CHAPITRE II
I, 'influence persane et l'action de la culture grecque sur le judaïsme palestinien. — l.e saducéisme, le pharisaïsme. et l’essénisme.
Nous avons vu jusqu’ici l’esprit juif se développer librement lui-même, sans suivre d’autre impulsion que celle que lui avaient imprimée les auteurs de la restauration palestinienne. Çà et là percent, il est vrai, quelques conceptions qui semblent un écho affaibli des croyances persanes ; par exemple , les sept yeux placés sur la pierre dont parle Zacharie (m, 9) et le Satan de Job, du livre des Chroniques, de Zacharie et de l’Ecclésiastique. Mais ce ne sont là que des traits de détail, sans liaison saisissable avec le reste des doctrines propres au judaïsme, que des exceptions qui prouvent que l’ensemble de la théologie juive n’avait pas encore été entamé d’une manière sérieuse par une influence étrangère.
Il n’en est plus de même à partir du commen-
cernent du u* siècle de l’ère chrétienne. Les livres palestiniens de cette époque, principalement celui qui porte le nom du prophète Daniel, présentent des traces irrécusables d’une action des idées mazdéennes sur le judaïsme. Quoique nous ne soyons pas disposé à accorder à cette influence une aussi large part que le supposent la plupart des critiques allemands modernes, dans la formation de la théologie juive, nous sommes loin de la méconnaître; elle est un fait incontestable, et tout nous porte à croire qu’elle se fit sentir principalement dans les temps qui précédèrent l’affranchissement d’Israël par les Maccabées. Nous ne pouvons pas cependant nous contenter des considérations générales auxquelles on s’arrête d’ordinaire sur ce sujet. Deux questions doivent, ce nous semble, être examinées avec soin : Que faut-il entendre par cette action du mazdéisme sur le judaïsme? et de quelle manière s’est-elle exercée sur la théologie juive?
Les éléments mazdéens qui ont pénétré dans les croyances juives n’y ont pas été importés par une espèce d’emprunt. Rien ne nous autorise à supposer que les docteurs juifs, frappés de ce qui
50 DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS, dans les doctrines persanes pouvait s’accommoder à l’ensemble de leurs propres doctrines et les compléter en quelque sorte , aient adopté purement et simplement ces théories, et les aient transplantées, sans autre forme de procès, dans leur théologie. Grande ou petite, étroite ou étendue, peu importe, l’action du mazdéisme sur le judaïsme ne s’est pas produite avec cette brutalité. On peut affirmer en thèse générale que les idées ne passent pas toutes faites et en bloc d’une nation à une autre, quelque affinité qu’il puisse exister entre leurs institutions religieuses. Une conception étrangère n’est jamais adoptée par un peuple qu’après qu’il se l’est assimilée par un travail d’appropriation plus ou moins considérable. Il n’y a pas d’autre mode de propagation pour les idées. Ce travail d’assimilation, bien différent d’un emprunt pur et simple, suppose que la croyance ainsi élaborée s’est plus ou moins transformée. Comment aurait-elle pu autrement s’accommoder au génie particulier du peuple qui se l’est appropriée et s’adapter à l’ensemble de ses croyances?
Et c’est ce qu’on voit dans les diverses doc-
trines juives qui ont subi dans leur formation une influence mazdéenne plus ou moins prononcée, par exemple, dans la démonologie et l’angélologie, ou encore, jusqu’à un certain point, dans les idées apocalyptiques. Ces doctrines ne sont nullement identiques aux croyances persanes correspondantes, et d’un autre côté elles ont leurs germes dans l’hébraïsme. Sans l’action du mazdéisme, elles n’auraient pas pris les développements qui les caractérisent; mais il faut ajouter aussitôt que si elles n’avaient pas eu quelques raisons d’être, ou, pour mieux dire, si elles n’avaient pas eu des antécédents dans les idées hébraïques, aucune influence étrangère n’aurait pu les faire naître. En un mot, le mazdéisme a fait éclore des doctrines en germe dans l’hébraïsme; il ne les a pas produites lui-mêine, et l’action qu’il a exercée sur leur formation n’a pas empêché l’esprit juif de les marquer fortement à son empreinte.
