‹ Des doctrines religieuses des juifs pendant les deux siècles antérieures à l'ère chrétienneChapitre 41 sur 56 · DES DOCTRINES RELIGIEUSES D£S JUIFS · texte numérisé non relu

DES DOCTRINES RELIGIEUSES D£S JUIFS

enseignements de la synagogue. Elle ne se présente au milieu des croyances juives que sous la forme d’une superstition populaire, etencore, dans Ces étroites limites, elle n’est pas sortie d’un travail intérieur de la nation. Apportée du dehors, la démonologie ne pénétra jamais bien profondément la conscience religieuse des Juifs et n’alla guère au delà du cercle des jeux plus ou moins frivoles de l’imagination.

La croyance juive aux mauvais esprits se forma sous l’influence du mazdéisme; mais cette influence, arrêtée par la résistance que lui opposait l’esprit sémitique, ne produisit que des effets peu sensibles. Le dualisme de la religion des Perses ne put vaincre ni même altérer le monothéisme hébraïque. Il ne réussit tout au plus qu’à donner un peu plus de consistance aux antiques imaginations populaires sur les mauvais esprits.

C’est dans le livre de Tobit que se trouvent les traces les mieux marquées de la démonologie des Juifs de la Palestine et de la Baby Ionie. Un démon nommé Asmodée ', épris de Sara, fille de Raguel,

i Asmodée est mentionné dans le Talmud, qui le donne

DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. 247 étrangle les sept jeunes hommes qui ont l’imprudence de l’épouser successivement Par les conseils de l’ange Raphaël qui accompagne le fils de Tobit, ce démon est mis en fuite par la fumée du cœur et du foie d’un poisson jetés sur des charbons ardents 5 , et court se réfugier dans les déserts de l’Égypte, où l’ange le charge de chaînes 3 .

On n’est pas encore d’accord sur le lieu où a été composé le livre de Tobit 4 , mais on est unanime à reconnaître dans son auteur une connaissance assez exacte de la Mésopotamie. Il y habitait peut-être ; il y avait du moins voyagé. 11 connaissait par conséquent la démonologie persane. Ii en fit entrer dans son ouvrage tout ce que le monothéisme pouvait en supporter, sans pousser jusqu’au dualisme mazdéen, qui ne figure

parfois pour le démon de la volupté et le plus souvent pour le prince des mauvais esprits. Lighjtfoot, H or a hebraicœ, p. 805.

1 Tobit., in, 8: vi, 14.

1 Ibid,., vi, 15 et 16 ; viii, 2 et 3.

* Ibid., viii, 3.

* D’après Ewald, Gesch. des Volks Israël, t. ni, p. 237, ce livre serait l’œuvre d’un Juif habitant la Médie,

dans aucun livre juif, et sans faire du démon une puissance rivale de celle de Dieu.

De la nature de cet écrit on peut tirer une induction en faveur de l’origine mazdéenne de la démonologie juive. Cette provenance étrangère deviendrait d’une certitude incontestable, s’il était prouvé, comme le pense Reland, que le mot asmodée est persan ' et dérive d’un verbe qui, dans cette langue, signifie tenter 1 . Asmodée serait le tentateur, et c’est bien sous ce caractère que les Juifs se représentent les mauvais esprits.

Le mot diable, âixëcXcç, appliqué à un esprit du mal, ne se rencontre qu’une seule fois dans les Apocryphes palestiniens de l’Ancien Testament; c’est dans le premier livre des Maccabées, i, 36. Il s’agit dans ce passage des Israélites qui, après avoir adopté les mœurs des Grecs, veulent forcer

‘ Gesenius repousse cette étymologie et adopte l’opinion ordinaire, qui fait venir le mot Asmodée du verbe hébreu perdre. Asmodée aurait le même sens que plîN, l’AiroX- Wwv de l’ Apocalypse, ix, 11. On se demande alors pourquoi deux mots différents pour exprimer la même idée? Winer penche pour l’étymologie persane, Biblisches Realivœrterbuch, au mot Asmodée.

