pouvons-nous nous assimiler suffisamment les idées des xvii e et xvin e siècles, entrer assez dans les mœurs du public de ce temps , nous isoler assez complètement du courant des idées, des habitudes contemporaines qui nous entraînent pour que les compositeurs de ces partitions ou leurs auditeurs fussent satisfaits s'ils pouvaient nous entendre.

Supposons maintenant que le but puisse être atteint, y a-t-il un réel avantage pour la religion, pour la civilisation chrétienne, pour l'édification des âmes, à ce que nous épellions, nous ânonnions les lettres et les syllabes de ce chant que la masse des fidèles ne comprendra pas ! Vous rejetez, me dira-t-on, l'authenticité du chant grégorien, vous niez son influence spirituelle , vous vous opposez à sa réhabilitation ! nullement. N'est-ce pas déjà une preuve plus que suffisante de sa puissance, de sa vérité d'expression, de sa beauté que celle de la conservation à travers les sièclesdeses formes générales qui, pour avoir été modifiées selon les besoins des temps, n'en offrent pas moins un ensemble imposant qui rend le chant ecclésiastique supérieur à tous les chefs-d'œuvre de cette musique profane qn'on appelle musique religieuse ? c'est une question d'expérience et de pratique. Nous ne craignons pas d'affirmer que si on nous rend le chant dans l'intégrité des manuscrits , si on l'exécute avec toutes les notes parasites dont il a été surchargé peut-être aux xn* et xm e siècles, avec tous les ornements de détail dont on s'est plu à l'envelopper , il ne se passera pas dix ans avant qu'on ne l'ait simplifié de nouveau, et qu'on ne lui ait

fait subir une seconde réforme analogue à celle qu'on a faite au xvi e siècle, peut-être même plus radicale encore, et cela pour de bonnes raisons, dans l'espoir d'en faciliter l'exécution et de le rendre populaire. Mais l'édition du R. P. Lambillotte répond à tout ce qu'on peut attendre du chant grégorien. Elle a été faite avec respect et avec sagesse : avec respect pour l'antiquité, et une étude minutieuse des indications fournies par les manuscrits et . les traités; avec sagesse, parce que le R. P. Lambillotte a voulu avant tout que l'emploi de son temps, que ses recherches eussent des résultats pratiques et immédiats , que sa version réunit toutes les chances possibles d'être approuvée par tous, au double point de vue de son usage commode et facile et de l'autorité de son ancienne origine.

En simplifiant le chant des Àntiphonaires anciens, Le R. P. Lambillotte n'a fait de tort à personne. S'il a modifié quelques Graduels anonymes, il l'a fait dans le sens même de leurs auteurs, c'est-à-dire pour la plus grande gloire de Dieu , et dans la conviction qu'ainsi présentés, ils concourraient plus efficacement au salut des âmes en entrant plus avant dans le cœur et en se gravant plus aisément dans la mémoire des fidèles.

11 a soumis les manuscrits à une investigation sévère, les corrigeant les uns par les autres, dégageant la phrase primitive et sim- • pie comme on fait sortir le diamant des scories qui l'obcurcissent et qui en altèrent la limpidité. Jusqu'à la publication de ses livres, le chant grégorien avait été successivement l'objet de réformes, et de remaniements peu intelligents et surtout peu savants. Aucune de ces tentatives ne peut être considérée comme une œuvre de vandalisme, parce que jamais l'Église n'a laissé le chant grégorien se corrompre départi pris et volontairement. Il y a eu dans la rédaction des diverses versions de chant de la précipitation, de. l'ignorance, l'oubli de certaines règles, mais jamais de vandalisme.

Pourquoi refuserait-on à l'éditeur des nouveaux livres le droit d'effectuer certaines abréviations judicieuses, tandis que tous les autres invoquent en faveur de leurs suppressions arbitraires les vœux et les décrets des conciles. « Abbrevietur cantus quantum fieri poterit, quando super unam syllabam aut dictionem

pl ures sint notuloe quam par sit. » (Concile de Reims, 15 04.)

« Tollatur illa prolixitas quae ad rem non pertinet, qua soient in fine antiphonarum in cathedralibus ecclesiis maxime prolixius abuti. » (Synode provincial de Cambrai, 1565.)

« In officiis divinis observari volumus ne in producendis syllabis aut dictionibus, per numerosiorem notularum sonum tempus consumatur, neve neuma in fine singularum aniiphonarum, sed in uliimis tantum apponatur : et lex accentuum, atque syllabarum quanti tas exacte teneatur. » (Concile provincial de Reims, 1583.)