L’influence des doctrines persanes sur le judaïsme ne put se faire sentir directement que parmi les Juifs de la Babylonie ; c’est par leur intermédiaire qu’elle arriva dans la Palestine. Elle s’exerça d’autant plus facilement que les Juifs ba-
bv Ioniens vécurent toujours dans de très-bons rapports avec les Perses. Déjà, au moment de la conquête de la Babylonie par Cyrus, les déportés du royaume de Juda saluèrent les vainqueurs comme leurs libérateurs. Se liguèrent-ils avec eux contre les Chaldéens, leurs ennemis déclarés depuis plus d’un siècle, les destructeurs de leur temple et de la cité sainte? Leur rendirent-ils seulement quelquesuns de ces services qui, quelque légers qu’ils puissent paraître, assurent le succès d’une armée au milieu du pays qu’elle envahit? L’histoire n’en dit rien ; mais on peut le croire, à en juger par la bienveillance que Cyrus leur témoigna et qui ne se démentit jamais chez ses successeurs. Quoi qu’il en soit, les Juifs trouvèrent des amis, presque des frères, dans les vainqueurs. On ne peut s’étonner que, dans les rapports continuels qui s’établirent entre les deux peuples, les enfants d’Israël, comparant la religion des Perses au culte grossier des Chaldéens, n’aient appris à l’estimer et n’aient fini par se pénétrer de celles de leurs doctrines qui offraient des analogies avec leurs propres croyances, ou qui pouvaient s’unir avec elles. Les Perses de leur côté ne paraissent pas avoir eu moins d’es-
DES DOCTRUVES RELIGIEUSES DES JUIFS. 53 time pour la religion mosaïque. 11 est certain que plusieurs de leurs croyances religieuses se teignirent d’un reflet bien marqué de la théologie juive Cette pénétration réciproque des conceptions religieuses des Juifs et des Perses s’accomplit d’autant plus facilement que la religion des uns et celle des autres sont, de toutes les religions de l’antiquité, celles qui offrent entre elles la plus grande analogie. Comme les Juifs, les Mazdéèns admettaient l’imité de Dieu 1 2 3 ; comme eux encore, ils avaient en horreur toute représentation sensible de la divinité 2 . La législation des uns, aussi bien que celle des autres, avait eu également pour but de former avant tout un peuple d’agriculteurs \ L’une et l’autre, il est vrai, paraissent avoir ici plutôt contrarié que favorisé les aptitudes naturelles des hommes qu’elles prétendaient régir;
1 Avesta, die heiligen Schriften der Parsen, Irad. par Ff. Spiegel, t. i. p. 269-276.
* Vendidad, fargard 1 et suiv.
3 Hérodote avait remarqué que les Perses regardaient comme atteints de folie ceux qui érigeaient des simulacres de leurs dieux et qu'ils voulaient empêcher qu’on ne leur attribuât une origine et des formes humaines. Hérodote, trad. de A.-F. Miot. Paris, 1858, t. i, p. 103.
* Vendidad, fargard m, 7-21, '76-116.
5 k DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS.
mais leur erreur n’affaiblit en rien l’importance du fait qui vient d’être signalé. Les deux religions s’accordent encore sur des mesures en soi fort arbitraires, et c’est ici peut-être que leur analogie devient plus frappante. Dans l’une et dans l’autre on trouve un système très-détaillé de souillures légales et de cérémonies purificatoires'; une classification passablement minutieuse des animaux en purs et en impurs, classification qui, quoique établie sur des principes différents, se proposait un but semblable 3 ; des prescriptions presque identiques sur certaines infirmités de la nature humaine et sur plusieurs maladies, entre autres sur les lépreux 3 . Enfin les deux législations attachent la plus grande importance aux liens de la famille. Le mariage est en grand honneur chez les disciples de Zoroastre, aussi bien .que chez les descendants d’Israël*. « Le mérite d’un homme s’estime, en
* Vendidad , fargard iv-ix.
» Vendidad, fargard xm et xiv. Rhode, Die heil. Sage der Zendvcelker, p. 422; Fried. Spiegel; Avesta, die heiligen Schriftender Parsen, t. 11 , le cinquième chapitre de l’Introduction.
* Hérodote, t. i, p. 107.
* Vendidad, fargard xiv, 64-67.
Perse, dit Hérodote, par le nombre de ses enfants; et le roi a sbin d’envoyer chaque année des présents à ceux qui en ont le plus'. » Les Hébreux de leur côté regardaient les enfants comme un héritage donné par l’ Éternel et la fécondité comme une récompense*.