1 Castelli, Lexc. Pers., col. 24.

les habitants de Jérusalem à suivre leur honteux exemple et à devenir infidèles aux croyances de leurs pères. « Cette troupe d’hommes pervers, est-il dit, furent une embûche pour le sanctuaire (c’est-àdire pour ceux qui se rendaient au temple) et un diable méchant pour tout Israël. * Ces paroles indiquent seulement que, dans l’opinion populaire, le diable était l’adversaire des fidèles adorateurs de Dieu. Elles n’ajoutent aucun trait nouveau à ce qu’on apprend dans le livre de Tobit.

Il paraît que la démonologie gagna du terrain parmi les Juifs depuis le milieu du second siècle avant l’ère chrétienne jusqu’au moment de la ruine de Jérusalem. L’historien Josèphe parle fort souvent des démons', et comme ses croyances sur ce sujet étaient sans aucun doute celles de la majorité de ses coreligionnaires de la Palestine, on peut conclure de ses paroles que ce genre d’idées avait fait des progrès. Il tient les démons pour lésâmes des morts qui se plaisent à tourmenter les vivants, à établir leur domicile dans leurs corps, à les frap-

1 Le nom de Satan ne se trouve jamais dans ses écrits

250 DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS, per de maladies'. Il y a là un développement évident de l’ancienne croyance qui rapportait les maladies mentales et l’épilepsie à l’influence des mauvais esprits i * 3 . Mais Josèphe sait aussi bien que l’ange Raphaël conjurer les démons. Cet art, trèsrépandu probablement à cette époque parmi les Juifs, est dû, selon lui, à Salomon. 11 consiste dans l’emploide certaines formules, éwucîai, etsurtoutdans celui d’une certaine racine qu’il appelle Baaras 3 et qui est couleur de feu. Il suffît d’approcher cette racine du nez d’un possédé pour que le démon soit aussitôt forcé de l’abandonner. La plante à laquelle elle appartient croît aux environs de Machœrus. On ne peut l’arracher, de la terre sans s’exposer aux plus grands dangers. L’imprudent qui tente cette opération est immédiatement frappé d’un coup mortel. Mais il y a heureusement un, moyen d’éviter ce triste dénouement. Est-ce le sage Salomon qui l’a aussi découvert? Josèphe ne le

i Guerre des Juifs, vu, 6, 3.

5 Ântiq., vi, 8,2; vi, 11, 3; vm, 2, 5. Josèphe se sert du mot îst/i'mijouîvof pour désigner un homme atteint de maladie mentale.

* Baaras, de tya, brûler.

DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. 251 dit pas; mais il indique le procédé, qui est d’une exécution facile. Quand on a trouvé la plante, et qu’on l’a dégagée do la terre qui l’entoure, il n’y a qu’à attacher la racine à un chien, qui, chassé vivement, l’entraîne après lui. La pauvre bête meurt, il est vrai; mais l’homme est sauvé et peut s’emparer sans danger de la merveilleuse racine*. Le grave historien est pleinement convaincu de la vérité de ce qu’il raconte. lia vu lui-mêineun prêtre, nommé Éléazar, faire sortir un démon, au moyen de ce talisman, du nez d’un possédé 1 2 .

Il n’y a rien à' ajouter à ce récit qui complète la démonologie quelque peu puérile des Juifs palestiniens.

La démonologie juive alexandrine est d’un caractère plus grave. Elle est pure de toutes les

1 Guerre des Juifs , vii, 6, 3.

1 Antiq., viii, 2, 5.

252 DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS, superstitions dont celle de la Palestine est surchargée. Mais elle se tient dans des généralités peu compromettantes. Deux traits essentiels la composent.

Pour les Juifs alexandrins, les fausses divinités du paganisme sont des démons. On en a la preuve dans la version des Septante. Chaque fois qu’il est question dans l’Ancien Testament des idoles païennes, la version grecque traduit par oaiumx '. La même opinion 1 2 est également professée par l’auteur alexandrin de la seconde partie de Baruch 3 * 5 . « Vous avez, dit-il aux Israélites, auxquels » il reproche leur penchant à l’idolâtrie, sacrifié à » des démons et. non pas à Dieu \ » Cette métamorphose des fausses divinités païennes, que le texte hébreu appelle des êtres fictifs, des non-

1 Psaume xcvi (xcv dans les lxx), 5; cvi (cv dans les

lxx), 37; Deutér. xxxn, 17; Esate, lxv, 11, etc.

«Elle passa plus tard dans l’Église chrétienne et fut adop-

tée par presque tous les Pères.

