‹ Des diverses réformes du chant grégorienChapitre 4 sur 11 · ÉDITION R É.MO-CA M B R A I SI EX X E · texte numérisé non relu

ÉDITION R É.MO-CA M B R A I SI EX X E

La commission instituée par les archevêques de Reims et de Cambrai donna une édition du chant grégorien. Ce fut le premier pas sérieux dans la voie de restauration où le chant liturgique est entré. Mais les résultats ne répondirent pas au zèle fles respectables membres de la Commission. 11 se bornèrent à reproduire le manuscrit de Montpellier en s'appuyant sur le texte d'un auteur peu connu du xni e siècle, Jérôme de Moravie. Or, cet écrivain avait plus en vue la musique mesurée que le plainchant. D'un autre côté, l'édition de Reims et Cambrai offre quatorze modes au lieu de huit. Quand bien môme cette complication ne serait pas inutile, elle a l'inconvénient d'être en désaccord avec le système adopté généralement depuis le vm e siècle. Si au temps de Charlemagne la réduction à huit modes était déjà opérée, à quoi bon revenir sur un fait accompli. Alcuin exprimait certainement l'opinion admise par les personnages les plus compétents, lorsqu'il écrivait : « Octo tonos in musica consistera musicus scire débet, per quos omnis modulatio quasi quodam glutino sibi adhœrere videtur. » Aurélien de Réomé soutient la même doctrine.

Le manuscrit de Montpellier qui a joué un grand rôle dans la question de la réforme du plain-chant, appartient au ix e siècle. 11 renferme les Introïts et les Communions, les Alléluia, les Traits et les Graduels; les Antiennes et les Répons des processions. Ces morceaux sont accompagnés d'une double notation en neumes et en lettres, et sont divisés en quatre parties correspondant aux quatre modes authentiques : Protus, dcuterus, tritus, letrardus. On a affirmé sans preuve que cet Antiphonaire était la copie de l' Antiphonaire original de saint Grégoire qu'on possédait encore à Saint-Jean de Latran au x e siècle , selon le témoignage de Jean Diacre. La notation du manuscrit de Montpellier se compose des quinze premières lettres de l'alphabet ; saint Grégoire n'employait que les sept premières lettres. Le manuscrit

ne fait mention que des quatre tons authentiques; saint Grégoire a rapporté tout le chant à huit tons.

Malgré l'impossibilité de considérer ce manuscrit comme une reproduction de celui de saint Grégoire, on peut cependant le consulter avec fruit, car, grâce aux lettres, le sens général des neumes est indiqué ; mais non pas leur exécution. On voit bien que le neunie Podatus représente l'élévation d'un ou de deux degrés, que tel autre est exprimé par telle ou telle lettre, mais rien autre chose; et encore ces indications des neumes primitifs sont-elles fort irrégulières. Les neumes à points* superposés deviennent beaucoup plus intelligibles. Mais il n'y a jusqu'à ce jour que les neumes guidoniens qui offrent un sens déterminé à cause des lignes de la portée et des clefs qui les précèdent. Les archéologues qui désirent étudier la question si controversée des neumes, doivent, tout en accordant au manuscrit de Montpellier l'intérêt qu'il mérite, consulter de préférence le manuscrit de Saint-Gall qui est plus ancien et qui a servi de base aux consciencieux travaux du R. P. Lambillotte.

Les éditeurs de Malines ont produit des travaux assez recommandables sur le chant liturgique ; mais leur édition nous semble inférieure à celle qui a nos sympathies, parce qu'on y remarque une sécheresse exagérée et une concision qui souvent est poussée jusqu'à la mutilation des phrases grégoriennes; cependant nous croyons devoir extraire d'un mémoire autographié chez M. Steenackers, à Malines, des principes dignes de remarque, au sujet de l'édition Rémo-Cambraisienne : « Vouloir produire, au moyen des manuscrits seuls, un plain-chant, je ne dirai pas parfait, je ne dirai pas même satisfaisant, mais supportable, est une véritable utopie. Sans doute, il faut étudier les manuscrits , mais il faut uniquement les étudier pour les confronter avec les livres imprimés et avec les chants usités, avec ceux de Rome surtout, pour corriger ces différents documents les uns par les autres , pour en retrancher sans miséricorde ce qui est évidemment fautif, et pour conserver ainsi , autant que possible, le chant traditionnel de l'Église. C'est ce qu'on n'a pu faire dans le système que nous combattons. ( 11 s'agit ici de la

version donnée par la commission de Reims et Cambrai.) Adopter un manuscrit et ne vouloir rien ou presque rien y changer, là même où il viole ouvertement les règles du chant diatonique comme on l'a fait pour le Graduel de M. Lecoffre, c'est se condamner à n'avoir éternellement qu'un chant pour lequel le goût et le cœur, le sentiment artistique et le sentiment populaire éprouveront une égale répulsion. »

Dans les Etudes sur le Graduale romanum publié chez M. Lecoffre, M. E. Duval a établi par de nombreux exemples les points suivants :

1° L'emploi du demi-ton accidentel, recommandé par tous les auteurs pour éviter le triton ou son renversement qui est la fausse quinte, est très-souvent omis et il en résulte dans la mélodie des duretés intolérables.