La prolixité de quelques parties du cbant grégorien semble ne pas avoir cbarmé beaucoup nos pères des xn e et xm e siècles. Car leurs morceaux favoris, je veux dire les Séquences, ont été composés dans une autre forme. On n'y trouve aucune trace de ces interminables kyrielles de notes. Le cbant en est presque syllabique. Tout en conservant les modes de saint Grégoire, ils adaptèrent leurs dispositions tonales à ces nouvelles compositions.

Le mouvement de réforme du xvi" siècle était fort sage, et le R. P. Lambillotte et ses coopérateurs ont agi d'après les mêmes inspirations. Ils ont procédé delà même manière. L'avenir prouvera, je crois, qu'ils ont mieux accompli leur œuvre de réformation que leurs devanciers duxvi* siècle.

La mauvaise exécution du cbant grégorien est une des causes du discrédit dans lequel il est tombé. En rendant cette exécution plus facile et plus intelligente, le R. P. Lambillotte a plus contribué qu'aucun autre à la restauration de ces belles mélodies.

La version du R. P. Lambillotte a mis en pratique la théorie d'Hucbald de Saint-Amand et de Guy d'Arezzo en ce qui concerne un des points les plus controversés de la restauration du chant grégorien, je veux dire la succession dans la même phrase du si bémol et du si béquarre. La même phrase, inintelligible dans d'autres éditions à cause de sa dureté, devient dans celle du R. P. Lambillotte naturelle et mélodieuse par l'application des principes émis par les théoriciens de la plus grande autorité.

11 en est de même de l'emploi du fa dièze dans les passages qui le réclament. D'accord avec Hucbald, Guy d'Arezzo et la tradition des muances encore conservée de nos jours dans quelques villes

d'Italie, le R. P. Lambillotte évite le triton, rapproche le fa du sol lorsque la mélodie le comporte, et met ainsi d'accord les exigences de l'oreille avec les prescriptions de la science la plus certaine. M. Fétis attribue à la transposition des modes et à la réduction des douze modes à huit la présence du triton dont il demande comme nous la suppression. Ce savant a bien voulu nous faire connaître de vive voix les preuves historiques et scientifiques de son sentiment, et s'il les expose dans quelque nouvelle publication, je ne vois pas ce que certains musiciens qui veulent être plus goths que les gothiques pourront objecter à des raisons si plausibles.

Dans un mémoire sur les chants liturgiques restaurés par le R. P. Lambillotte, le R. P. Dufour a examiné les principales difficultés proposées par divers auteurs, et en particulier par M. l'abbé Cloet dans ses remarques critiques sur le Graduale romanum. M. l'abbé Cloet appartient à cette école d'antiquaires qui attachent une importance exagérée aux moindres détails, et crient au scandale et à la profanation lorsqu'on se permet de laisser dans l'ombre ce qui ne peut contribuer en rien à l'utilité générale, à l'édification des fidèles, et à la pompe des offices divins; ce qui, au contraire, compromettrait gravement la cause qu'on veut défendre. Ainsi, il aurait désiré une reproduction intégrale de tous les chants des manuscrits et des neumes interminables dpni on a successivement surchargé les mélodies primitives. Le R. P. Dufour démontre l'impossibilité pratique de faire chanter d'une manière tolérable, dans nos églises, ces Graduels et ces Répons dans lesquels une seule syllabe offre fréquemment la succession de trente et quarante notes; tels sont entre autres les Graduels Confiteantur Domino, Aperis tu manum tuam> etc., etc.

Les ornements, les trémolo, les trilles, les nuances subtiles que M. l'abbé Cloet et d'autres vantent si fort, et qui, à leurs yeux beaucoup plus qu'à leurs oreilles, constituent le véritable caractère du chant grégorien, sont des enjolivements puérils qui tiennent plus à la mode du temps et au goût individuel et par conséquent mobile, qu'à la pensée mélodique elle-même. N'en avons-nous pas une preuve irrécusable dans les partitions fort

récentes de nos compositeurs du siècle dernier et même du commencement de ce siècle-ci? Les trilles, les cadences, les appoggiatures que Haydn, Mozart, Gluck, multipliaient dans leur musique vocale et instrumentale, étaient fort à la mode de leur temps, et charmaient leurs contemporains. Si on ne les supprimait pas de nos jours dans les conservatoires, au théâtre, dans les concerts et dans la musique de chambre, les auditeurs seraient choqués de ces ornements surannés qui gâteraient complètement le plaisir produit par l'exécution des chefs-d'œuvre de la musique classique.