5 La partie ce livre, depuis le chap. iii, 9, jusqu’à la fin, est regardée comme- l’œuvre d'un alexandrin qui traduisit de l’hébreu en grec ce qui précède et y ajouta les chap. iii, 9 à v, 9. Kurzgef. exeget. Handb. zu den. apokryph., par Fritzschc, liv. 1 er , p. 173 etsuiv.

* Baruch , iv, 7.

êtres, en des puissances malfaisantes, s’explique par la répulsion qu’inspira aux Juifs hellénistes l’idolâtrie des peuples païens, au milieu desquels ils vivaient.

Une idée plus élevée et entrant dans le champ de la métaphysique religieuse, sur le rôle des mauvais esprits, est indiquée par l’auteur de la Sapience. « Dieu, dit le Juif alexandrin qui a com- » posé cet ouvrage, Dieu avait créé l’homme pour » l’immortalité; il l’avait fait à son image. L’envie » du diable introduisit dans le monde la mort, qui » est devenue l’héritage de tous. Ceux qui se dé- » clarent de son parti éprouvent ses cruels effets '. » C’est ici la première fois qu’il est fait une allusion d’ailleurs fort indirecte au récit de la tentation d’Adam et d’Ève par le serpent, et aux suites désastreuses que la Genèse attribue à ce fait. Mais cet essai de théodicée n’est pas poussé plus loin. L’idée sur laquelle il se fonde est abandonnée aussitôt et reste stérile. 11 n’est plus même question du diable dans la suite de ce livre. Cette première forme un peu précise du dogme du péché

Sapience, n, 23 et 24.

originel ne fut qu’un éclair passager. L’auteur de la Sapience n’en tire pas parti; elle ne reparaît plus après lui dans les écrits des Juifs alexandrins. Elle est inconnue à Philon, qui explique d’une tout aulre façon la chute de nos premiers parents, et Josèphe, de son côté, donne un autre sens au récit de la Genèse. On ne peut croire cependant qu’elle n’ait pas eu quelques partisans, quand on la voit reparaître dans l’Apocalypse (xu, 9), et quand on trouve des déclarations assez analogues dans le Talinud et dans des écrits rabbiniques.

L’explication du mal et de la mort par l’action d’un principe mauvais était étrangère à la philosophie grecque, du moins dans le sens que l’entendent l’auteur de la Sapience, celui de l’Apocalypse et tous les théologiens chrétiens qui l’ont adoptée. Aussi n’est-on pas surpris de ne pas la rencontrer dans les écrits de Philon. Ce n’est pas qu’il -n’y ait dans l’ensemble de son système un certain dualisme ; mais c’est le dualisme grec, l’opposition de l’esprit et de la matière, de l’activité et de la passivité, de l’être et du non-être. Et ce du lisme, quoiqu’il se rattache en réalité par des liens logiques au dualisme du bien et du mal,

DES D0CTB1XKS RELIGIEUSES DES JUIFS. 255 de Dieu et de Satan, d’Ormuzd et d’Ahriman, en est cependant une expression adoucie et forme comme la transition du dualisme véritable à la doctrine de l’unité de principe.

Aussi Philon ne donne aucune importance métaphysique h la théorie des démons. 11 ne parle qu’une seule fois des mauvais esprits et encore l’idée qu’il s’en fait ne s’élève pas au-dessus des superstitions répandues dans la Palestine sur les anges du mal. 11 s’imagine que leur -principale occupation est d’exciter dans l’homme des désirs impurs.

A côté des livres des Chroniques et de Daniel, des apocryphes de l’Ancien Testament, soit palestiniens, soit alexandrins, contenus dans la version des Septante et dans la Vulgate, et des ouvrages d’Aristobule, de Philon et de Josèphe, il est un

