UES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS
dentés'. Le monde, vivant et animé, constitue l’ensemble des corps célestes, des astres qui suivent une marche régulière, famille céleste de dieux visibles - et contingents 1 2 , de dieux fils de dieux 3 * , auxquels la volonté du Dieu suprême assure l’immortalité \ C’est ce monde, un et régi par une âme unique, quoique formant diverses parties (les astres), qui fut chargé par Dieu, son auteur et son père, du soin de produire les êtres périssables et la partie mortelle de l’homme 5 , en imitant l’action par laquelle la puissance divine souveraine l’avait produit lui-même \
Tel est l’être intermédiaire de Platon.
Avant de rechercher s’il a été le modèle sur lequel a été foTmé celui des Juifs, il faut reconnaître que la doctrine juive du Verbe dut en grande partie sa naissance à un besoin assez analogue à celui qui conduisit Platon à cette théorie. Il s’agissait, pour
1 Éludes sur le Timée de Platon, par M. Martin, t. 1 er , p. 96, et la note xxn.
2 0 soi opzioi xsti ysvyiîxot- Ibid., t. 1 er , p. 110.
5 6sot Oewv. Ibid., p. 110.
» Ibid., t. 1 er , p. 112.
5 Ibid., t. i er , p. 112.
‘ Ibid., t. i er , p. 112.
202 DES DOCTRINES REI.IGIECSES DES JUIFS, le philosophe grec, d’expliquer comment des êtres périssables dérivaient de l’Être éternel : des créatures faibles, sujettes ou mal et h l’erreur, de celui qui est parfaitement sage, souverainement bon, possédant une puissance infinie; des choses imparfaites, rebelles sous plusieurs rapports à une règle fixe, d’un père qui est la perfection même et le représentant de l’ordre et de l’harmonie '. Il crut résoudre la question par la supposition d’un être intermédiaire, espèce de médiateur plastique, participant à la fois, et dans une certaine mesure, de la nal ure divine et de la nature chaotique de la matière: cause du bien et de l’ordre, en tant que tenant au divin ; mais cause imparfaite, en tant que tenant à la matière désordonnée. Le mal, l’erreur et le désordre s’arrêtaient h cet être qui n’avait pu donner à son œuvre une perfection qu’il n’avait pas lui-même; ils ne remontaient pas jusqu’il
Dieu, qui n’était plus du moins la cause directe et
1 Études sur le Timée, t. I er , p. 112. Dans le discours que Platon fait adresser par Dieu aux dieux créés, il lui fait dire : « Si moi- môme je donnais à ces êtres la naissance et la vie, ils seraient égaux aux dieux. * Pour qu'ils ne fussent pas parfaits, ils devaient donc êlre produits par un autre que par Dieu.
DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. 203 immédiate de la défectuosité des choses et des êtres périssables. Cette singulière théorie d’un être intermédiaire entre Dieu et le monde contingent était tout simplement un essai de théodicée' Si les Juifs ne furent pas déterminés, dans la formation de la doctrine du Verbe, par les motifs philosophiques de Platon, ils voulurent, du moins dans un certain sens, sauver la majesté divine qui leur semblait compromise, dans les nombreuses théophanies de leurs livres sacrés, par un contact trop intime avec les choses créées, etilsne trouvèrent pas de meilleur expédient que de supposer que ce n’est pas le Dieu en soi, le Dieu immuable et souverainement parfait, mais une de ses manifestations, qui descendait auprès des hommes pour les instruire, les diriger ou les punir. C’est encore ici une espèce de théodicée, assez confuse toutefois ; et, sous ce rapport, nous accordons volontiers qu’il y a entre la théorie platonicienne de l’âme du inonde et la théorie juive du Verbe ces deux points communs, d’abord de résoudre une difficulté analogue, et ensuite de la résoudre par la supposition d’un être intermédiaire.
Mais, cette concession faite, il est impossible de
20 /| DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS, ne pas reconnaître que l’être intermédiaire de la théologie juive dilTère complètement de celui de Platon. L’âme du monde, si laborieusement enfantée,* n’est après tout qu’un être contingent, elle n’est par elle-même ni immortelle, ni indissoluble; et si Dieu lui promet qu’elle ne subira pas la mort, c’est uniquement parce qu’il l’a ainsi décidé et que sa volonté est pour elle un lien plus fort et plus puissant que ceux qui, au moment de sa formation, ont uni ses parties ensemble '. Le Yerbe juif, au contraire, est une vertu divine, dérivant tout entière de Dieu, tenant seulement à sa nature et ne se distinguant de lui que comme la pensée et l’action sont distinctes de l’être qui pense et qui agit.
L’âme du monde de Platon et le Verbe des Juifs ne diffèrent pas seulement dans leur nature; ils diffèrent encore dans les fonctions qui leur sont attribuées. Tandis que, d’après le philosophe grec, l’assemblée des dieux visibles et contingents n’est chargée que de la production des êtres et des choses périssables, le Verbe divin crée, selon les Juifs, tous les êtres et toutes les choses sans excep-
1 Études sur le Timée, t. i er , p. 112.
tion. Les docteurs de Jérusalem ne connaissent pas la distinction que Platon établit entre les êtres dont la vie est régulière, et qui par là imitent le mieux la divinité, et les êtres et les choses soumis encore en partie au désordre, triste héritage de la matière de laquelle ils sont formés.
Dira-t-on que la théorie platonicienne a revêtu une nouvelle forum en passant dans l’esprit juif, si différent de l’esprit grec ; qu’en cessant d’être une théorie métaphysique pour prendre place dans des croyances religieuses, elle a attiré à elle de nouveaux éléments, et qu’elle s’est accommodée à la manière de penser et de sentir propre à la race sémitique? Prétendra-t-on que les Juifs n’eurent qu’à la modifier selon les aptitudes particulières de leur intelligence, et qu’à la mettre en harmonie avec l’ensemble de leurs croyances, pour arriver à la conception du Verbe telle que nous la voyons dans leurs écrits? Nous ne serions pas éloigné d’admettre cette explication, si l’on pouvait nous montrer où, quand et comment s’est fait le travail que l’on suppose ici On ne peut pas en faire honneur à
1 Et, même flans ce cas,' il faudrait accorder aux Juifs une