‹ Des doctrines religieuses des juifs pendant les deux siècles antérieures à l'ère chrétienneChapitre 42 sur 56 · DUS DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS · texte numérisé non relu

DUS DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS

Patriarches, sept semaines 1 ; d’autres écrivains se contentèrent de diviser le cours entier des choses en deux grandes parties, l’une antérieure et l’autre postérieure à la venue du Messie 2 ; d’autres, admettant que le monde doit durer six mille ans, divisèrent cet espace de temps en trois périodes, chacune de deux mille ans 3 ; d’autres, enfin, regardèrent comme un mystère connu de Dieu seul le moment de la venue du Messie 4 .

C’était une opinion reçue parmi les enfants

1 Test, des douze patriarches, Lévi, 17 et 18.

’ Bertholdt, Christol. ludeeor., p 38-43

* Par un de ces rapprochements arbitraires si chers à l'interprétation judaïque, on prétendit que le récit de la création était une image de la durée des choses créées, et comme, d'après Ps. xc, 4, mille ans sont devant le Seigneur comme un jour, on admit que le monde durerait six mille ans avant la venue du Messie, correspondant aux six jours de travail de l'Éternel, tandis que le règne du Messie, qui doit durer mille ans, est représenté par le jour du repos du Seigneur. Dans quelques passages du Talmud, Indurée et la division des choses humaines, sont fixées d’une autre manière. « C’est une tradition de l’école d’Élie, y est-il dit, que le monde doit durer six mille ans, deux mille avant la loi, deux mille sous la loi, et deux millesous le Messie. » ( Talm . Sanhedr., fol. 97 a. Kabricius, Cad. pseudeepigr. veteris Testam, p. 1079 et 1080. Lightfoot, adMatth.. xxtv, 3. Bertholdt, Christol., pag. 36, p. 213.

* Esdras, vi, 7-10; xm, 51 et 52. Targ. de l’Ecclés , vu, 25. Coinp. Marc, xm, 32.

DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. 275 d’Israël, que la race humaine se divise en deux catégories -bien tranchées, dont l’une comprend les adoratcuft du vrai Dieu, c’est-à-dire les Juifs, et dont l’autre embrasse tout le reste des hommes qui, ne connaissant pas Jéhovah, adressent leur culte à de vaines idoles et se trouvent naturellement les ennemis des adorateurs du vrai Dieu et , par suite, les ennemis de Dieu lui-même. Quand les Juifs se furent fait une théorie étendue du monde invisible et qu’ils en furent venus à regarder les fausses divinités des païens comme des puissances rebelles et opposées à Jéhovah', on crut que la lutte n’avait pas lieu seulement sur la terre, entre les adorateurs du vrai Dieu et les adorateurs des idoles, mais aussi dans le monde invisible, entre les anges du mal et les anges de l’Éternel. Cette idée est déjà en germe dans le Livre de Daniel, où il est parlé des anges des peuples et des combats qu’ils se livrent entre eux 2 . Elle reçut de grands développements dans les apocalypses postérieures, et elle conduisit à une autre croyance qui prit

> Dans la version des Septante, les dieux des païens sont appelés des démons. Pu. xcv, 5; Baruch, iv, 7.

* Dan., x, 13, 14, 20; xn, 1.

276 DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS, une place considérable dans l’eschatologie juive.

L’auteur du Livre de Daniel avait dépeint le dernier des ennemis du peuple juif comme le plus terrible et le plus acharné à la ruine du monothéisme '. Ce trait prit plus tard une forme nouvelle. Cet ennemi fut représenté non-seulement comme le chef d’une ligue de tous les rois idolâtres contre le peuple de Dieu, chef que l’on désigna, d’après Ézéchiel (xxxvni et xxxix) , sous le nom de Gog Magog 1 2 , mais encore comme le prince des démons, conduisant contre le Messie l’armée entière des puissances du mal. Dans les oracles sybillins, il est appelé Bélial et Béliar 3 * ; ailleurs, il porte le nom d’Ermolaus \ de Samael 5 ; et, dans des temps postérieurs à l’établissement du christianisme, les

1 Dan.,x, 13, 14, 20; xn. 1.

5 Targ. de Jérus, Nombres, xi, 26; Targ. Jonath., même passage; Bible de Cahen, t, xi, p. 32.

* Oracula Sibyll., bib. ni, v, 61. Le prince des démons est aussi appelé Bélial dans le Test, des douze patriarches.