1 De gigantibus, S 4.

256 DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS, certain nombre d’écrits d’un caractère fort équivoque, connus sous le nom de Pseudépigraphes de l’Ancien Testament. Regardés par quelques critiques comme des documents juifs, par d’autres comme des documents chrétiens, la plupart sont en réalité l’un et l’autre à la fois, en ce sens du moins qu’on ne peut voir en eux que des œuvres retouchées et retravaillées à plusieurs reprises, par des mains différentes, tableaux confus auxquels juifs et chrétiens de toutes les sectes et de toutes les dénominations ont ajouté tour à tour quelques traits et quelques couleurs. La plus grande utilité de ces livres est sans aucun doute de nous représenter d’une manière saisissante le désordre extrême au sein duquel s’agitait, dans le temps qui a précédé immédiatement l’avénement du christianisme et dans celui qui l’a suivi, ce mélange incohérent d’idées qui, se classant et s’épurant , ont fini par donner naissance au fond des croyances modernes. Mais ici ils peuvent nous servir à reconnaître quelques-uns des traits qui remontent au delà de l’ère chrétienne et qui peuvent servir à compléter le tableau des croyances, peut-être conviendrait-il mieux de dire, dessupers-

DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. 257 titions juives sur les mauvais esprits. Mais il est indispensable, pour s’assurer de leur origine juive, de pouvoir leur trouver des analogies réelles, propres à les contrôler, dans des documents d’une nature moins équivoque. Et encore faut-il voir dans ces conceptions moins des croyances généralement répandues parmi les enfants d’Israël que des opinions particulières à quelqu’une de ces mille associations religieuses qui, dans le siècle qui vit naître le christianisme , s’étaient formées dans le sein du judaïsme et dont l’obscure existence se trahit dans la masse d’idées contradictoires, ou pour le moins incohérentes, qui remplissent les pseudépigraphes juifs et qui se contiennent dans les pseudépigraphes chrétiens.

Jusqu’ici nous ne connaissons qu’un seul démon désigné par un nom propre : c’est l’Asmodée du livre de Tobit. Les pseudépigraphes juifs, dont la démonologie est de la plus surprenante richesse, nous en font connaître plusieurs autres. C’est d’abord Béliar, évidemment le même démon que saint Paul appelle Bélial *. Dans les oracles sibyl-

1 2 Corinth., vi, 15. M. Alexandre regarde Bélial comme

258 DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS, lins,* JBéliar est l’antéchrist et par conséquent le prince des démons'. C’est ensuite les vingt chefs des démons, dont les noms sont enregistrés avec soin par le Livre d’Henoch 3 , qui semble avoir enrichi sa démonologie des superstitions de toutes les sectes de cette époque. On est quelque peu étonné de ne pas rencontrer, dans cette riche nomenclature, ni l’Asmodée du livre de Tobit, ni les démons qui appartiennent en propre à la littérature talmudique et rabbinique, entre autres Armilos et Samaël, ce dernier surtout, qui a une certaine célébrité 3 . D’après le Targum du Pseudo- Jonathan sur le Pentateuque, il est le prince de la mort 4 . C’est lui qui séduisit nos premiers parents. Il a conservé, dans plusieurs écrits rabbiniques, le titre de prince des démons. Au reste, le Livre d’IIénoch a deux démonologies différentes, l’une

une forme postérieure de Béliar. D’après Schleusner ( Lexi con in Nov. Testam., 4' édit., t. 1, p. 466), Béliar serait la forme syriaque et Bélial la forme hébraïque du même mot.

* Oracula sibyllina, édit. Alexandre, t. h, p. 169; t. ni, p. 63-64.

» Livre d’Henoch., ch. vu.

* Le mot Samuel, 'jnçd, dérive peut-être de 'tço, idole sculptée.

‘ Targum du P seudo- Jonathan, Genèse, ni, 6.

DES DOCTRINES RBUGIEUSBS DES JUIFS. 259 dans la première partie (ch. vi-xvi) et l’autre dans 18 troisième (ch. lvi-lxviii). Le chef des démons est ici Azazel et là Samazia'.

Mais ce qui doit attirer notre attention, c’est moins ses nomenclatures des mauvais esprits que la légende que, le premier de tous les documents juifs, il rapporte de l’origine du monde infernal. Il nous apprend que les démons sont des anges déchus. Épris d’un amour impur pour les filles des hommes, deux cents esprits célestes, sous la conduite de vingt chefs, abandonnèrent le séjour divin pour s’unir à elles. De ces unions impies naquirent les géants. 5 .

