DES DOCTRINES REI.IGIEUSES DES JUIFS
de cette contrée. D’un autre côté, c’est parmi les Juifs revenus dans la Judée et parmi ceux qui étaient restés sur les bords de l’Euphrate, et avec lesquels les premiers conservèrent toujours des relations suivies, que les croyances apocalyptiques se répandirent et devinrent populaires. Enfin, tandis que ces idées étaient inconnues des Juifs d’Alexandrie, et que même les espérances messianiques s’étaient affaiblies parmi eux, les prophéties sur la fin des temps, telles qu’elles sont contenues dans le livre de Daniel, ont laissé des traces profondes dans tous les écrits d’origine palestinienne ou d’origine babylonienne, par exemple dans les apocryphes palestiniens de l’Ancien Testament, dans les paraphrases chaldalques, dans la ülischna et dans les Midraschim'.
Les espérances messianiques ne se transformèrent pas en croyances apocalyptiques pendant la durée de la captivité. Il a été prouvé précédem-
1 lîerttiold, Christ. Jud., p. 48, 188, note 1, etc. A. -F. Cfrœrer, das Jahrh. des Hetls, t. il , p. 195 et suiv. Lücke, Vers, einer volts!. Einl. in die O/Tenb., t. 1 er , p. 61 et suiv. On eu trouve aussi des traces bien marquées dans les Évangiles, Alatth.. xxiv, 15; Jean xu, 34, etc.; Lüke, Comm. Evang. Joh., t. 1 er , p. 52.
296 DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS, ment que quand les Juifs rentrèrent dans leur patrie, ils n’étaient changés que sur un point, et encore pas aussi complètement qu’on l’a parfois soutenu, et ce changement s’explique par toute autre chose que par une action venue du dehors. Qu’auraient-ils, d’ailleurs, emprunté aux Chaldéens? Quelque peu connue que soit encore cette nation, on peut admettre avec quelque vraisemblance que sa religion, qui était un culte des astres, ne contenait rien d’analogue à l’attente d’un libérateur et à l’espérance d’une époque finale de bonheur et de vertu. Les Chaldéens n’avaient rien à donner aux Juifs pour le développement de leurs croyances messianiques ; s’ils ont pris une place dans le drame apocalyptique, ce n’est que comme des oppresseurs et des ennemis de Jéhovah, destinés à la destruction et au châtiment. 11 en fut tout autrement des Perses. Il est impossible de ne pas reconnaître une influence de leurs doctrines sur la formation et surtout sur le développement des croyances apocalyptiques des Juifs. Mais cette action ne s’est exercée que longtemps après la restauration du culte juif à Jérusalem.
Comme les enfants d’Israël, les adorateurs d’Ormuzd attendaient un Sauveur qui, d’après le Vendidad, un des livres mazdéens dont l’antiquité est la moins contestable, devait naître à la fin des temps, combattre et vaincre les ennemis d’Ormuzd, présider à la résurrection des morts et établir sur la terre une ère de bonheur sans mélange \ Ce libérateur est désigné sous le nom de Çaoshyanç, c’est-à-dire l’utile 1 2 . Le Vendidad ne contient rien de plus sur cette croyance ; mais elle se retrouve avec des développements plus ou moins considérables dans la plupart des autres écrits religieux des mazdéens. Avant de dire un mot de quelques-uns de ces développements, il importe de bien établir l’antiquité de cette doctrine eschatologique.
En outre de l’autorité du Vendidad, qui, à la rigueur, suffirait, le témoignage de Théopompe, écrivain grec qui vivait vers le milieu du iv e siècle avant l’ère chrétienne, nous prouve que cette doctrine était répandue de son temps chez les