* Targ. Jonath. Esaie , xi, 4. Cetle dénomination est postérieure, d’après de Wette, à la destruction de Jérusalem par Titus. Gfrocrer croit qu’elle est de l’époque des llérodes, Das Jahrh. des Heils, t. i, p. 48.

* Buxtorf, Lex. chald., au mot bsÇO- Cœlln., Bibl. Theol., 1. 1, p. 506, 507.

Juifs, empruntant un nom consacré dans le langage chrétien, le désignent aussi sous celui d’Antéchrist '. C’est ce dominateur des nations, ce prince des mauvais esprits, que le Messie doit combattre et doit vaincre.

Malachie avait déjà annoncé que le prophète Élie paraîtrait de nouveau sur la terre pour préparer l’œuvre du Messie 1 2 * * . Cette promesse entra dans le cercle des idées apocalyptiques. Elle ne paraît point dans le Livre de Daniel, mais onia trouve dans des écrits postérieurs, où elle se présente avec de grands développements. A Élie on associa tantôt Moïse, tantôt Ésaïe et Jérémie, et enfin par un changement singulier, mais facile à expliquer, les Juifs attendirent deux Messies, l’un fils d’Éphraïm, qui devait combattre Gog, mais être vaincu par lui, et l’autre fils de David, auquel était réservée la gloire d’abattre le prince des nations 5 .

Les prophètes avaient dépeint le règne du Messie

1 Bertholdt, Christol. Judœor, § 16, p. 69-74.

« Malach., iv, 5; Ecclésiast- xlviii, 10, 11; Targum

Pseudo-Jon., Exod., xl, 10.

! ÏEsdras, h, 18. Bertholdt, Christol. Judœor, §17, p. 75

et suiv. Cœlln, Bibl. Theol., t. 1 er , p. 497 et suiv.

278 DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS, comme une ère de bonheur; l’auteur du Livre de Daniel le présente sous les mêmes couleurs, en ajoutant cependant ce trait nouveau, qu’à son avènement il y aura une résurrection partielle des morts Plus tard celte dernière idée fut remplacée par celle d’une résurrection des justes, appelés à prendre part à la félicité du dernier moment des choses terrestres 2 . D’autres traits, inconnus à l’auteur du Livre de Daniel, et par conséquent aussi aux prophètes, furent encore ajoutés au tableau de cette époque fortunée. Nous n’en rappellerons ici que deux ; mais ce sont les plus remarquables. Le Messie donnera aux hommes, selon plusieurs écrivains apocalyptiques, une nouvelle loi, ou du moins il perfectionnera celle qui avait été proclamée par Moïse*, et son règne sur la terre durera mille ans*.

8 Dan., xii, 2.

1 Keil, Opusc. acad., sect. prior, p. 33 et suiv. Josèphe, Anliq Jud., xvm, 4, 3. Guerre des Juifs, n, 8, 14.

- s « L’Éternel, du haut du ciel étoilé, dispensera aux hommes une loi commune à toute la terre. » Oracula sibyll., lib. ni, vers. 75a-7o8. Bortholdt, Christol, g 31. Le Targ. Jonalh. [Esa'ie, xii, 3), parle d’une nouvelle doctrine, rnn Jîhts, qui sera annoncée dans les temps messianiques. De même dans Test, des douze patr., Léti, 16.

1 Voir la note 3 de la page 247.

Pour l’auteur du Livre de Daniel, comme pour les prophètes, le bonheur final était réservé au peuple de Dieu. Plus tard on en ouvrit l’entrée aux nations étrangères qui étaient appelées, après la victoire du Messie, à se convertir au culte du vrai Dieu. O ri voit dans le livre apocryphe de Tobit que, quand le sanctuaire du Seigneur sera rétabli dans Jérusalem, plusieurs peuples accourront de leurs demeures éloignées, attirés par la grandeur de l’Éternel et apportant des présents au roi du ciel '. Toutes les nations, y est-il dit encore, se conver? tiront sincèrement; elles craindront le Seigneur, leur Dieu, et briseront leurs idoles; toutes les nations béniront le Seigneur 1 2 .