Cette légende se rattache évidemment au passage de la Genèse (vi, 2 et A), dans lequel il est raconté que, quand la race humaine eut commencé de se multiplier sur la terre, les fils de Dieu i * 3 , voyant

i 11 n’y a pas plus d'harmonie dans son Angélologie ; mais ces variétés ne sauraient étonner dans un livre qui est incontestablement de plusieurs mains. M. Kwald y reconnaît cinq différents écrivains, Abhandl. über des Œthiup., Bûches Henokh Enlstehung.

>Ch. vi, 3 et suiv.

1 Par les enfants de Dieu, les Juifs entendaient les anges. Cette interprétation, qui e3t généralement reçue, n’est pas celle . cependant qui a été suivie dans la Bible de Cahen.

260 DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS, que les filles des hommes étaient belles, se choisirent des femmes parmi elles. Voilà le point de départ; mais il y a loin de là à la légende. Il n’y a pas un seul mot dans la tradition hébraïque qui fasse allusion à une chute des anges et qui puissefaire juger l’amour des enfants de Dieu pour les filles des hommes comme une chose mauvaise.

Cette tradition est tout à fait analogue, ainsi que Philon l’avait remarqué, à celles des mythologies païennes sur les relations des dieux avec des mortelles, et l’on comprend très-bien qu’elle ait pu se former à une époque où l’on ne trouvait rien d’extraordinaire dans les rapports directs et même familiers de Dieu avec les hommes.

Il serait curieux de suivre les phases diverses par lesquelles le récit de la Genèse s’est transformé peu à peu en la légende du Livre d’Hénoch. Malheureusement presque toutes les traces s’en sont effacées, ou, pour mieux dire, il n’en reste qu’une seule ; mais elle est importante, car elle marque le point auquel l’union des enfants de Dieu avec les filles des hommes commence à être prise en mauvaise part. D’après le texte hébreu de la Genèse (vi, 4), les géants ne sont pas issus des anges et

DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. 261 des filles des hommes, ainsi que le prétend la légende du Livre d’Hénoch. Bien loin de là ; l’écrivain sacré fait remarquer expressément que, quand les enfants de Dieu prirent pour femlnes des filles des hommes, il y avait des géants sur la terre et qu’il continua d’y en avoir après ces unions. La chose change dans la version des Septante. Les géants deviennent ici les enfants des anges et des filles des hommes. Cette traduction erronée fut-elle inspirée par un souvenir de la fable grecque des Titans, fils du ciel et de la terre? Le traducteur crut-il que la tradition hébraïque était la source ou l’analogue de ce mythe païen? C’est possible ; mais ce qui est certain, c’est que cette traduction jette un jour équivoque sur les mariages des enfants de Dieu et des filles des hommes. Un pas de plus, et' on croira que les anges se sont souillés par ces relations indignes de leur sainteté.

A quelle époque et dans quelle secte ce pas fut-il franchi? Il est difficile de le déterminer nettement. On peut cependant entrevoir quelques traits importants. Et d’abord cette légende n’a pu se former que dans le sein d’une secte ascétique. L’origine du mal y est rapportée aux désirs charnels qui

262 DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS, s’élèvent dans des êtres créés purs et qui les souillent, ou encore au mépris de la virginité qui est confondue avec la pureté morale. Ceci suppose que le bien moral absolu consiste dans l’abstinence complète de tout contact avec les choses sensibles. De semblables principes ne peuvent être professés que par des ascètes.

Un second fait nous fait connaître la patrie de cette légende. Nous avons déjà dit qu’elle repose en partie sur un contre-sens commis par la version des Septante. On peut conclure de là qu’elle est née au milieu d’une secte qui se servait, non de la Bible hébraïque, mais de la version grecque. Ce n’est donc que parmi les Juifs d’Égypte qu’il faut chercher cette secte. Ceci suppose, il est vrai, que le Livre d’Hénoch a été primitivement écrit en grec, et ce n’est pas là l’opinion la plus généralement reçue parmi les critiques. M. Éwald, en particulier, prétend qu’il a été composé en hébreu et que le texte grec, dont il reste encore quelques fragments, n’est qu’une traduction*. D’où vient