Ces analogies dans leurs croyances, dans leurs coutumes, dans leurs lois, étaient bien propres à resserrer les liens qui unissaient les deux peuples. Elles expliquent la facilité avec laquelle leurs doctrines se pénétrèrent mutuellement.
S’il fallait en croire quelques critiques, la philosophie grecque aurait exercé sur le développement du judaïsme palestinien une influence pour le moins égale à celle du mazdéisme. M. Ewald, d’accord ici avec Jahn i * 3 , Hug, M. Dæhne 4 et bien d’autres encore, assure que les systèmes philosophiques
i Hérodote, t. i, p. 106; VenAidad, fargard xv, 29-60; ni,9, 20, 36.
« Psaume cxxvii, 3; cxxvm, 3 et 4.
> Jahn, Biblische Archéologie, 2« part., 1. 1 , p. 366 et 367.
» Dæhne, Geschichtl. Darslellung der judisch-alexand. Religionsphilos., 1. 1 , p. 467; t. u, p. 238; Gfrœrer, Philo und die jud.-alex. Philosophie, t. u, p. 350 et suiv.; Pœlitz, Pragmat. Uberblick der Idéologie der spœleren Juden, 1. 1 , p. 241 et suiv.
50 DUS DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS, de la Grèce pénétrèrent dans la Judée trois siècles environ avant l’ère chrétienne, et donnèrent un nouvel élan à la science juive Rien ne paraît plus contraire à ce que l’on sait de plus certain sur cette période de l’histoire des Juifs de la Palestine. 11 est impossible de voir la moindre marque d’un nouveau mouvement, ni la trace la plus légère de la philosophie grecque dans les écoles palestiniennes * en ce moment.
La théologie juive et la philosophie grecque suivirentdeuxtendancesenlièrementopposées. Celle-ci chercha toujours à ramener les faits de détail & des principes généraux ; celle-là n’a jamais connu ce besoin de la raison ; son unique préoccupation était d’étendre de plus en plus les prescriptions mosaïques à des cas nouveaux, étouffant ainsi, sans s’en douter, sous une réglementation morale de plus en plus détaillée, la spontanéité de la conscience, à laquelle la philosophie grecque cherchait au contraire à donner le plus libre développement. Ces deux courants n’auraient pu se rencontrer sans produire, du moins au premier moment, une agi—
1 Ewald, Gesch. des Volkes Israël, t. îv, p. 313.
DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. 57 tstion extraordinaire dans les esprits. Le ni* siècle avant l’ère chrétienne n’offre aucun spectacle de ce genre. Il n’est question à cette époque que de ce qui occupa toujours les docteurs d’Israël, c’està-dire de l’interprétation de la loi et du soin d’en adapter les antiques prescriptions aux conditions de la vie nouvelle. On ne travaille alors,. pour nous servir de l’expression consacrée, qu’à élever une haie autour de la loi, et on ne poursuit ce travail que par les procédés arbitraires d’une interprétation dénuée de critique et d’esprit philosophique.
Prétendrait-on que ces traces de l’action de la philosophie grecque ont été recouvertes par les subtilités des rabbins postérieurs et qu’elles ont disparu sous les discussions de casuistique, dont la réunion forma plus tard la Mischna? Aucun fait n’autorise cette supposition. Aussi loin qu’on peut remonter dans l’histoire de la science juive dans la Palestine, on la voit engagée dans la môme voie et animée du même esprit. Les principes que la tradition attribue aux membres de la grande synagogue, ceux qu’eHe met dans la bouche de Siméon le J uste ' ,
1 Pirke Aboth , ch. i, S 1 et 2.
58 DBS DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS, sont en parfaite harmonie avec ceux que suivirent les docteurs dans les âges suivants.
U est cependant un précepte d’un ancien docteur d’Israël qui semble faire exception à la règle t ' commune, et qui- est empreint d’un spiritualisme qui, sans être absolument étranger à la science juive, telle que nous la montre la Mischna, ne lui est pas toutefois ordinaire. Nous voulons parler de cette déclaration d’Antigone de Soccho, disciple de Siméon le Juste : « Ne soyez pas comme des serviteurs qui travaillent pour leur maître, dans la vue d’une récompense; mais soyez comme des serviteurs qui servent leur maître gratuitement*. » Cette maxime, qui est passée dans le christianisme, presque sous la même forme, ne nous arrêterait pas cependant, si elle ne se rattachait à une circonstance étrange. Son auteur est le seul des anciens docteurs palestiniens qui soit connu sous un nom grec. Antigone n’est pas certainement son nom primitif, qui devait être hébreu. Mais qu’il l’ait adopté lui-même, comme un signe public de son admiration pour les Grecs, ou qu’il
* Pirke Aboth, ch. i, §3.
