‹ Des doctrines religieuses des juifs pendant les deux siècles antérieures à l'ère chrétienneChapitre 36 sur 56 · DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JU1PS · texte numérisé non relu

DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JU1PS

se prononcer. La première hypothèse auriiit l’avantage d’établir un parallélisme complet entre la doctrine juive des anges et celle des premiers principes célestes des mazdéens. Ce n’est pas celle cependant qui paraît la plus conforme aux traditions postérieures de la famille d’Israël. Mais, si l’on excepte les quatre premiers noms qui reparaissent dans tous les écrits juifs, il faut reconnaître que la plus grande anarchie règne pour les trois derniers, qui sont dans quelques livres kabbalistes, Zaphkiel, Zadkiel etGamaliel, dans d’autres écrits rabbiniques, Sealthiel, Jehudiel et Barachiel, et dans un manuscrit des oracles sibyllins, Jérémiel, Sanielet Azaël 1 . Ces différences n’auraient pas mérité d’être signalées, si elles ne.nous indiquaient que cette théorie des chefs des anges resta longtemps encore incertaine dans quelques-uns de ces points. Une observation plus importante, c’est que plusieurs de ces noms, avant d’être appliqués à des anges, avaient été des noms appellatifs usités en Israël 1 .

1 Oracula sibbyllina, éd. Alexandre, t. i, p. 80; t. h, p. 214-219.

* Nomb., un, 12; 1. Chroniq., v, 13, 14; vi, 25; vu, 3; vin, 16; xii, 20; xxvi, 7; 2. Chroniq., xxi, 2; Esdra-i, vin, 8, etc.

DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. 223 La plus importante des fonctions des anges paraît avoir été de veiller sur les destinées des nations. Cette croyance remonte assez haut. Elle est déjà dans la version des Septante: « Quand le » Très-Haut divisa les nations, au moment qu’il • dispersa les fils d’àdam, il posa les limites des » peuples d’après le nombre des anges de Dieu; ■ c’est ainsi quelle arrange le passage Deutéronome, xxxii, 8, dans lequel le texte hébreu porte que cette division se fit «d’après le nombre des enfants d’Israël. » Jésus., fils de Sirach, faisant allusion à ce passage, lui donne le même sens, sans employer toutefois les mêmes termes que la version des Septante. « Dieu, dit-il, a établi un chef sur chaque peuple 1 ; Israël a été la part du Seigneur 2 . »

> Ecclésiastique, xvn, 16 et 17. Cette opinion se maintint longtemps. On la retrouve chez les chrétiens judaïsants du 11 “ siècle. Ils l’avaient puisée, comme le prouve le passage suivant des Recognitiones (ti, 42) dans la version des Septante : Est enim unius cujusvis gentis angélus, cui crédita est ipsius gentis dispeusatio a Deo. Deus enim excelsus, in septuaginta, in duas partes divisit totiu3 terra» nationes eisque principes angelos statuit. SS. Patrum qui temporibus apostol., jloruerunt opéra, ed. Cotelerius, t. il, p. 513.

> On a déjà vu que, d’après d'autres traditions, Michaël

22 h DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS.

L’auteur du livre de Daniel ajoute à cette croyance une particularité singulière; peut-être est-il ici seulement l’écho d’une opinion populaire. Les anges des nations prennent, selon lui, fait et cause pour leurs protégés, et les batailles que se livrent les peuples sont précédées par des collisions analogues entre leurs anges. « Le chef du royaume de Perse, dit l’ange qui apparut à Daniel sur les bords du Tigre, m’a résisté vingt-un jours; mais Michaël, l’un des principaux chefs, est venu à mon aide. Je m’en retournerai bientôt, ajoute-t-il plus loin, pour combattre le chef des Perses, et quand je serai sorti , le chef de Javan (la Grèce) viendra*. »

Ce ne sont pas seulement les nations qui ont des protecteurs dans les phalanges célestes; les hommes, ceux du moins qui sont justes, y trouvent aussi des gardiens vigilants. Si le Psaume xxxiv

est le protecteur du peuple d’Israël. Daniel, x, 13, 20; xii, 21; 1. Baruch, vi, 7. On voulut plus tard mettre en accord ces deux assertions différentes, en prétendant que Michaël est la Schechina elle-même. C'est dans ce sens que le Zohar dit : Partout où l’on trouve Michaël, le chef des anges, là est la Schechina.