11 semble que cette espérance de la conversion des païens, ennemis du peuple d’Israël et du vrai Dieu, aurait dû conduire à celle de la conversion des puissances du mal qui avaient été leurs dieux. Il n’en fut cependant pas ainsi. Inconnue à l’auteur du Livre de Daniel , cette espérance est positivement repoussée par plusieurs écrivains apo-

1 Tobit, xni, 21 et 22.

* Ibid., xix, 5 et 6.

rnbaer.vm^,— :-»o

280 DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS, calyptiques, qui condamnent comme une injure à la justice divine même la pitié pour les réprouvés et pour les anges déchus'. On trouve toutefois dans ces mêmes écrivains comme une concession faite à la doctrine du rétablissement final. Tout en parlant des châtiments réservés aux impies, ils semblent admettre, par une singulière contradiction, qu’à la fin des temps le mal disparaîtra, et que les méchants, au lieu d’être jetés aux peines éternelles, seront anéantis. Dans le Livre d’Hénoch, Dieu déclare que les mauvais anges doivent périr avec toute leur race 1 2 ; et, dans le quatrième Esdras, il est annoncé que, pendant le règne du Messie, le fiial sera détruit, ainsi que la fraude, et que les méchants, semblables à la semence qui ne lève point, auront vécu en vain et périront*. Il nous paraît qu’il y a dans ces expressions quelque chose de plus que des images destinées à peindre la vanité des desseins des méchants et le triomphe définitif du bien sur la terre. Nous y voyons une

1 4 Esdras, vii, 36-45. Bénoch, lxvii. Lücke, Vers, einer vollst. Einleit. in die Offenb., t. 1 er , p. 105.

* Bénoch, xvii.

a 4 Esdras, iv, 27 ; vin ; 43 et 44 ; ix, 22.

DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. 281 doctrine analogue à celle qui fut admise par quelques chrétiens dans les premiers siècles de l’Église, et d’après laquelle les principes démoniques doivent, à la fin des siècles, disparaître comme un feu qui se consume lui-même et qui s’éteint faute d’aliment.

Si l’on compare les croyances apocalyptiques juives, dont nous venons d’esquisser les traits principaux, avec les espérances messianiques, telles qu’elles sont contenues dans les prophètes, on trouvera qu’il n’y a entre elles ni une aussi grande différence que le suppose Lücke', ni une aussi grande ressemblance que l’admet Nitzsch a . Pour le premier de ces deux théologiens, ce qui dis-

1 Lücke, Vers, einer vollst. Einl. in die Offenb., t. 1 er , p. 49 et suiv.

* Nitzsch., Bericht an die Mitglieder, etc ; vom Jahre

282 DES DOCTAI.X ES RELIGIEUSES DES JUIFS, tingue décidément le Livre de Daniel et sans doute aussi les autres apocalypses juives des anciens prophètes hébreux, c’est le point de vue universaliste de l’auteur, qui, se plaçant au-dessus de l’horizon de la nationalité juive, embrasse dans ses considérations l’ensemble des nations. Ce trait ne nous paraît pas aussi prononcé que Lücke le prétend. D’un côté, en effet, les prophètes hébreux portent fréquemment leurs regards au delà du cercle national ; ils parlent très-souvent des destinées futures des peuples idolâtres', et ils expriment parfois l’espérance que le culte du vrai Dieu fera des progrès parmi eux 3 ; et, d’un autre côté, le point de vue national domine encore dans le Livre de Daniel ’, comme dans les autres apocalypses juives. Tout en annonçant çà et là la conversion des idolâtres au monothéisme, les écrivains apocalyptiques juifs attendent une restauration parfaite de leur nation et maintiennent dans

' Psaume, exux, 6, 7 ; Mich., v, 8. 9, 15 ; vu, 16, 17; Joël, ni, 19; Esaie, xi, 14; xxv, 10-12; xnx, 23; i, 9; lx, 9, 14; lxi,5; lxvi,25; Zach., xiv, 17-19.

* Psaume , xxii, 28; eu, 23.

* Dan., vu, 27 ; ix, 2 et suiv.

DBS DOCTKINES HBUUIEÜSBS DBS JUIFS. 283 tous les cas une différence radicale entre les enfants de Jacob et les peuples étrangers'.

L’opinion de Nitzsch nous paraît tout aussi peu admissible. Le tableau que les prophètes hébreux font de l’avénement et du règne du Messie est loin d’avoir les mêmes traits et les mômes couleurs que celui qu’en tracent Daniel et, après lui, les écrivains qui l’ont pris pour modèle. Laissons de côté le ton qui n’est pas le mémo, le mode d’exposition qui est différent, circonstances accessoires qu’on peut négliger; mais on ne peut méconnaître qu’il y a dans Daniel et dans les autres apocalypses juives des traits, et des traits importants, caractéristiques, qui sont tout à fait inconnus aux prophètes. La détermination en nombres mystiques de la date des principaux événements qui doivent préparer la venue du Messie, la fixation de la durée de son règne, la personnification du chef de ses ennemis dans le prince des mauvais esprits, la résurrection partielle des morts au commencement de la cinquième monarchie, la publication d’une loi nouvelle, ou du moins le pcr-

1 4 Esdrat, vin, 15 el suiv.; iv, 21, 22, 29 etsuiv.