Les reproches adressés au R. P. Lambillotte relativement à la concision de sa version du chant grégorien et à la sobriété des ornements, proviennent de la divergence des opinions et des goûts ; mais il en est d'autres pour lesquels on alléguerait en vain une excuse. On a dit que le savant éditeur avait approprié le chant grégorien aux formes de la rhythmique musicale moderne. Il suffirait d'ouvrir le Graduel et le Vespéral du R. P. Lambillotte pour reconnaître la légèreté de cette assertion qui ressemble beaucoup à une calomnie, si le R. P. Dufour n'en avait pas fait justice dans son mémoire avec autant d'esprit que d'érudition.

En somme, aucun éditeur du chant romain n'est en droit de blâmer le R. P. Lambillotte de n'avoir pas reproduit les neumes prolixes des manuscrits, puisque aucun d'eux n'a osé le faire intégralement.

L'emploi des notes brèves dans le chant grégorien a soulevé bien des objections et provoqué des attaques auxquelles on a répondu par de longs plaidoyers. Quelques éditeurs ont rejeté systématiquement les notes brèves sous le prétexte de donner au chant plus de gravité; d'autres les ont multipliées pour le rendre plus accéléré.

L'éditeur du chant de Rennes les a bannies, celui du chant de Digne les a admises en grand nombre ou plutôt en a reproduit les signes en recommandant de n'en pas tenir compte et en faisant de telles réserves à cet égard , que le chantre demeure livré à son inspiration. Ce dernier éditeur reproduisant avec une fidélité quelque peu puérile l'aspect des anciens livres de chant, a reculé devant les conséquences de son système.

Le R. P. Lambillotte a apporté dans cette question la modération

qui est le caractère de la vraie connaissance des faits et du bon sens pratique. Le R. P. Dufour a justifié l'emploi des groupes binaires de brèves qu'on remarque dans sa version du chant, par des arguments tirés de l'interprétation des neumes , des traités ex professo et surtout parla seule explication possible des séries de notes rhomboïdes qu'on rencontre dans les manuscrits depuis le xnr* siècle jusqu'aux premiers livres imprimés inclusivement. (Voyez les Lettres à M. l'abbé Petit, supérieur au grand séminaire de Verdun, sur l'existence et l'emploi des notes brèves dans le chant grégorien , par le R. P. Dufour, chez M. Adrien Le Clère, 1859.) A cette occasion , nous ne pouvons nous empêcher de remarquer avec quelle facilité on embrouille les questions, lorsqu'on les rapporte à un principe unique et absolu, au lieu de rechercher d'abord à quel ordre d'idées chacune d'elle se rattache. C'est ainsi que nous avons vu depuis quelques années, et même à plusieurs reprises depuis deux siècles , confondre le rhythme avec le mètre poétique , le mètre poétique avec l'accentuation , l'accentuation propre aux compositions régulières avec celle qui convient aux chants prosaïques. Sous ce rapport l'esprit si judicieux de Léonard Poisson s'est fourvoyé, et sa prétention de ramener les Hymnes de l'Église à un système régulier , a entraîné beaucoup d'auteurs dans de nombreux paralogismes. Si on doit tenir compte des principes généraux de la rhythmique grecque qui nous ont été transmis par Aristide Quintilien et que son traducteur Meibomius a enrichi de savants commentaires, le traité de saint Augustin de Musica a beaucoup plus d'importance pour nous, puisqu'il donne les règles de la déclamation des vers. Cependant on chercherait en vain dans ces ouvrages des préceptes qui pussent s'appliquer à l'exécution du chant grégorien et des Hymnes de l'Église. L'application d'un chant populaire aux textes liturgiques devait même faire prévaloir souvent la tradition sur les règles de Priscien et de Donat auxquelles on dérogea dans la pratique , quoique les théories de ces grammairiens aient eu force de loi dans les écoles du moyen âge jusqu'au xvi" siècle. Une polémique qui s'engagea sur le rhythme il y a quelques années entre M. Vincent de l'Institut et un savant grammairien, M. Jullien, aurait pu éclairer la ques-

