Ibid.^ t. p
±l‘i I)i:S DOCTIUNKS HKIJGIKI'SKS OKS JUITS
et à l’erreur, de celui qui est parfaitement sage, souverainement bon, possédant une puissance infinie; des choses imparfaites, rebelles sous plusieurs rapports à une règle fixe, d’un père qui est la perfection même et le représentant de l’ordre et de l’harmonie*» 11 crut résoudre la question par la supposition d’un être intermédiaire, espèce de média*"teur plastique, participant à la fois, cl dans une certaine mesure, de la nature parfaite du divin et de la nature chaotique de la matière; cause du bien et de l’ordre, en tant que tenant au divin, mais cause imparfaite, en tant que tenant à la matière désordonnée. Le mal, l’erreur et le désordre s’arrêtaient à cet être qui n’avait pu donner à son œuvre une perfection qu’il n’avait pas lui-même ; ils ne remontaient pas jusqu’à Dieu, qui n’était plus du moins la cause directe et immédiate de la défectuosité des choses et des êtres périssables. Celte singulière théorie d’un être intermédiaire entre Dieu et le
1. Études sur le Timée, t. i*% p, H 2. Dans le discours que Platon fait adresser par Dieu aux dieux créés, il lui fait dire : « Si inoi-mùme je donnais à ces êtres la naissance et la vie , ils seraient égaux aux dieux. » Pour qu’ils ne fussent pas parfaits, ils devaient donc être produits par un autre que par dTcu.
DKS DOCTUINKS UKLIGIKUSKS DKS JUIFS 223
nionde.conlingent était tout simplement un essai de théodicée. Si les Juifs ne furent pas déterminés, dans la formation de la doctrine du Verbe, par les motifs philosophiques de Platon, ils voulurent, du moins dans un certain sens, sauver la majesté divine qui leur semblait compromise, dans les nombreuses théophanies de leurs livres sacrés, par un contact trop intime avec les choses créées, et ils ne trouvèrent pas de meilleur expédient que de supposer que ce n’est pas Dieu lui-même, le Dieu immuable et souverainement parfait, mais une de ses manifestations , qui descendait auprès des hommes pour les instruire, les diriger ou les punir. C’est encore ici une espèce de théodicée, assez confuse toutefois ; et, sous ce rapport, nous accordons volontiers qu’il y a entre la théorie platonicienne de l’âme du monde et la théorie juive du Verbe, ces deux points communs, d’abord de résoudre une difficulté analogue, et ensuite de la résoudre par la supposition d’un être intermédiaire.
Mais, cette concession faite, il est impossible de ne pas reconnaître que l’être intermédiaire de la théologie juive diffère complètement de celui de
ÜKS
DO’CTKIM'S RELIGIEL'SKS DES JUIFS
Platon. L’âme du monde, si laborieusement enfantée, n’est après tout qu’un être contingent ; elle n’est par elle-même ni immortelle, ni indissoluble; et si Dieu lui promet qu’elle ne subira pas la mort, c’est uniquement parce qu’il l’a ainsi décidé et que sa volonté est pour elle un lien plus fort et plus puissant que ceux qui, au moment de sa formation, ont uni ses parties ensemble L Le Verbe juif, au contraire, est une vertu divine, dérivant tout entière de Dieu, tenant seulement à sa nature et ne se distinguant de lui que comme la pensée et l’action sont distinctes de l’être qui pense et agit.
L’âme du. monde de Platon et le Verbe des
Juifs ne diffèrent pas seulement dans leur nature; ils diffèrent encore dans les fonctions qui leur sont attribuées. Tandis que, d’après le philosophe grec, l’assemblée des dieux visibles et contingents n’est chargée que de la production des êtres et des choses périssables, le Verbe divin crée, selon les Juifs, tous les êtres et toutes les choses sans exception. Les docteurs de Jérusalem
\. Eludes sur le Tiinée, 1. 1 **, p. 112.
DES DÜCTKINES RELIGIEÜSpS DES JUIFS 525
ne connaissent pas la distinction que Platon établit entre les êtres dont la vie est régulière, et qui par là imitent le mieux la divinité, et les êtres et les choses soumis encore en partie au désordre, triste héritage de la matière de laquelle ils sont formés.