1 Vendidad, fargard xix, 18 et 19.
1 C’est le Sosiosh de Rhode et de Creutzer.
Perses et qu’elle datait, par conséquent, d’une époque beaucoup plus reculée. Elle n’est pas sans doute exposée d’une matière très exacte par cet écrivain ; mais on ne saurait s’étonner qu’une idée si peu en harmonie avec l’ensemble des conceptions religieuses ou philosophiques d’un Grec n’ait pas été entièrement bien saisie par lui ; il suffit qu’on puisse retrouver dans ses paroles le fond même de cette doctrine, et, sous ce rapport, Théopompe ne laisse rien à désirer. Voici ce passage, que nous a conservé Plutarque : « D’après » les mages, l’un des dieux doit être vainqueur » pendant trois mille ans, et pendant trois autres » mille ans ils combattront l’un contre l’autre,
» chacun des deux détruisant ce que l’autre aura » fait, jusqu’à ce qu’enfin Pluton sera abandonné » et périra. Alors les hommes seront heureux ; ils » n’auront plus besoin de nourriture ; ils n’auront ■ » plus d’ombre, et le Dieu qui aura produit tout » cela se reposera pendant un certain temps, ainsi » que le ferait un homme qui dormirait 1 . »
< Plutarch., De Iside et Osiride, § 23. Plutarque fait précéder la citation de Théopompede cette exposition de la même doctrine : « Il viendra un temps fatal et prédéterminé auquel
L’attente d’une époque de bonheur précédée d’une lutte d’Ormuzd et d’Ahriman faisait donc partie des croyances religieuses des Perses dans le iv* siècle avant l’ère chrétienne, et si l’on tient compte de la lenteur du mouvement de la pensée chez les peuples d’Orient, on sera sans aucun doute en droit de lui accorder une bien plus haute antiquité. Le témoignage de Théopompe nous suffit dans tous les cas pour regarder comme un fait démontré que cette eschatologie est anterieure aux croyances apocalyptiques juives, dont la première apparition se trouve dans le livre qui porte le nom du prophète Daniel et qui est généralement reconnu comme composé à l’époque d’Antiochus Epiphanes.
Le passage de l’écrivain grec contient quelques
traits qui ne sont pas mentionnés dans le Vendi-
dad, mais qui se retrouvent dans quelques autres
écrits religieux mazdéens. C’est lit déjà une preuve »
» cet Ahriman, après avoir amené sur le monde la famine et » la peste, sera détruit et entièrement exterminé par eux (les «douze dieux faits par Orrnuzd); alors la terre sera toute » unie et égale; il n’y aura plus qu’une vie et qu’une sorte de » gouvernement pour les hommes, qui n auront plus qu'une » seule langue et qui vivront heureux. »
300 DES DOCTRINES ltEl.IGIEUSES DES JUIFS, que plusieurs des développements dont nous avons parlé sont d’une date ancienne. Telle est aussi l’opinion de tous les hommes compétents; ils regardent ces livres, quoique d’une époque postérieure au Vendidad , comme renfermant des idées, probablement même des fragments, remontant à des temps reculés *.
D’après ces documents, Çaoshyanç apparaîtra sur la terre à la fin de la quatrième dynastie perse. La décadence de cette dynastie sera marquée par de terribles calamités. Les nations coalisées engageront une longue lutte avec les adorateurs d’Ormuzd. Le sang coulera à grands flots; semblable à un fleuve impétueux, il pourrait mettre en mouvement les roues d’un moulin. Les méchants triompheront des hommes vertueux, les peuples impurs des vrais adorateurs de la lumière.
i Le Boundehesch contient l'exposition la plus détaillée de l'eschatologie mazdéenne ; mais on ne peut en appeler à ce livre qu’avec la plus grande circonspection, non-seulement parce qu'il est d'une époque comparativement moderne, sa rédaction définitive étant postérieure à l’ére chrétienne, mais encore parce qu'il contient une foule d’éléments étrangers à l’ancien mazdéisme et empruntés au judaïsme et quelques-uns même au christianisme.
DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. 301 Quand tout semblera désespéré, deux prophètes, Oscheder-Bami et Oscheder-Mah, viendront successivement sur la terre pour préparer l’œuvre de Çaoshyanç \ D’après un passage du Minokhired 2 , chacun de ces précurseurs du libérateur régnera un hazare, c’est-à-dire mille ans 3 , et ajoutera un nouveau livre (Nosk) aux révélations anciennes. Le malfaisant Dahak, qui était enchaîné à la mon-
1 Glose de la traduction Houzvaresch sur le Yaçna , hymne 28. Ce point pourrait bien ne pas appartenir à l'ancien mazdéisme et n’être qu'une imitation postérieure de la doctrine juive des précurseurs du Messie. Spiegel, Atesta, t. t, p. 32 et 244, note 1.