1 Daniel, x, 13 et 20

DES DOCTUINKS RELIGIEUSES DES JUIFS. 225 est réellement de David, comme le porte le titre, cette croyance des anges gardiens aurait une haute antiquité. «L’ange de l’ Éternel, y est-il dit,

» campe autour de ceux qui le craignent et les » met en sûreté'. • 11 est probable cependant que ces paroles ne sont qu’une expression poétique de la confiance de l’homme de bien en la Providence; mais, après la captivité de Babylone, la doctrine des anges gardiens est passée du champ de la poésie dans celui de la réalité. «Voilà, dit à » Tobie l’ange qui l’accompagne; quand tu priais » avec ton épouse Sara, je portais vos prières » comme un monument devant le Seigneur, et » lorsque tu enterrais les morts, je venais auprès » de toi pour t’aider. Quand tu te levais le matin » ou que tu quittais ton repas pour donner la » sépulture à quelque cadavre, cette bonne œuvre » ne m’était pas inconnue; j’étais avec toi. Dieu » m’a envoyé pour te guérir, ainsique ta belle-fille » Sara. Je suis Raphaël , un des sept anges saints » qui présentent les prières des justes et qui sont

• Psaume xxxiv, 8.

» admis en la présence de la gloire du Dieu » saint'. »

L’auteur du livre de Daniel fait allusion à ces fonctions des anges, quand il les appelle des veillants s , c’est-à-dire des gardiens vigilants, dont les yeux sont toujours ouverts sur les peuples ou sur les individus confiés à leur garde. Dans la liturgie syriaque cette dénomination a été conservée aux anges, ce qui semble indiquer qu’elle était très-répandue dans l’Orient. Plus tard, elle ne fut plus appliquée qu’aux mauvais esprits \

La doctrine des anges n’avait pas cependant atteint son dernier degré de développement au moment de l’avénement du christianisme. Elle était encore alors en voie de formation. En voici la preuve. 11 est un point capital de cette doctrine sur lequel tous les documents juifs antérieurs à la naissance de Jésus-Christ et le Nouveau Testament lui-même gardent le plus complet silence. Nous vou-

1 Tobie, ni, 11-15.

1 Daniel, iv, 10, 14, 20. Dans les versions françaises pour lesquelles on a suivi dans ce livre une division un peu différente de celle du texte original, ce sont les versets 13, 17, 23.

* Gesenius, Hebr. und chald. handica-rlerb. au mot TJ

DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. 227 Ions parler de la création des anges. Ce n’est que dans des écrits de beaucoup postérieurs à l’ère chrétienne, dans le Talmud et dans le Targum du Pseudo-Jonathan sur le Pentateuque, entre autres, qu’on trouve la question résolue. On y apprend que la milice céleste fut appelée à l’existence le second jour de la création du monde '. Ce fait, auquel il serait peut-être possible d’en joindre quelques autres analogues, l’incertitude qui règne dans plusieurs parties de l’angélologie, par exemple dans les noms des trois derniers archanges, le défaut de précision dans la détermination de la hiérarchie céleste, qui n’est qu’indiquée vaguement et dans ses traits les plus généraux, prouvent clairement que cette croyance devait sa naissance plutôt à l’imagination populaire qu’au travail de la synagogue et qu’elle n’occupait qu’une trèsmince place dans l’enseignement des docteurs de la loi. Nous verrons plus loin qu’il n’en était pas de même chez les esséniens et parmi les Juifs alexandrins.