284 DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS, fectionnement de l’ancienne, voilà certainement des éléments nouveaux, très-propres à distinguer les apocalypses des prophéties hébraïques.

Ces différences ne vont cependant pas jusqu’à détruire toute analogie entre les croyances apocalyptiques des Juifs et les espérances messianiques de leurs pères. En réalité, tout ce qui est contenu dans celles-ci est conservé dans celles-là. En effet, comme les espérances messianiques, les apocalypses juives ont pour but essentiel d’annoncer la venue du libérateur d’Israël, libérateur issu de la famille de David, de célébrer son triomphe sur les ennemis du monothéisme, et de décrire l’ère de bonheur et de vertu qu’il doit fonder sur la terre. Mais, si elles embrassent l’ensemble des prophéties anciennes, elles les dépassent en un grand nombre de points, en voulant déterminer d’une manière précise ce qui, dans les prophètes hébreux, est laissé dans l’indécision. Le tableau des espérances messianiques a été agrandi dans les apocalypses; les traits en sont plus arrêtés, mieux marqués, les vides remplis, les personnages multipliés; mais on peut reconnaître dans les espérances messianiques le fond, l’esquisse des idées apoca-

• DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. 285 lyptiques, comme sous une broderie on aperçoit encore le dessin primitif.

On doit donc, ce nous semble, regarder les croyances apocalyptiques des Juifs comme un développement des espérances messianiques des Hébreux. Cette opinion n’est pas nouvelle. Corrodi l’a présentée, il y a déjà longtemps, dans son Histoire du chiliasme 1 ; mais ce serait, selon nous, une profonde erreur que de l’entendre dans le même sens que cet ingénieux écrivain. S’il a raison, en effet, d’admettre que les idées apocalyptiques sont sorties des promesses messianiques des anciens prophètes, il se trompe complètement en indiquant, comme la cause de cette évolution, le fait, incontestable d’ailleurs, que les Juifs prirent à la lettre ces promesses, qui n’avaient pas d’autre but, selon lui, que de retenir le peuple dans l’observation de la loi 2 . Sans nous arrêter à faire ressortir ce qu’il y a d’erroné et dans cette manière de considérer les prophéties, qui ne seraient, à ce point de vue, que de pauvres expé-

1 Corrodi, Geschichte des Chiliamus, t. 1 er ; Abschn., 3-6.

* Ibid., t. 1 er ; Abschn., 5.

‘236 DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS, dients d’une politique aux abois, et dans l’explication superficielle et insuffisante par laquelle Corrodi croit résoudre le problème de la transformation des espérances messianiques en croyances apocalyptiques, nous allons demander à l’histoire du peuple juif par quel concours de circonstances il fut poussé, non à abandonner les espérances de ses pères, auxquelles il ne renonça jamais, mais à leur donner des développements aussi nouveaux que considérables.

La position dans laquelle les enfants d’Israël se trouvèrent placés après le retour de la captivité de Babylone, et les rapports divers qu’ils eurent à soutenir avec les peuples voisins depuis ce moment et principalement depuis les changements introduits dans les grands empires d’Oricnt par les conquêtes d’Alexandre, leur firent une obligation, sans qu’ils en eussent eux-mêmes une claire conscience, d’étendre et de modifier la législation et les croyances de leurs pères. Dans le travail général qui dut alors s’accomplir, il fallut expliquer les espérances messianiques aussi bien que les autres parties des croyances religieuses. Ce dut être surtout une affaire de première nécessité,

DES DOCTIIINRS RELIGIEUSES DES JUIFS. 287 si nous pouvons ainsi dire, dans les moments difficiles que les Juifs eurent à traverser, depuis leur restauration jusque vers le milieu du siècle qui précéda la naissance du christianisme*. A chacun de ces moments, il fallut trouver, dans les promesses faites par les prophètes touchant le libérateur, des traits appropriés aux malheurs présents, et naturellement il y eut là pour ces croyances une cause féconde de développement.