lui ait été donné par la tradition comine une marque de son attachement à la culture grecque, il y a dans le fait de ce changement de nom un indice qu’ Antigone avait subi une influence étrangère
Ce fait isolé suffît-il pour établir que la philosophie grecque a exercé une influence réelle sur la théologie juive? Il nous paraît difficile de le croire. Qu’il se soit trouvé un docteur d’Israël qui ait connu, qui ait admiré la culture intellectuelle des Grecs, qui ait même conçu le dessein de l’introduire parmi ses coreligionnaires, on ne saurait en être surpris. On serait, au contraire, en droit de s’étonner que, dans le long espace de temps pendant lequel les Juifs palestiniens eurent des rapports,avec les Grecs, il n’y ait eu qu’un seul docteur entraîné par le charme si attrayant de la philosophie de la Grèce, si l’on ne savait quel abîme séparait les tendances des deux peuples, et quels sentiments de haine les événements inspirèrent aux Juifs pour la nation grecque.
Par sa position géographique, la Judée se trouva
1 On sait que plus tard plusieurs Juifs, pour faire la cour aux Séleucides, hellénisèrent leurs noms ou adoptèrent un nom grec. Nous aurons occasion de revenir bientôt sur ce fait.
60 DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS, le champ de bataille sur lequel les rois d’Égypte et ceux de Syrie vidèrent trop souvent leurs différends. Également ruinés par les armées ennemies, les Juifs étaient le prix de la victoire, sans retirer * aucun avantage réel de leur changement de maître.
Les deux puissances, toutes les deux grecques, ne devaient-elles pas leur être également odieuses?
La domination grecque leur fut bien autrement pesante que la domination persane. Les Ptolémées, il est vrai, furent pour eux moins durs que les Séleucides. Pouvait-on oublier cependant les fréquentes déportations qui avaient eu lieu par leurs ordres, et, ce qui était plus grave aux yeux des Juifs, le mépris qu’un d’entre eux avait montré pour leur culte, en voulant pénétrer dans le lieu très-saint ' ? Ce furent surtout les Séleucides qui firent naître en eux une ineffaçable antipathie pour le nom grec. Le temple pillé à plusieurs reprises 2 , le sanctuaire violé 3 , la souveraine sacrificature avilie par de honteux trafics 4 , des vexa-
* Piideaux, nist. des Juifs, éd. franç. de 1775, t. IV, p. 75.
* Ibid., t. iv, p. 177; 1 Maccab. i, 23 et 24.
3 Ibid., t. iv, p. 183; 2 Maccab., ni, 8-29; v, 15-18.
4 Prideaux, ibid., t. iv, p. 161 et 168; Josèphe, Antiq.,
DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JU1KS. 01 lions sans nombre avaient mis le comble à l’indignation des habitants de la Palestine, quand Antiochus Epiphane poussa la folie jusqu’à vouloir forcer les enfants d’Israël à faire le sacrifice de leur propre, nationalité et à adopter les mœurs et la religion de la Grèce.
Cependant il se forma à Jérusalem un parti grec. Ceux qui le composaient, jaloux de la faveur d’ Antiochus, renoncèrent à l’observation de la loi, élevèrent un gymnase, donnèrent une forme grecque à leurs noms; en un mot, ils adoptèrent la manière de vivre des Grecs. L’auteur du premier livre des Maccabées appelle ces hommes des scélérats et un fléau pour Israël*. « Ils séduisirent la foule, dit-il, et l’entraînèrent avec eux au mépris de la loi. » Telle était l’opinion que les Juifs fidèles au culte de leurs pères avaient, dans la première moitié du n* siècle avant l’ère chrétienne, de ceux qui penchaient vers l’hellénisme; ils les tenaient pour des impies et pour des traîtres. Cette honteuse apostasie laissa dans Israël un long
xii, 6; 2 Maccab., iv, 7 et.S, 23, 26, 32-45-50.
1 1 Maccab ., i, 11-52; 2 Maccab., iv. 10-16 , 39 , 42, 47, 50.
62 DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS, souvenir de douleur. Bien des années après, les rabbins déploraient encore les malheurs produits dans la Judée par l’invasion de la philosophie grecque.