2° Les règles de l'accent et surtout de l'accent tonique y sont violées dans plus de deux cents endroits.

3° Les barres de séparation qui doivent distinguer les périodes et surtout rendre la mélodie plus sensible en l'adaptant au sens des textes, sont placées dans un ordre ou plutôt un désordre tellement arbitraire, que l'œuvre dont il s'agit, loin d'être une restauration du chant grégorien, ne peut qu'en augmenter la confusion et ajouter aux difficultés de l'exécution.

4° L'arrangement des périodes mélodiques sur de nouveaux textes est loin de répondre aux convenances d'une œuvre d'art. Tantôt la phrase musicale est écourtée lorsque le texte ne se prête pas à son développement, tantôt elle se prolonge par un enjambement sur les premiers mots d'une période suivante.

5° Sous le rapport mélodique, cette édition renferme des chants si étranges, des successions si bizarres, des neumes si fréquents et si longs qu'elle ne peut inspirer aux personnes de goût qu'une aversion profonde pour le chant ecclésiastique en général et pour le Graduale romanum en particulier.

Nous ajouterons à ce jugement sévère et motiv.é la pénible impression que nous avons ressentie en entendant ce chant exécuté dans les diocèses de Reims, de Sens et de Soissons. Dans les cathédrales, les chantres en donnent déjà une idée assez défavo-

rable ; mais dans les petites villes etdansles campagnes, c'est un pèle-mèle de notes incohérentes, une cacophonie horrible ; c'est un désordre pour l'oreille et pour l'àme, qui fait naître les plus amères déceptions.

Il était impossible de faire mieux reculer la question de la réforme du chant liturgique que ne l'ont fait la publication et l'usage de l'édition de Reims et Cambrai. On a d'abord douté de son autorité et de la fidélité avec laquelle elle reproduisait le chant du moyen âge. Est-il possible, a-t-on dit, qu'à aucune époque on ait chanté des morceaux aussi indigestes, et qu'on se soit servi pour prier de formules aussi barbares, aussi contraires au sens des textes ? Assurément les Messes en musique offrent des exemples déplorables de la mutilation des textes, mais ce plain-chant les respecte peut-être moins encore. Ou bien on chantera gravement ces traînées de notes nombreuses accumulées sur une seule syllabe, et on ne parviendra à leur donner aucun sens mélodique; ou bien on les chantera dans un mouvement rapide et cadencé selon les indications des éditeurs, et alors on aura de véritables roulades d'un goût déplorable, et les saintes prières de l'Église seront transformées en vocalises dérisoires.

Les altérations et les mutilations ont été en grande partie imaginaires dans les morceaux liturgiques qui sont restés constamment en usage , particulièrement dans les offices communs. L'uniformité des Kyrie, Gloria, Credo, Sanctus et Agnus Lei, dans les messes des différents degrés, est facile à constater. La conformité des éditions imprimées depuis le xvi e siècle avec les manuscrits est sous ce rapport presque complète. Là même où l'usage a fait prévaloir quelques légères modifications, les membres de la commission de Reims et Cambrai ont fait des efforts visibles pour s'y conformer. Si on veut procéder à un examen sérieux, il ne faut donc pas comparer les éditions entre elles dans les endroits où elles n'offrent que des divergences insignifiantes. C'est la version des Graduels, des Alléluia, des Répons qui doit être à ce point de vue la véritable pierre de touche du bon sens pratique et du goût de l'éditeur. Dans ces morceaux, les manuscrits offreut fréquemment, sur une seule syllabe,

trente, quarante et soixante notes, neumes interminables et capables de faire prendre le plain-chant en aversion par les auditeurs les plus bienveillants. En quoi ces lourds Graduels, ces Répons soporifiques sauraient-ils plaire aux ebantres et aux fidèles? Les membres du clergé pourront se soustraire à l'ennui par la récitation du bréviaire dans les stalles du chœur; quant à l'infortuné paroissien, avec quelle impatience n'attendra-t-il pas la fin de ces traînées de notes que l'art du ebanteur le plus habile ne saurait rendre intéressantes. Dans les éditions imprimées, on n'a conservé de ces morceaux que la mélodie principale, et, à notre avis, on a bien fait.

