CHAPITRE IV
De la démonologic.
La croyance aux mauvais esprits ne dépassait pas chez les Hébreux les limites d’une vague superstition populaire. Ils avaient peuplé les ruines de fantômes nocturnes' et les déserts de spectres velus à forme de bouc 5 . Les maladies mentales et l’épilepsie qui les accompagne si souvent, ils les attribuaient à la funeste influence d’êtres méchants 1 * 3 , et l’on sait que cette opinion règne encore dans plusieurs parties de l’Orient. Il n’y a pas trace d’ailleurs dans les livres saints écrits avant la captivité de Babylone, nous ne disons pas d’une théorie des puissances infernales, mais même de l’idée que le mal dérive d’elles. Et cette doctrine était impossible chez un peuple qui
1 Ésaie, xxxiv, 14. >
1 Ésaie, xm, 21 ; xxxiv, 14.
* 1 Samuel, xvi, 23.
DBS DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. 241 regardait le bien et le mal comme des dispensations de Jéhovah Quelque interprétation que l’on veuille donner du récit de la tentation d’Adam et d’Ève par le serpent i 2 , récit qui avait certainement pour but d’expliquer l’origine du mal, il est certain que ce mythe ou ce fait, qu’on le prenne comme on voudra, n’eut aucun écho dans l’antique hébraïsme. Il n’en est fait mention, la Genèse mise à part, dans aucun des livres antérieurs à la captivité de Babylone.
Quelques commentateurs ont voulu voir dans l’Hazazel, auquel est envoyé le bouc chargé du péché du peuple 3 , un démon, sinon le prince même des démons. Rien dans le contexte n’autorise cette interprétation. Le inothazazel n’a ni racine ni analogue dans la langue hébraïque. Dans l’absence de toute indication étymologique, il ne reste qu’à se laisser guider par le sens de la phrase, et l’on
i Exode, xx, 5. Denier., xxxii, 39. 1. Samuel, ii, 6. L’ange de la mort es( un ange de Dieu. Psaume, lxxviii, 49. Habac., ni, 5. Il en est de même de l'ange de destruction. 2. Samuel, xxh, 15-17; comparez avec 1. Chroniq., xxi, 15. 2. Rois, xix, 35.
’ Genèse, ni, 1-7.
1 Lirilique, xvi, 8, 10, 16.
2Û2 DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS, n’est pas conduit par là à voir un démon dans Ilazazel. Mais on accorderait que ce terme est le nom d’un des démons qui hantent les lieux dévastés, qu’on n’aurait presque rien gagné: car cet Ilazazel n’est pas plus connu des écrivains hébreux postérieurs que le serpent de la Genèse. Ce mot ne se retrouve, en dehors du Lévitique, dans aucun des livres, soit canoniques, soit apocryphes, de l’Ancien Testament. Il ne se représente pour la première fois que dans le livre qui porte le nom d’IIenoch. Hazazel y est dépeint comme un des anges déchus et précipités dans les enfers, Il y a plus encore. La cérémonie prescrite dans Lévitique xvi ne paraît pas avoir été jamais célébrée en Israël. 11 se présenta dans l’histoire des Hébreux de fort nombreuses occasions d’offrir un sacrifice solennel d’expiation ; les cérémonies accomplies dans ces circonstances ne ressemblent en rien à celle du sacrifice des deux boucs.
Si le livre de Job est antérieur à l’époque de la captivité de Babylone, question qui ne nous paraît pas encore résolue, il faut placer dans le cercle des croyances hébraïques l’ange qui paraît sous
le nom de satan dans le conseil de Jéhovah '. On s’accorde à reconnaître que cet être n’a aucun des caractères qui conviennent à un esprit mauvais par sa nature. Dans le prologue de ce livre, Satan remplit les fonctions d’accusateur public; rien de plus, 11 ne frappe Job qu’avec l’autorisation expresse de Dieu, et il ne fait même alors qu’exécuter l’office des anges de malheur, qui accomplissent les arrêts de Dieu i 2 . 11 est dépeint, il est vrai, comme ayant peu de confiance en la vertu humaine. Mais il necherchepasdesonpropre mouvement à lui dresser des pièges et à lui préparer quelque éclatant naufrage. 11 n’est donc pas le père du mat dans le sens propre du mot. Le nom sous lequel il est désigné ne signifie en effet que le contradicteur, et avant d’être employé comme nom propre il avait servi de nom commun \
Ce mot reparaît encore deux fois dans l’Ancien Testament, mais dans des écrits qui appartiennent à la période juive. Dans Zacharie (m, 1 et 2)
i Job, i, 6-12; il, 1-7.
» 2. Samuel, xxiv, 15 et 16. Psaume, lxxviii, 49; xxxv, 5 et 6. 2. Rois, xix, 3S. Ésaie, xxxvii, 36.
» Psaume, lxxi, 13; xxxv ni, 21 ; eu, 4, 20, 29.
Satan, présenté comme un calomniateur du grandprêtre Josué, est puni de la malédiction divine, et le premier livre des Chroniques (xxi, 1), lui attribue d’avoir poussé David à faire le dénom • brement du peuple, acte qui dans le second livre de Samuel (xxiv, 1) est rapporté à un mauvais conseil donné au roi.
Il est évident que le Satan de Zacharie et des Chroniques se rapproche plus que celui de Job de l’idée que l’on se fait d’un esprit du mal , sans avoir cependant encore tous les caractères qui appartiennent à un véritable démon. Mais aussi les temps ont changé, et déjà à l’époque où vivait Zacharie, et plus encore à celle où furent rédigés les livres des Chroniques, la démonologie était en voie de formation parmi les Juifs de la Babylonie et de la Palestine. Ce n’est cependant ici que le premier moment de cette doctrine, un moment de transition. Satan, dont le nom ne paraît dans aucun livre apocryphe de l’Ancien Testament',
i II est assez étrange que Satan, dont le nom paraît oublié chez les Juifs depuis le moment de la rédaction des chroniques, reparaisse dans le Nouveau Testament comme le re-
DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. 245 est comme un compromis entre l’ange qui, dans l’hébraïsme, exécute les jugements du Très-Haut, et le démon qui, dans le judaïsme, est un esprit mauvais par nature et tourmente les hommes pour sa propre satisfaction, après les avoir poussés luimême au mal.
On ne peut se dissimuler que la démonologie ne répugne fortement à l’esprit sémitique. Une doctrine qui suppose un dualisme bien prononcé est en opposition manifeste avec le monothéisme hébraïque, comme d’ailleurs avec tout monothéisme conséquent avec lui même. On ne peut s’étonner qu’elle n’ait pas de racines dans l’Ancien Testament. Elle se fit plus tard une certaine place dans la littérature juive ; mais elle n’a jamais eu ce caractère sérieux qui distingue les grands
présentant du mal. Nous signalons ce fait sans prétendre l’expliquer.