Mis en rapport, depuis leur rétablissement dans la Judée, avec les nations les plus puissantes de l’antiquité, n’ayant par eux-mêmes aucune importance politique, et habitant un pays que sa position géographique faisait le point de séparation de l’empire perse et de l’Égypte, et plus tard de plusieurs des royaumes formés des débris des conquêtes d’Alexandre de Macédoine, les Juifs virent leurs destinées dépendre des succès ou des revers des monarques voisins, qui furent tour à tour leurs maîtres. Ils durent dès lors tenir

1 De tou» temps, les espérances messianiques ont été chères aux J uifs pendant les moments de détresse ; mais ils en ont eii général Tait bon marché partout où Us ont joui de quelque sécurité.

compte, dans leur espérance d’une délivrance future, des révolutions de ces grands États, et rattacher, en quelque sorte, leur attente du Messie à l’histoire de ces empires. C’est ce qui se voit dans le Livre de Daniel, aussi bien que dans plusieurs des oracles sibyllins et dans le quatrième Esdras.

On peut donc admettre que les Juifs furent forcés par une nécessité intérieure, résultat des conditions de leur nouvelle vie politique, d’étendre au delà du cercle connu de leurs pères leurs espérances messianiques, et de leur donner à la fois des développements considérables et une forme différente, pour pouvoir les approprier à chacune des nombreuses crises nationales qu’ils éprouvèrent. Telle fut la cause générale de la formation de l’apocalypse juive, ou, pour parler avec plus d’exactitude, de la transformation des espérances messianiques en croyances apocalyptiques.

Quand on examine de près les idées apocalyptiques telles qu’elles se trouvent dans le Livre de Daniel, dans le quatrième Esdras et dans les autres monuments de la littérature juive, on s’aperçoit bien vite que, si quelques-unes sont nées simplement d’une extension des enseignements des pro-

DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. 289 phètes sur le Messie, extension commandée par la situation politique et religieuse des descendants d’Israël, d’autres n’ont pu sortir que des résultats combinés de ces promesses et des éléments nouveaux entrés dans le cercle de leurs croyances depuis que, à la suite de la captivité de Babylone, ils avaient été mis en relation avec des peuples voisins. Il est facile de voir que la doctrine de plus en plus compliquée des précurseurs du Messie, doctrine qui, en se liant avec l’espérance du rétablissement des dix tribus depuis longtemps séparées, produisit plus tard celle des deux Messies, a son antécédent dans Malachie (iv, 5 et G); que celle de Bélial ou de l’antéchrist a également son antécédent dans Ézéchiel (xxxvm et xxxix); que celle de la conversion plus ou moins complète des nations idolâtres au culte du vrai Dieu a aussi sa racine dans de nombreux passages des prophètes. Mais il est plusieurs autres points tout aussi importants, tout aussi caractéristiques, qui ne sont pas de simples conséquences des espérances messianiques et qui ne peuvent leur avoir été rattachées que par suite des modifications éprouvées par les croyances juives, au contact des

290 DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS, pèuples étrangers. Telles sont la doctrine d’une résurrection partielle des morts à l’avénement du Messie, celle de la durée de mille ans assignée au règne de ce libérateur, celle de la promulgation d’une loi nouvelle, ou du moins de la modification de l’ancienne pendant cette période. Ceci suppose que quelque action venue du dehors s’est fait sentir dans le travail de transformation des espérances messianiques en croyances apocalyptiques. 11 n’y a là rien qui doive nous surprendre. Il se passa quelque chose d’analogue pour plusieurs autres idées religieuses, qui subirent des modifications plus ou moins profondes au contact de la religion ou de la philosophie des peuples étrangers. Il s’agit maintenant de rechercher duquel des peuples avec lesquels les Juifs furent en rapport, cette influence a pu venir; nous essaierons d’établir ensuite de quelle manière et dans quelle mesure elle dut être subie.

Ce n’est pas certainement du côté de l’Égypte qu’il faut se tourner. Les croyances propres à cette nation ne semblent contenir rien qui , de près ou de loin, offre quelque analogie avec les croyances apocalyptiques, et ce n’est pas chez les Juifs

DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. 291 répandus dans ce pays que ces idées se sont d'abord développées 1 .

Cette action n’est pas venue de la littérature grecque. On en a deux preuves incontestables.