1 Ewald, Âbhandl., über des Œthiop. Bûches Henokh Eutslehung, p. 7 et 8.

DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. 263 alors que son auteur a pris les Septante pour guide, et non l’original hébreu? Comment se fait-il que le prétendu texte hébreu de ce livre n’a été vu d’aucun des écrivains de l’antiquité chrétienne? que cet écrit n’est cité que par des ouvrages écrits en grec, tels que l’Épîtrede Jude‘, le Testament des douze Patriarches, les écrits de Justin martyr et d’un grand nombre de Pères de l’Église? qu’il est inconnu à fa tradition juive palestinienne tout entière? On se demande encore pourquoi son angélologie n’est pas celle qui est universellement admise dans la Judée? Pourquoi sa démonologie y a-t-elle un autre caractère que dans les écrits palestiniens? Pourquoi les mauvais esprits sont-ils désignés par d’autres noms? Une foule d’autres questions tendant toutes à la même conclusion se presseraient sous notre plume, si celles que nous venons de poser ne suffisaient pas, et au delà, pour mettre hors de doute que le Livre d’Hénoch n’est pas une composition palestinienne et qu’il a été écrit en grec et non en hébreu.

On ne peut cependant l’attribuer à la fraction

i Jude. 14 et 15.

juive connue en général sous le nom d’école alexandrine. Si, par son ascétisme, il se rapproche des tendances philoniennes, il s’en écarte complètement par ses doctrines. Il ne faut pas oublier que ce livre est une apocalypse et qu’il présente toutes les idées qui se rattachent aux croyances apocalyptiques, le point de vue théocratique 1 , le tableau de l’opposition des mauvais esprits au triomphe du Messie, le dogme de la résurrection des corps. Or, ces idées se sont effacées ou n’ont jamais pénétré dans le judaïsme alexandrin.

Nous avons signalé précédemment l’existence d’un parti pharisaïque dans l’Égypte, parti groupé, sans aucun doute, autour du temple de Léontopolis. Les tendances palestiniennes durent s’y perpétuer, mais en se colorant de quelque reflet de la culture grecque. C’est dans le sein de ce petit groupe qu’a pris probablement naissance et la - légende de la chute des anges et de leur transformation en démons, et le Livre d’Hénoch luimême, comme c’est encore à lui que nous sommes

1 Les Juifs y sont partout désignés comme les justes et les païens comme les pécheurs.

DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. 265 disposé à rapporter les fragments juifs des oracles sibyllins et le quatrième livre d’Esdras. Il est impossible, ce nous semble, de ne pas être frappé de l’analogie de ces trois ouvrages. Ils appartiennent à une môme famille, par leurs tendances, par leurs doctrines, par leurs vues historiques et religieuses, par leurs procédés de composition. Ils sont sortis du même milieu, et ce milieu ne peut être que celui que nous venons d’indiquer. Aucune autre hypothèse n’explique leur naissance d’une manière satisfaisante.

CI1APITRK V

Des idées apocalyptiques.

Par le mot apocalypse, qui, d’après son étymologie, signifie révélation en général', on n’entend plus, depuis les premiers âges de Père chrétienne, que la révélation de ce qui se rapporte aux derniers temps et au règne du Messie sur la terre’. Les Juifs, sans avoir de terme spécial pour désigner les révélations de ce genre, avaient un ensemble de croyances bien arrêtées sur l’état final de l’humanité et sur les moyens employés par Dieu pour y conduire tous les peuples de la terre,

1 Le mot «îroxa).OjtT£iv est employé dans le sens de i éré~ 1er dans la traduction grecque de Daniel des Septante. Dieu y est appelé o à-rroxalvirnun pvaT-np ta. (Dan. h, 28 et 29; contp. même chapit., 19 et 22.)

5 Le sens restreint de ce mot est dû à Apoc., i, 1. L’auteur de cet écrit ayant appelé Apocalypse la révélation de ce qui se rapporte à la dernière venue de J.-C.,ce terme a été depuis lors employé dans la langue chrétienne uniquement pour désigner les prophéties relatives aux derniers temps.

DBS DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. 267 croyances qui ont passé en partie, mais avec quelques modifications, dans l’Église chrétienne 1 . Ces croyances juives ne remontent pas cependant à une haute antiquité. Elles appartiennent, avec les plus anciens écrits qui les contiennent, à l’époque qui s’écoula depuis le retour de la captivité jusqu’aux temps qui précédèrent immédiatement le commencement de l’ère chrétienne.

Quelle a été leur origine? Comment se sontelles formées au milieu du peuple juif? C’est ce que nous allons essayer d’expliquer.