Quelle origine faut-il attribuer à l’angélologie

1 Targum Pseuilo-Jonalhan. Genèse, i, 26; xix, 1.

telle que nous venons d’en esquisser les traits essentiels? On ne peut douter que son premier fond n’ait été fourni par les livres antérieurs à la captivité de Babylone. Nous avons déjà vu que c’était une antique croyance en Israël que les arrêts de Jéhovah étaient exécutés par des ministres de sa volonté. Mais cette croyance vague et générale prit des développements nouveaux au contact de la doctrine mazdéenne des êtres purs qui environnent Ormuzd et qui sont ses serviteurs et ses messagers. La fusion s’opéra d’autant plus aisément que l’angélologie hébraïque, n’affirmant que l’existence.d’êtres supérieurs à l’homme, sans presque rien préciser sur leur nature et leurs qualités, n’offrait aucune résistance à toute détermination ultérieure, partant de principes religieux analogues à ceux de l’hébraïsme. Or, nous l’avons établi, rien n’était plus en harmonie avec l’esprit général des révélations de l’Ancien Testament que le mazdéisme. Sa doctrine des esprits purs avait en particulier un caractère religieux et moral qui devait la faire regarder par les Juifs comme un développement de leur propre croyance sur les anges, et comme la forme parfaite de la doctrine dont ils

DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JLIES. 229 ne possédaient encore que les premiers linéaments.

Les docteurs juifs reconnaissent eux-mêmes que les noms des anges avaient été apportés de Babylone Mais ce témoignage nous ferait défaut, que la comparaison de l’angélologie des Juifs palestiniens avec la théorie des esprits purs du mazdéisme suffirait pour nous révéler l’action que celle-ci a exercée sur la formation de celle-lù.

On sait quel est le monde suprasensible de l’Avesta. A la tête de l’armée céleste sont placés sept amschaspands 1 2 , princes de la lumière , dont Ormuzd est le prince. Au-dessous d’eux, vingthuit jzeds sont chargés d’exécuter leurs ordres et de veiller, sous leur haute direction, sur toutes les parties de la création et principalement sur les adorateurs d’Ormuzd. Enfin, les ferwers, troisième

1 Buxtorf, Lexicon chald. lalm., col. 1115.

* Cette division septénaire parait commune à toute la famille des Aryens. Les Marouts qui accompagnent Indra, forment sept classes, composées chacune de sept individus. Rigveda, trad. franc,., t. i, p. 585. Les Ilichis, les saints, sont aussi au nombre de sept, IUyteda, t. tv, p. 494. Ces Ilichis sont également les serviteurs d'Indra et ses auxiliaires dans la recherche des vaches enlevées par les brigands ennemis du ciel. Nève, Essai sur les mythes des Hibhatas,

230 DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS, classe d’esprits célestes, sont les génies et comme les types idéaux des mazdéens.

11 est impossible de ne pas voir une copie des sept amschaspands dans les sept princes des anges des Juifs'. L’analogie parfaite voudrait sans doute que Jéhovah fût le premier des sept archanges, comme Ormuzd est le premier des amschaspands. Mais on peut s’expliquer facilement pourquoi les Juifs se sont écartés en ce point de la doctrine mazdéenne. Jéhovah était pour eux au-dessus de tout; rien ne pouvait lui être comparé; les anges et les chefs des anges étaient ses auxiliaires sans doute, mais ils étaient d’une autre nature que la sienne. Il ne pouvait se faire que les Juifs comparassent Ormuzd à Jéhova. Us prirent en conséquence les sept amschaspands, en y comprenant leur chef, pour des êtres également subordonnés, et ils en firent les sept princes de la milice céleste. Peut-être est-ce en souvenir d’Ormuzd, roi divin des Perses, qu’ils se donnèrent Michaël pour protecteur spécial.

1 Winer, Biblisches Rcalwœrlerbuch au mot Engel. Ewald, Geschichte des Volks Israël, I. iv, p. 208.

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