1 11 ne nous est pas prouvé non plus que ce règne de mille ans des précurseurs de Çaoshyanç soit d’origine vraiment mazdéenne. Cependant le Minokhired, quoique de l’époque des Sassanides, semble se rattacher de beaucoup plus près que le Boundehesch aux anciennes traditions des Perses. La polémique très-vive qu’on y trouve contre les autres religions alors connues dans la Perse peut faire croire que son auteur ou son compilateur était peu porté à faire des emprunts, soit au judaïsme, soit au christianisme.
* M. Spiegel prétend que ce mot hazare , qui signifie mille, ne fut employé plus tard que pour désigner la durée du règne de chacun de ces deux prophètes. Il parait cependant que ce mot conserva sa signification primitive; ainsi les célèbres ruines, connues sous le nom de Tchéhel-Minar, les quarante colonnes, sont ainsi nommées Hasar-Sutoun, les mille colonnes. (Syl. de Sacy, Mémoire sur diverses antiquités de la Perse, p. 1, note 1.)
302 DES ‘ DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS, tagnc Demavand, verra tomber ses fers, et il s’abattra sur le monde. C’est alors que Çaoshyanç viendra au milieu des vrais adorateurs de la lumière, pour rétablir la loi d’Ormuzd, chasser la fraude et le mal et fonder la cinquième et dernière période. La longue lutte engagée entre Ormuzd et Ahriman sera terminée, non par l’anéantissement de celui-ci, mais par ce que nous pourrions appeler sa conversion. Ahriman, avec son armée d’esprits rebelles, se prosternera devant Ormuzd, proclamera sa puissance et sa supériorité, et se joindra aux chœurs des esprits bienfaisants 1 . Ainsi, à la fin des temps, tout rentrera dans la communion universelle du bien, tout, jusqu’aux hommes impurs, qui s’étaient opposés à son triomphe, jusqu’au prince du mal et à la ténébreuse cohorte de Daevas. La pure satisfaction de voir la conversion des méchants est l’objet des prières des fervents sectateurs du mazdéisme J .
1 Yaçna, hymn. 30 el 31.
1 Yaçna, hymn. 47.
Changez les noms des acteurs de ce grand drame mazdéen, et vous croirez lire une apocalypse juive. La ressemblance entre l’une et l’autre s’étend jusqu’aux moindres traits de détail. La cinquième monarchie de Daniel correspond à la cinquième dynastie fondée par le libérateur Çaoshyanç. Le prince des mauvais esprits se mettant à la tête des peuples idolâtres pour combattre les élus de Jéhovah ressemble fort au prince des ténèbres entraînant les Daevas et les nations impures contre le prince de la lumière et ses adorateurs. Le règne de mille ans du Messie rappelle les hazare des deux précurseurs du libérateur mazdéen. Enfin, dans les apocalypses juives comme dans l’eschatologie mazdéenne, il est question d’une résurrection des morts au commencement du règne du libérateur et de la proclamation d’une loi nouvelle '.
1 Nous avons négligé tous les traits communs à l’eschato-
Si maintenant on considère qu’à la fin de la captivité de Babylone, c’est-à-dire avant que les enfants de Jacob eussent eu des relations suivies avec les Perses, ils n’admettaient rien encore au delà des espérances messianiques, et que ce fut après un long commerce avec le peuple chez lequel ces croyances eschatologiques étaient répandues, que des croyances apocalyptiques analogues se montrèrent pour la première fois parmi eux , n’aura-t-on pas quelque raison d’admettre que, dans les explications que les docteurs de la synagogue donnèrent des espérances messianiques de leurs pères, ils eurent plus d’une fois, sans le vouloir peut-être, peut-être même sans en avoir conscience, quelque souvenir des opinions des Perses?