1“ La littérature grecque n'a exercé d’influence que sur le judaïsme alexandrin, et les idées apocalyptiques sont tout à fait étrangères à la Sapience, à ce qui reste d’Aristobule et aux écrits de Pliilon, c’est-à-dire précisément aux ouvrages dans lesquels se montre la trace d’une action de la philosophie grecque. On les rencontre, il est vrai, largement développées dans d’autres écrits juifs dont l’origine égyptienne paraît bien certaine, tels que les parties juives des oracles sibyllins et le livre d’IIénoch. Mais nous avons montré que ces écrits ont été composés sous l’influence des vues reli—

1 M. Frankel prétend que les idées messianiques se développèrent plus tôt et plus largement à Alexandrie que dans la Palestine. { Ueber den Einflass der Palœst. Exegese auf die Âlexandr. Hermeneutik, p. 182 et suiv.) Cette opinion nous parait complètement erronée. Le développement de ces idées est dans Daniel, dans les apocryphes palestiniens de l'Ancien Testament, dans les targums, en un mot dans les écrits juifs palestiniens et babyloniens, tandis qu’on n'en trouve que de très-faibles traces dans les apocryphes de l’Ancien Testament d'origine alexandrine et dans les œuvres de Pbilon.

gieuses dominant dans la Judée. D’ailleurs ils sont postérieurs au livre de Daniel, dont ils sont des imitations; ils n’ont donc pas créé l’apocalypse juive. Enfin, il n’est pas un seul fait qui prouve que la littérature juive de l’Égypte ait donné la moindre impulsion à la théologie des écoles palestiniennes.

2° Rien n’est plus opposé à la culture grecque que les croyances apocalyptiques. Pour les Grecs, i’âge d’or n’était pas dans l’avenir, mais dans le passé ; bien loin de marcher vers le bien, l’humanité s’enfonçait de plus en plus dans le mal ; l’âge d’argent, qui avait succédé à l’âge d’or, avait disparu devant l’âge d’airain, qui avait fait place lui-même à un âge plus imparfait encore. Quelques philosophes avaient cependant rêvé un autre ordre de choses. On dit que Zénon espérait que tous les hommes finiraient par ne former qu’un seul troupeau sous la direction d’un seul Dieu, leur unique berger. Platon avait déjà, de son côté, tracé les lois d’une république idéale. Mais ces idées n’avaient pas poussé de profondes racines dans la culture grecque, et elles ont exercé certainement plus d'elfet sur Philon et sur quelques autres

DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIES. 293 Juifs alexandrins que sur les concitoyens de leurs auteurs 1 .

C’est un fait incontestable que, sous l’action de la littérature grecque, les espérances messianiques, loin de se développer, perdirent de leur force et de leur importance au milieu des Juifs d’Alexandrie, et ne restèrent guère que des vues philosophiques sur une amélioration probable des hommes au point de vue religieux et moral 2 . Phi- Ion que l’on peut regarder comme l’expression la plus complète du judaïsme alexandrin, espère seulement que les hommes arriveront un jour à la connaissance du vrai Dieu, et que, à mesure que leurs idées religieuses deviendront plus saines, ils seront plus heureux et plus vertueux ; mais ces progrès doivent être, selon lui, moins l’effet d’une intervention divine que la conséquence naturelle de la culture intellectuelle. Dans tous les cas, les espé-

i Plutarch., De Alexandri forlitud., i, 6.

» Les apocryphes alexandrins, comme Philon, prennent presque toujours les espérances messianiques dans un sens idéal. Ainsi, la Sapience (m, 8 ; iv, 20; vi, I) parle bien de la victoire des hommes pieux sur les impies et de leur domination sur les nations ; mais ce triomphe ne doit avoir lieu qu’après celte vie, dans le monde à venir, dans le ciel.

rances messianiques n’ont presque plus pour lui de portée politique et de sens national.

C’est dans la Babylonie, non telle qu’elle était quand les tribus de Juda et de Benjamin y furent transportées, ni même telle qu’elle était au moment qui vit la fin de la captivité, mais dans la Babylonie telle qu’elle devint sous la domination des Perses, qu’il faut chercher les doctrines qui ont pu avoir quelque action sur la transformation des espérances messianiques en croyances apocalyptiques. Tout nous invite à porter nos regards de ce côté. Le livre de Daniel, première exposition de ce genre d’idées, nous fait naturellement penser à ce pays. C’est là que se passent les scènes qui y sont, décrites; c’est d’un homme élevé à Babylone qu’il est supposé l'ouvrage; la plus grande partie en est écrite dans une langue formée du mélange de l’hébreu et de la langue propre aux habitants

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