Ce ne fut qu’ assez longtemps après le rétablissement du peuple juif dans sa patrie, à une époque, par conséquent, où la prophétie avait entièrement cessé, que se montrèrent pour la première

1 Sur la différence de l'Apocalypse juive et de l'Apocalypse chrétienne, voir Lücke, Fersuch «trier vollst Einleit. in die Offenb. des Johannes, 2° édit., t. l* r , p. 20 et suiv.

268 DES D0CTB1MKS BEL1GIEUSKS DES JUIFS, fois, au milieu de cette nation, les croyances eschatologiques désignées sous le nom d'Apocalypse. Elles embrassent, en les dépassant toutefois, les anciennes promesses faites par les prophètes 1 touchant le Messie, et l’histoire nous apprend que, quelque temps après le retour de la captivité de Babylone, elles avaient remplacé les espérances messianiques dans l’ensemble des idées religieuses des descendants de Jacob, de telle sorte qu’on peut regarder celles-ci comme propres aux Hébreux, et celles-là aux Juifs.

Les prophètes avaient annoncé le rétablissement de la maison de David 2 , la restauration des deux fractions du peuple hébreu dans son unité et dans son ancienne splendeur nationale 3 , le triomphe définitif de la théocratie mosaïque * et la propaga-

1 11 n’est peut-être pas inutile de faire remarquer que nous ne comprenons pas parmi ces prophètes, ainsi que le font les traductions françaises de la Bible, le livre qui porte le nom de Daniel, livre qui est placé parmi les llagiographes dans le canon juif.

2 Osée, h, 16-25; xvi, 4-10. Amos, ix, 11-5. Michée, iv, 6-10. Esdie, ix, 6; xi, 11 et 12; xvi, 5. Ezéch., xxxvii, 24.

5 Esaïe, xi, 12-14. Ezéch., xxxvii, 18etsuiv.

‘ Joël, ni, 1, 2et7. Esaie, x,9.Jérém., xxxi, 31-34. Ezéch.. xxxiii, 26 et suiv. ; xxxix, 25-29.

DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. 269 tion de la croyance en un Dieu unique ', même au milieu des peuples idolâtres 2 . Le nom de Messie n’avait pas encore été donné au futur libérateur des enfants de Jacob 3 ; il n’était question que d’un descendant de David, né comme lui à Bethléhem et désigné par le nom quelque peu vague de serviteur de Dieu 4 , de saint d’Israël 5 , de dominateur*, de héros divin, de prince de la paix \ de roi appelé à réunir sous son sceptre toutes les parties déchirées du royaume d’Israël *.

Quand le peuple juif se fut, après le retour de la captivité de Babylone, raffermi dans son ancienne patrie, tout ce qui se rapporte à la venue du Messie prit des couleurs nouvelles. Le plus

■ Esaïe, ii, 2, 4; Michée, iv, 1, 3; vu, 16, 17; A mou, ix, 12.

1 Osée, il, 18, 19; m, 5; Michée, v, 11, 13; Esaïe, xix, 18, 25.

* Ce mot se trouve pour la première fois dans l’Ancien Testament, dans llabacuc, m, 13; mais le r^T-n'ïÿp désigne le peuple élu de Dieu, et non le libérateur qui doit le rétablir dans sa nationalité.

•Michée, v, 2; 1 Sam., xvi, 8; Esaïe, xliv, 5; xlii, 1.

1 Esaïe, xlix, 7,

‘ Michée, y, 2.

! Esaïe, ix, 5, 6; xi, 1-5, 10-13.

’ Esaïe, xi, 13; ix, 8.

270 DBS DOCTill.NBS beligieusks des juifs.

ancien document qui présente cette transformation des espérances messianiques en vues apocalyptiques est le livre qui porte le nom du prophète Daniel. Le tableau y est cependant encore incomplet; quelques-uns des points les plus importants y manquent ; d’autres y sont vaguement indiqués. On sent, en lisant cè livre et surtout en le comparant à des écrits semblables postérieurs, que l’apocalypse est en voie de formation et qu’elle n’est pas encore achevée; mais les caractères distinctifs de ces croyances y sont déjà très-bien marqués. Ce livre est resté d’ailleurs le modèle de presque tous les ouvrages de ce genre.