Pourquoi les auteurs de l'édition de Reims, voulant reproduire les manuscrits des x e , xi* et xn e siècles, ont-ils reculé si souvent devant ces séries de notes? Que devient alors l'authenticité et l'autorité de leur œuvre? En quoi diffère-t-elle des procédés employés par les auteurs des éditions qu'ils désapprouvent?

Ce n'est pas "par des différences accidentelles, par une brève pour une longue, par une note de plus ou de moins, que l'édition Rémo-Cambraisienne diffère de toutes celles qui existent depuis l'invention de l'imprimerie; ses divergences sont profondes, systématiques, et consistent dans des phrases entières de chant ajoutées ou substituées aux phrases traditionnelles.

Nous avons toujours considéré cette édition comme malencontreuse, inopportune, funeste a l'unité, et de nature à compromettre les intérêts de la liturgie romaine dans l'opinion publique. Le chant qu'elle renferme nous a paru d'une lourdeur extrême malgré les prétentions de ses auteurs à la grâce et au rhythme, chargé de notes inutiles, moins mélodique que les chants consacrés par la tradition et adoptés dans toute l'étendue du monde catholique depuis trois siècles.

Sous le rapport de l'érudition, les éditeurs du chant dont nous parlons ont avancé dans les préfaces de leurs livres des faits qui manquent d'exactitude. Pour ne citer que peu d'exemples, nous lisons dans la préface du Vespéral romain, noté sur un manuscrit du xm e siècle, que les premières éditions faites en France au xvi e siècle, et qui ont servi de modèles à toutes les autres, n'ont

reproduit que les chants alors en usage et contenus dans les manuscrits du xv e siècle, que l'on s'accorde à regarder comme les plus altérés.

Assurément il n'en est rien. On sait combien la révision qui a eu lieu après le Concile de Trente a été radicale, et que, loin de reproduire les manuscrits du xv e siècle qui étaient chargés de notes, les premiers livres imprimés sont d'une concision et d'une sécheresse qui ont rendu l'ancien chant méconnaissable.

Dans le même ouvrage, les éditeurs ont émis une opinion à laquelle ils auraient dû rester lidèles. Ils trouvent que les chants peu chargés de notes sont par cela même plus expressifs, qu'ils rendent d'une manière vraie et facile a sentir, les paroles qui les supportent. Ils s'élèvent Contre ces interminables tirades de notes sur certaines syllabes, qu'on rencontre dans les manuscrits du moyen âge. Si, dans leurs publications postérieures, ils avaient rejeté ces interminables longueurs, leur version de chant ne serait pas le désespoir des chantres, des fidèles et de tous les gens de goût.

M. Vitet s'est livré dans le Journal des savants (février 1854) à un examen assez approfondi du travail de la commission Rémo- Cambraisicnne. L'élégant et spirituel écrivain semble professer pour le fond de la question une sorte d'indifférence qui peut être considérée comme une garantie de l'indépendance de son jugement et de son impartialité. Voici cependant un fragment de son appréciation :

« Nous ignorons si, à Reims et à Cambrai, on possède des secrets inconnus à Paris; mais jusqu'apreuve contraire, nous croyons qu'en aucun lieu du monde on ne peut aujourd'hui exécuter d'une façon tolérable les passages du nouveau Graduel, quidiifèrent essentiellement de ces mêmes passages pris dans les livres autorisés jusqu'ici. Qu'on fasse appel à tous les sectateurs des idées de restauration pure et de plain-chant primitif, eussent-ils la voix la plus juste, l'intonation la plus sûre, le sens musical le plus exquis, ils n'en sauraient venir à bout. Nous les mettons au défi de phraser et de rendre intelligibles ces interminables périodes , surtout s'ils chantent en chœur, comme le veut le rit actuel de l'Église. Mal-

grêles barres de repos, malgré l'inégalité des notes, malgré tous les moyens d'accentuation inventés par la commission, jamais ils ne donneront la vie à ces redondantes séries de notes agglomérées sur une même syllabe, et se balançant à satiété de degrés en degrés, sans qu'il soit possible d'en saisir le dessein ni l'intention. »

Toutes les personnes qui ont conservé, selon l'expression de Rousseau, quelque jugement (V oreille, ne peuvent que souscrire a cet arrêt porté par un homme de goût.

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