Depuis cette époque, les mots de Grec ou d’ami des Grecs et ceux de traître et d’impie eurent pour les Juifs le même sens. On en a la preuve dans une foule de traits conservés par la tradition juive. Qu’il nous soit permis d’en rapporter quelques-uns. Ils donnent la preuve la plus positive de l’opinion que nous soutenons ici.
Pendant que Hircan assiégeait Aristobule dans Jérusalem 1 , les assiégeants fournissaient chaque jour aux assiégés les agneaux nécessaires au sacrifice. Un vieillard, quelque peu sceptique en fait de religion, fit observer à Ilircan qu’aussi longtemps qu’il laisserait entrer dans la ville les animaux pour le sacrifice, il ne réussirait pas à la prendre. Cet avis fut goûté, et le lendemain, au lieu des agneaux, on mit dans la corbeille destinée à les recevoir un porc immonde qu’on hissa sur le rempart. A ce sacrilège, dit la tradition, toute
4 70 ans avant Jésus-Christ.
DBS DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. 63 la terre à quarante milles à la ronde fut violemment ébranlée; et les chefs de la synagogue, comprenant aussitôt que cet acte impie ne pouvait avoir eu pour instigateur qu’un disciple de la philosophie grecque, lancèrent solennellement la malédiction sur quiconque enseignerait jamais la langue grecque à son fils*. Ce récit, qu’il repose ou non sur un fait historique, prouve clairement qu’un siècle après Ântiochus Épiphane, les Juifs n’avaient pas de la culture grecque une opinion plus favorable, et qu’ils la regardaient encore comme une source certaine d’incrédulité et d’impiété.
11 faut encore rapporter un autre trait qui forme comme la contre-épreuve du précédent. La Mischna raconte que Gamaliel était versé dans la connaissance de la littérature grecque. Comment ce docteur, une des gloires de la synagogue, célèbre par sa fidélité à la foi de ses pères, put-il songer à acquérir une connaissance si dangereuse? La Ghemare, commentant ce passage de
> Uaba-Kama, fol. 82; ilenachoth, fol. 64; Sotah, fol. 49; Sanh-Baba, fol. 90; Gfrœrer, Dos Jahrhundert des Heils, t. I, p. 115 et 116.
la Mischna, crut devoir expliquer ce fait ; elle fait remarquer que Gainaliel n’étudia la langue grecque que parce qu’il avait des relations obligées avec la famille des Hérode \ Le soin avec lequel on excuse ici ce docteur vénéré est une preuve irrécusable d’abord que la langue grecque n’était pas répandue parmi les Juifs de la Palestine; à quoi bon, dans le cas contraire, rapporter que Gamaliel la connaissait? ensuite que son étude était toujours regardée par les Israélites comme un danger pour la religion; car autrement la remarque de la Ghemare n’aurait pas de sens.
On sait avec quelle peine les docteurs palestiniens voyaient leurs coreligionnaires d’Égvpte lire leurs livres saints dans une traduction grecque 1 2 . Ce n’était pas la crainte d’une divulgation de la doctrine mosaïque parmi les païens qui les portait, comme on l’a si souvent répété, à condamner l’usage du grec dans le culte de la synagogue, ainsi que la traduction des Septante. On sait avec quelle ardeur les pharisiens couraient
1 Baba-h'ama, fol. 63.
* Sotah, ch. 7, cité dans Buxtorf, Lexicon chnld., Talmud, col. 104.
DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. 65 la terre et la mer pour gagner des adeptes au judaïsme Ils étaient par conséquent peu disposés à faire de leur religion un mystère et à ne pas vouloir lui laisser franchir les limites de la famille d’Israël. Mais leur prosélytisme cédait lui-même devant leur aversion héréditaire pour une langue ennemie; leur ardent désir d’amener les païens au judaïsme s’arrêtait devant la crainte de compromettre leur foi par quelque contact avec la culture grecque.
Les anciens documents juifs abondent en traits analogues à ceux que nous avons rapportés. Il serait superflu d’en citer un plus grand nombre. Il n’est pas inutile cependant de faire remarquer que, même dans le i" siècle de l’ère chrétienne, la langue grecque, répandue alors dans tout le monde civilisé, était généralement ignorée dans la Palestine. On en a pour garant l’historien Josèphe. 11 nous apprend que de son temps l’étude des langues était peu considérée dans la Palestine. On la regardait, ajoute-t-il, comme une occupation profane, convenant bien
1 Matth., xxiii, 15.