Dira-t on que la théorie platonicienne a revêtu une nouvelle forme en passant dans Tesprit juif, si différent de Tesprit grec ; qu’en cessant d’être une théorie métaphysique pour prendre place dans des croyances religieuses, elle a attiré à elle de nouveaux éléments, et qu’elle s’esl accommodée à la manière de penser et de sentir propre à la race sémitique? Prétendra-t-on que les Juifs n’eurent qu’à la modifier selon les aptitudes particulières de leur intelligence, et qu’à la mettre en harmonie avec l’ensemble de leurs croyances, pour arriver à la conception du Verbe telle que nous la voyons dans leurs écrits? Nous ne serions pas éloigné d’admettre cette explication, si l’on pouvait nous montrer où, quand et comment s’est fait le travail que l’on suppose ici ^ On ne peut pas en faire hon-
1. Et, même dans ce cas, il faudrait accorder aux Juifs une culture philosophique dont on ne voit pas de traces dans leurs
neur à Philon ; la doctrine du Verbe est de beaucoup antérieure à ce philosophe. D’ailleurs, quand il emprunte une idée à la philosophie grecque, il la prend telle qu elle est, sans se donner la moindre peine pour la fondre avec l’ensemble de ses théories, avec lesquelles elle est plus d’une fois dans une choquante contradiction. Rapportera-t-on ces modifications introduites dans la théorie platonicienne à Aristobule ou à quelque Juif inconnu du 11® siècle avant l’ère chrétienne ? Mais il est impossible d’invoquer à l’appui de cette supposition un seul fait, une seule conjecture fondée sur une donnée historique. Admettons que , par impossible, on parvienne à lui donner quelque apparence de vérité ; il restera encore à expliquer conunent celte doctrine, imitée de Platon, a pu passer d’une école d’Alexandrie aux Juifs de la Palestine.
Supposera-t-on que ce travail s’est fait dans les écoles de la Palestine? que les docteurs de Jérusalem, séduits par la philosophie de Platon, en ont apporté des souvenirs dans l’interprétation des li-
(Scriis, pas môme dans la Kabbale, dont les abstractions ne manquent cependant ni de subtilité, ni de profondeur.
vres saints et y ont trouvé tant bien que mal, sous
l’empire d’opinions préconçues, la doctrine du
Verbe? ou bien encore qu’agissant avec plus de
hardiesse, ils ont profité de quelques expressions
de l’Écriture pour donner une couleur biblique à «
une théorie philosophique étrangère, et' pour l’introduire ainsi subrepticement dans l’enseignement de la synagogue?
De toutes les hypothèses par lesquelles on voudrait expliquer l’origine platonicienne du Verbe, il n’en est pas de plus hasardée que celle-ci. Elle méconnaît complètement l’esprit qui a toujours présidé à l’interprétation des livres saints dans les écoles de la Palestine. Elle prête aux docteurs de la loi des vues qui leur ont été de tout temps étrangères, des procédés qu’ils ont toujours ignorés, des desseins qu’ils n’ont jamais nourris. En partant de la supposition que la philosophie de Platon était, non pas seulement connue, mais encore estimée dans la Judée, elle se met en opposition flagrante avec les faits les mieux constatés et les plus certains. Quelle part peut-on accorder dans la formation de la doctrine du Verbe à une philosophie regardée par les Juifs de la Palestine comme une
source d’hérésie et d’incrédulité? Que quelques docteurs de la Loi aient étudié cette philosophie, on ne saurait en douter. Mais, repoussés par la masse de leurs coreligionnaires, condamnés comme des impies par les chefs de la synagogue, ils n’eurenl certainement aucune action sur les développements de la théologie juive dans les écoles palestiniennes. C’est parmi les docteurs qui leur étaient opposés et qui les combattaient, parmi ceux dent le principal titre à la confiance de leurs concitoyens était l’attachement exclusif à la tradition de leurs pères, et qui ne trouvaient pas une heure à donner à une autre étude qu’à celle de la Loi', que se forma celte doctrine, comme la plupart de celles qui appartiennent à cette époque ; et ces docteurs étaient des ennemis déclarés de la littérature grecque, dont ils n’avaient d’ailleurs, selon toutes les probabilités, qu'une idée fort confuse, pour ne pas dire tout à fait erronée.