tion si, au lieu de la circonscrire dans les antiquités grecques et latines, ils eussent étudié l'histoire du rhythme et de l'accentuation pendant les siècles chrétiens. Les auteurs qu'on pouvait consulter sur cet objet intéressant étaient Martianus Capella au v e siècle, Alcuin et Raban Maur au ix.% Elie de Salomon , Alexandre de Ville-Dieu au xiu% Guillaume Guerson, Ornithoparchus, Eveillon d'Angers , le Munérat au xv% Guidetti au xvi e , et enfin, Dom Jumilhac, Nivers, le P. Kircher et môme Lebeuf. L'abbé Petit s'est efforcé de combler cette lacune regrettable dans l'histoire du chant ecclésiastique, en publiant une dissertation sur la psalmodie et les autres parties du chant grégorien dans leurs rapports avec l'accentuation latine. La doctrine des écrivains spéciaux y est exposée avec une ingénieuse érudition. Nous regrettons seulement qu'il n'ait pas fait entrer dans sa dissertation les principes si clairs que l'abbé Scoppa a publiés au commencement de ce siècle sur la versification dans ses rapports avec la musique. Nous ne connaissons rien de plus concluant que ce beau travail, dans lequel la versification métrique des grecs et des latins est distinguée de la versification rhythmique et de la versification harmonique. Cet ouvrage fut l'objet d'un rapport que Choron adressa à la classe des beaux-arts de l'Institut en 1812. On peut encore le consulter avec fruit, quoiqu'il n'y soit fait aucune mention des Hymnes et des Séquences sur la facture desquelles les études de Scoppa jettent une vive lumière. L'ouvrage si érudit de M. Édélestand Duméril sur les formes de la versification a été également passé sous silence par M. l'abbé Petit.

Parmi les adversaires de l'édition du R. P. Lambillotte , il se trouve quelques personnes qui paraissent ne pas connaître l'histoire du chant ecclésiastique , et qui ne veulent pas admettre les règles précises de la tonalité et du rhythme du chant grégorien. Nous croyons devoir signaler entre autres M. Gonthier, curé-doyen de Changé qui, dans un article inséré dans le journal V Univers (numéro du 18 décembre 1859), accumule des allégations erronées contre l'œuvre du savant musicien. Il semble croire que sa version de chantest soumise au rhythme régulier de la musique moderne, et qu'elle présente des notes musicales à valeur fixe et mathéma-

ligue avec multiples et sous-multiples; par une contradiction singulière , il l'accuse d'offrir des notes à peu près longues , à peu près brèves , avec d'autres notes à peu près moitié plus longues , moitié plus brèves. 11 trouve cela très-déraisonnable et, en vérité, le lecteur ne peut savoir si l'auteur de l'article a en vue les valeurs précises des notes ou leur valeur indéterminée.

Si on n'avait pas ajouté une certaine créance aux critiques de M. l'abbé Gontbier, dans le diocèse où la question du choix des livres de chant s'élabore , nous n'aurions pas attaché d'importance à cette pièce qui est beaucoup moins un examen consciencieux et approfondi de l'œuvre du R. P. Lambillotte, qu'un dithyrambe en l'honneur de M. d'Ortigue; mais il n'est pas sans utilité de montrer par une nouvelle citation l'inconsistance des arguments que la confusion des termes et des principes ont produit et surtout de signaler des contradictions si évidentes et si nombreuses qu'il est impossible de démêler la doctrine de l'auteur:

« La plus simple réflexion suffit pour comprendre que , dans le chant à notes égales, il n'y a ni sens , ni rhythme, ni mesure. Il y a une enfilade de notes vides d'idée et d'expression ; un mouvement qui n'a ni forme ni proportions ; un rhythme qui n'a ni temps fort ni temps faible , c'est-à-dire qui manque de ce qui constitue le rhythme, une fausse mesure, en ce qu'il y a un frappé sans levé, un temps qui n'entre pas dans la composition d'un pied, des coupures qui ne sont pas des distinctions, mais des pauses arbitraires, nécessitées plutôt par le besoin du chanteur que par le sens de la composition. »

« Un musicien disait : « Ne me parlez pas de votre plain-chant, » c'est de la mauvaise musique. » Le musicien qui parlait ainsi avait raison ; dès qu'on mesure le plain-chant , ce n'est plus du plain-chant, mais la plus détestable des musiques. »

«lntroduireun mélange de longuesetde brèves, sousprétexte de copier l'antiquité et de donner un rhythme au chant, c'est ne pas comprendre l'antiquité, c'est faire de la fantaisie, c'est donner un rhythme musical sans musique, c'est ajouter le grotesque à l'insignifiance. » Et cœtera sequuntur.