Il s’agit bien encore ici du rétablissement du peuple d’Israël, sous la conduite d’un descendant de David, du triomphe définitif du monothéisme sur le culte des idoles, d’une ère de prospérité pour les élus de Dieu, en un mot, de tout ce qui fait le fond des espérances messianiques; mais, d’un côté, ces faits sont décrits sous un jour nouveau, avec des détails en grande partie inconnus aux anciens prophètes, et, d’un autre côté, ils sont rattachés à une suite d’événements qui n’embrassent rien moins que l’histoire des grandes

DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. 271 nations figurant, à cette époque, sur la scène du monde.

L’auteur de ce livre annonce que le Messie ne paraîtra parmi les hommes qu’après que quatre puissantes monarchies se seront succédé dans la domination universelle. Les grands traits de leur histoire, les mouvements tragiques qui doivent les élever et les renverser sont peints’ d’une manière symbolique. Que par les quatre grands empires, représentés tantôt par les matières diverses qui composent la statue du songe deNabuchodonosor ', tantôt par les quatre animaux sortant du sein de le mer 1 2 , on doive entendre les Chaldéens, les Mèdes, les Perses et les Macédoniens, ou, comme le veulent d'autres interprètes avec moins de raison, selon nous, les Chaldéens, les Médo-Perses, les Macédoniens et les Romains, peu importe pour le but de nos recherches actuelles ; nous n’avons pas ù donner une explication de ce livre; il nous suffit de constater que l’écrivain juif rattache la venue du Messie aux révolutions successives des

1 Dan., il. 37-43.

* l)an., vu. 3-8, 17-27.

272 DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS, nations, et que ces révolutions successives sont pour lui des antécédents nécessaires de l’établissement du royaume de Dieu sur la terre, royaume de Dieu qui sera la cinquième et dernière monarchie ', l’ère finale destinée à clore toutes les choses humaines. Quelque singulière que soit la forme sous laquelle elle est exposée, cette idée d’une marche suivie et en quelque sorte réglée des révolutions politiques et religieuses vers l’accomplissement définitif des décrets dé Dieu, ne manque ni de grandeur, ni d’originalité; elle offre tous les traits essentiels de cette espèce de philosophie de l’histoire que Bossuet a exposée dans son Discours sur l’histoire universelle 1 2 .

L’apparition du Messie sera précédée et annoncée par des calamités sans nombre 3 . Au temps de la fin 4 , à la dernière période de la colère

1 Dan., h, 44 et 45.

1 On peut dire du livre de Daniel ce que Liicke n'est pas éloigné d’affirmer de l’Apocalypse de saint Jean, qu’il est le berceau caché de la philosophie de l'histoire. Lücke, Vers, einer vullst. Einl., t. 1 er , p. 38 et 39.

s Dan., xi, 26 et 27 ; xiii, 3.

4 Dan., y m, 17; xi, 35, 40; xn, 49. Cette époque est aussi appelée la fin des jours (x. 14), la fin des temps, des années (xi, 13).

DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JDIFS. 273 de Dieu', l’abomination, cause de la désolation, durera un temps marqué 2 , et, après cette époque d’affliction, commencera la ruine des pécheurs 2 . Plusieurs de ceux qui dorment dans la poussière ressusciteront, les uns pour jouir d’un bonheur éternel, et les autres pour être couverts d’une ignominie éternelle \ C’est alors que le Messie fondera sur la terre le royaume des saints du Très-Haut 3 , royaume qui s’étendra sur tous les peuples 6 , et qui n’aura point de fin 7 .

A l’imitation du Livre de Daniel, on continua de rattacher l’avénement du Messie au développement tout entier de l’histoire de l’humanité; mais les écrivains apocalyptiques n’adoptèrent pas tous la même classification. Ainsi, au lieu des quatre grandes monarchies de Daniel, on trouve, dans quelques-unsdespassages juifs des oracles sibyllins, dix générations 8 et, dans le Testament des douze

i Dan., vin, 19.

J Dan., xii, 11-13.

• Dan., vin, 23.

‘‘Ibid., xii, 2.

5 Ibid., viii, 12-22.

• Ibid., vi, 14-27; h, 45.

’ Ibid., vu, 15, 27.

• Oracula sibyll., lib. n, 15; îv, 86, etc.

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