‹ Des diverses réformes du chant grégorienChapitre 5 sur 11 · ÉDITION DE DIGNE · texte numérisé non relu

ÉDITION DE DIGNE

Les éditeurs de Digne n'ont pas la prétention d'avoir publié le chant grégorien. Le chant romain, disent-ils, n'est pas tout à fait semblable au chant grégorien, mais les différences qu'on y remarque, consistent surtout en des abréviations qui ont été ordonnées par l'autorité ecclésiastique elle-même, après le Concile de Trente, dès l'année 1564, dans les passages où les mélodies anciennes ont été reconnues par trop longues ou par trop surchargées de notes et de répétitions. (Repos, 1858, Méthode populaire de plain-chant romain.)

11 y a dans ce préambule autant d'erreurs que de mots. Le chant romain doit être semblable au chant grégorien, sans quoi il n'aurait aucune raison d'être dans le présent, aucune autorité traditionnelle, aucune sanction pour l'avenir. Dans quels modes musicaux ce plain-chant est-il donc écrit ? n'appartient-il pas par son caractère, ses échelles diatoniques et la substance même de ses mélodies, au genre de musique adopté par saint Grégoire, aux modes grégoriens, et contientr-il une seule phrase qui ne se retrouve dans la mélopée grégorienne ?

11 n'est pas plus exact de dire qu'il se distingue du chant grégorien par les abréviations faites au xvi e siècle. La version que préconisent les éditeurs de Digne présente de bien plus notables différences. C'est le chant grégorien quoi qu'ils puissent dire ; mais le chant grégorien mutilé, corrompu et tel qu'il est résulté d'abord d'un travail de révision imparfait et ensuite d'une pra-

tique routinière de trois siècles, pendant lesquels on n'a pas ouvert un Antiphonaire manuscrit, et encore moins un traité de musique, avec l'intention d'y rechercher les éléments d'une restauration ou d'une conservation des principes de cet art. Enfin, les auteurs des éditions du xvi e siècle n'ont jamais songé, comme on le suppose, à rédiger un chant distinct du chant grégorien. 11 leur a été au contraire recommandé expressément de ramener à la forme grégorienne le chant ecclésiastique qui s'en était écarté.

Il est facile de comprendre, d'ailleurs pourquoi les partisans du chant romain usité depuis le xvi e siècle , veulent qu'il ne soit pas semblable au chant grégorien. S'ils étaient d'un autre avis, ils ne pourraient pas justifier la présence dans leurs livres de fautes nombreuses contre les principes, la théorie et la pratique du véritable chant grégorien. Ils trouvent moins embarrassant d'expliquer ces erreurs reproduites traditionnellement depuis trois cents ans, malgré une tradition de neuf siècles, en inventant de nouvelles règles. Pour n'en citer qu'un exemple, nous lisons dans la Méthode populaire citée plus haut, cette affirmation singulièrë : « Dans le plain-chant, la sixte est très-rarement usitée , et lorsqu'elle l'est, c'est d'ordinaire par degrés conjoints, ou par l'intermédiaire d'un autre intervalle. » Tout le monde sait d'une part que l'intervalle de sixte est banni du chant grégorien et on ignore d'autre part comment une sixte peut exister par l'intermédiaire d'un autre intervalle.

Quoi qu'il en soit, les éditeurs du chant de Digne déclinent hautement la prétention d'avoir recouru aux manuscrits anciens et même aux traités composés à différentes époques sur le chant grégorien. Ils ont établi leurs livres d'après les éditions imprimées àToul , par les frères Le Belgrands, en 16*24, à Paris, en 1671, à Lyon, par Valfray, en 1691, à Grenoble, par Pierre Faure, en 1735, à Lyon , par Aimé de la Roche, en 1763 , à Avignon , par Niel, en 1788.

Un des Curtius des éditeurs de Digne, M. A. M. Kung, maître de chapelle de la cathédrale d'Auch , après avoir énuméré ces preuves de leur érudition , s'écrie : « Qui n'admirerait ici le

tact et la science des membres de la commission de Digne qui, les premiers en France, avaient su mettre le doigt sur la véritable réforme qu'il y avait à faire pour revenir à Vwnité liturgique et au chant romain, le seul admissible dans les temps modernes! »

11 était permis à M. A. H. Kung, de laisser entièrement de côté les manuscrits et les traités dont l'étude et une connaissance approfondie auraient pu troubler son repos et son inaltérable quiétude. Mais quand on ne touche à rien , on devrait ne rien casser. Or, on peut demander à M. A. M. Kung, quels sont ses titres comme plain-chantiste , pour affirmer que l'édition du R. P. Lambillotte est une pitoyable contrefaçon de la musique moderne ? Avant que ses titres comme musicien soient parvenus jusqu'à nous, nous ne pouvons croire davantage à sa parole lorsqu'il nous dit que « le bon et excellent jésuite du dix-neuvième siècle a passé toute sa vie à propager la plus déplorable musique, soi-disant religieuse, que Pon puisse imaginer. » Si M. A. M. Kung avait sur la conscience les deux gros volumes de contrepoint et de fugues du bon et excellent jésuite, elle serait plus prudente et surtout plus éclairée (1).

Les éditeurs de Digne ont préféré le maintien du statu quo à de nouvelles et laborieuses recherches ; personne ne songe à leur contester ce droit. Mais ils feront bien de respecter celui des autres, ou tout au moins de l'attaquer avec des armes courtoises. Nous nous empressons de dire qu'ils ont des défenseurs et des collaborateurs plus circonspects et qui paraissent par-dessus tout animés du désir d'être utiles aux fidèles et à la cause du chant liturgique en général. C'est ainsi que les travaux de M. l'abbé Aubert, quoique dirigés vers un autre but que le nôtre, ne sauraient nous inspirer d'autres sentiments que ceux d'une respectueuse sympathie.

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