Cependant M. l'abbé Gonthier a intitulé son travail : Vraie

notion du plain-chant. « Le point de départ, dit-il, doit donc être une définition claire et complète du plain-chant, qui nous semble pouvoir être ainsi défini : Une récitation, rhythmée prosaïquement, modulée diatoniquement sous quatre finales, donnant lieu à. quatre modes primitifs et quatre secondaires. Nous croyons donner , dans cette définition , une idée vraie du plain-chant , etc. » Nous ferous observer au contradicteur du R. P. Lambillotte, que sa définition est de tout point inexacte. Si le chant des Leçons et de la Préface est une récitation , celui des Kyrie , des Introïts et des Répons est une véritable mélodie qui n'a absolument -rien de commun avec la récitation. Nous ne voyons pas davantage comment M. le curé-doyen de Changé peut reconnaître un rhythme prosaïque dans le chant des Séquences et des Hymnes.

Si on supprimait dans la partition d'un opéra, de Guillaume Tell par exemple, les sept valeurs des notes avec les silences correspondants, et qu'on exécutât «\ notes égales ces mélodies charmantes , ces chœurs admirables , on ferait d'un chef-d'œuvre un amas de sons insipides et incohérents, et le public auquel on ferait entendre cette monstrueuse composition, ne pourrait supporter l'audition d'une seule page et fuirait la salle de spectacle au bout de quelques minutes. Cependant cette hypothèse s'est réalisée dans le chant grégorien, au moins dans la notation en usage depuis le xv" siècle ; quelques brèves et quelques longues clair-semées sont les seules valeurs qui viennent détruire la fatiguante uniformité des notes carrées dans les Antiphonaires. Dans la pratique, l'égalité des sons étant impossible à conserver à cause, d'une part, de l'entraînement inhérent à certaines phrases mélodiques, et,d'autre part, de l'accentuation du texte, les chantres formaient, il est vrai, des groupes de sons et quelques cadences. Mais ces différences dans la durée des notes étaient tout arbitraires, et la plupart du temps elles ne correspondaient nullement avec le véritable sens de la mélodie grégorienne. Cependant le rhythme et la mesure sont des parties intégrantes du chant aux mêmes titres que l'intonation elle-même. Les Grecs et les Romains les entendaient de cette manière, ainsi que l'attestent les auteurs

des traités traduits par M. Vincent, et avec eux Aristide Quintilien, saint Augustin, Alcuin, Hucbald, Guy d'Arezzo, Aribon, Bernon, abbé d'Aubes, etc. Leur doctrine est établie clairement sur ce point par les théoriciens Léonard Poisson, l'abbé Lebeuf, Dom Jumilhac, Rollin, Ozanam, et les musicographes modernes, de Coussemaker, l'abbé Cloet et beaucoup d'àutres.

Le R. P. Lambillotte , en rendant au chant grégorien ce rhythmeet cette mesure qu'il avait perdus, lui a redonné le mouvement, la vie, l'a rétabli enfin dans les conditions de son existence primitive. Il a puisé les éléments de sa restauration dans les manuscrits qui offrent l'indication des notes brèves et longues, particulièrement dans celui de Romanus, ce chantre Romain qui, comme on le sait, fut envoyé àCharlemagne parle pape Adrien 1 er ; les mots celeriter, tcnere, modcrate , sont indiqués par leurs initiales, et un texte de saint Notker, abbé de Saint-Gall, ne laisse aucun doute sur leur véritable sens. Il a remarqué la place qu'occupent ces lettres dans les signes neumatiques; ce n'était pas assez pour lui de les trouver sur le podatus, la virga, le tristropha, le clivis, le torculus, le sirtuosus, le climacus, dans plusieurs manuscrits de provenance différente; il a suivi la trace de ces indications dans les manuscrits écrits en notes guidoniennes aux xi% xn e et xm e siècles, et jusque dans les premiers Antiphonaires imprimés, dont les éditeurs n'avaient pas tellement rompu avec la tradition qu'ils n'aient souvent traduit les brèves par des losanges ou liés ou séparés, et les longues par des notes à queue. Enfin le zélé restaurateur du chant liturgique a déployé dans cette partie de son travail le goût et l'intelligence que lui donnait l'expérience de la composition musicale, et qui lui ont permis de suppléer avec succès à. l'absence de documents certains. Nous croyons que personne ne fera mieux que lui, et dans des conditions aussi favorables, sous le double rapport du goût et de l'exactitude.

Arrivée la dernière sur le terrain du chant liturgique, l'édition du R. P. Lambillotte est en quelque sorte le résumé des divers travaux entrepris depuis quinze ans, tant pour approprier à nos usages le chant romain que pour rendre à la mélopée grégorienne

son véritable caractère et pour le restaurer dans ses éléments essentiels.

Pendant qu'elle se préparait dans le silence des recherches les plus laborieuses, et avec la maturité et la sage lenteur que la gravité de la question recommandait, il était facile de suivre les effets de l'expérience qu'on faisait des autres éditions dans plusieurs diocèses, et par conséquent de tirer parti des enseignements qui résultaient de l'usage de telle ou telle version de chant. On a remarqué d'une part les inconvénients d'une restauration trop archéologique et de la copie trop exacte de certains manuscrits, et d'autre part l'insuffisance de la reproduction pure et simple des livres en usage depuis les trois derniers siècles. Les premiers offraient dans beaucoup de parties des longueurs entièrement incompatibles avec les exigences du goût moderne et les besoins du temps présent; les seconds étaient remplis de fautes si nombreuses qu'ils n'offraient plus qu'une tradition décolorée et sans vie de l'antique chant grégorien.

L'œuvre qu'il fallait accomplir consistait donc dans l'étude approfondie des principes et dans un choix judicieux des différentes versions des manuscrits. Le R. P. Lambillotte s'est attaché à donner une version qui, dans la pratique, fût susceptible de devenir populaire tout en restant strictement conforme aux règles primitives du chant grégorien. Il réunissait toutes les qualités requises pour un semblable travail. Il pouvait lire les manuscrits avec la grande intelligence musicale qu'il devait au long exercice de la composition et à l'habitude de saisir avec certitude les effets des périodes mélodiques. En outre il a eu plus qu'aucun autre les moyens de confronter un grand nombre de manuscrits de diverses provenances. Il apportait donc dansce travail de restauration la compétence du musicien et la science littéraire de l'ecclésiastique. Aussi on ne trouve que dans son Graduel et son Antiphonaire cette corrélation parfaite des notes et des groupes de notes avec les phrases, les mots et les syllabes du texte, de telle sorte qu'ils constituent, selon l'esprit de l'Église, à la fois une œuvre d'art et une œuvre liturgique.

L'examen des hommes compétents et l'étude comparée des

différents livres de chant romain ont établi : 1° l'authenticité et l'autorité de la version du R. P. Lambillotte; 2° la facilité de l'exécution de ce chant; 3° l'usage commode des livres édités par M. Le Glère et la beauté de leur exécution matérielle.

1° L'authenticité et l'autorité de la version du R. P. Lambillotte sont prouvées par tous les documents archéologiques publiés par le savant musicien et le continuateur de son œuvre, leR. P.Dufour. Dans ces documents, les principaux traités composés depuis saint Grégoire jusqu'au xvi e siècle ont été analyses et commentés ex professo, les formes successives des notations romaine, ncumatique et guidonienne décrites, les règles de la tonalité grégorienne établies d'après des principes clairs et les traditions les plus autorisées.

2° L'exécution de ce chant n'a rencontré aucune difficulté dans les diocèses où il a été adopté, parce qu'il est coulant, simple, peu chargé de notes et essentiellement mélodieux, débarrassé comme il l'a été de toutes les notes parasites et des répétitions inutiles des périodes qui en auraient entravé la marche, prolongé les offices divins sans rien ajouter à l'édification des fidèles. Il est exécuté par les chantres les plus modestes avec tout l'ensemble désirable.

3° L'édition du R. P. Lambillotte a été publiée avec une grande perfection typographique. Le Graduel et l'Antiphonaire ont été traduits en notation moderne, de telle sorte qu'avec des connaissances élémentaires les fidèles, les enfants eux-mêmes peuvent facilement concourir à l'exécution du chant et augmenter la pompe des offices divins. Non- seulement tous les livres de chœur sont • mis en vente, mais des paroissiens à l'usage des fidèles sont imprimés avec une double notation en plain-chant et en notes modernes, d'après les procédés de transcription que nous avons inaugurés il y a quinze années et que nous avons la satisfaction de voir adopter généralement. En outre, la plus grande partie des morceaux, susceptibles d'être accompagnés par l'orgue a été harmonisée par un organiste habile. Ainsi, grâce à ces nombreuses publications principales et accessoires, on peut procéder dans un diocèse à l'installation immédiate et instantanée du chant de la

liturgie romaine, avec des ressources et des moyens qui en garantissent la bonne exécution et le succès.

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