Est-ce à dire que les Juifs, séduits par cette eschatologie qui pouvait leur sembler une forme complète de leurs espérances messianiques, aient emprunté simplement celles de ses parties qui leur
logie mazdéenne et aux espérances messianiques, tels que l’attente du libérateur, les calamités qui précéderont sou règne, le bonheur qui en marquera le cours, etc., pour nous en tenir à ce qui fait le caractère spécial des Apocalypses.
DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. 805 manquaient encore, pour les ajouter aux promesses des prophètes touchant le Messie et la fin des choses? Cette opinion généralement reçue, nous ne saurions l’admettre. Il y a eu, sans aucun doute, une action de ces opinions mazdéennes sur le développement des espérances messianiques dans le sein de la nation juive ; mais de là à une transplantation pure et simple de ces doctrines au milieu des croyances juives, il y a loin. Nous avons prouvé précédemment que les idées ne passent pas en bloc et toutes faites d’une nation à une autre nation ; et dans le cas particulier dont il s’agit ici, il n’est pas difficile de voir que les Juifs n’ont pas pris tout simplement quelques-unes des croyances eschatologiques des Perses pour les joindre telles quelles à leurs espérances messianiques. Quelque ressemblance qu’il y ait entre l’apocalypse mazdéenne et l’apocalypse juive, elles sont loin d’être identiques. La comparaison la plus rapide suffit pour le prouver. Le règne de mille ans est transporté des précurseurs de Çaoshvanç au Messie ; la résurrection des morts, qui doit avoir lieu après le triomphe d’Ormuzd, est générale pour les mazdéens et [seulement par-
306 DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS, tielle chez les Juifs; le rétablissement final, doctrine capitale du mazdéisme, est repoussé par les descendants de Jacob , qui ne pouvaient , sans être inconséquents à leur point de vue religieux, le faire entrer dans l’ensemble de leurs croyances ' ; la proclamation d’une nouvelle loi, qui est attribuée par les livres zendsaux précurseurs du libérateur, est le fait de ce libérateur lui-même, d’après les apocalypses juives. En voilà plus qu’il n'en faut pour établir que, si les docteurs juifs ont tenu compte, dans une certaine mesure, de l’eschatologie mazdéenne dans les développements qu’ils
‘ La doctrine du rétablissement final pénétra cependant peu à peu, mais postérieurement à l'époque que nous considérons ici, dans les croyances juives. Elle est décidément admise par le Zohar, qui enseigne que l’archange du mal finira par retrouver sa nature d’ange. Son nom mystique, perdra
sa premiè-c moitié, D3, qui signifie poison, et gardera le second, 'jst, qui est le nom commun de tous les anges. Dans d’autres écrits cabbalistiques, la même idée est présentée sous une forme qui rappelle assez bien la doctrine mazdéenne. La partie septentrionale du monde, qui est réservée aux méchants comme un lieu d'expiation, rentrera, à la fin des temps, dans le nom ineffable qui comprend déjà les autres parties. L’enfer disparaîtra; il n’y aura plus ni châtiments, ni épreuves, ni coupables ; la vie sera une fête éternelle, un sabbat sans fin. Franck, la Kabbale, p. 217, la note 2. Theologiœ dogmalicas Judirorum brevis exposüio, E.-M. Itoeth, p. 73.
DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. 307 ont donnés aux espérances messianiques de leurs pères, ce n’a pas été du moins en serviles copistes.
Il est un autre fait qui montre que l’apocalypse juive n’est pas simplement un emprunt de l’apocalypse mazdéenne : c’est qu’elle ne s’est formée que peu à peu, par une suite de développements successifs, dont il est possible, jusqu’à un certain point, de suivre la marche et les progrès, et dont chacun n’est venu s’ajouter aux précédents qu’à mesure que quelque événement d’un intérêt national l’a, pour ainsi dire, réclamé. Il n’en aurait pas été certainement ainsi, si cette apocalypse n’avait été qu’une reproduction plus ou moins fidèle des opinions reçues par les Perses sur la fin des choses.
Comment se fait-il que les croyances juives se soient imprégnées de tant d’éléments mazdéens? Ce n’est pas certainement l’apocalypse des adorateurs d’Ormuzd qui a déterminé la formation de l’apocalypse juive. Nous avons déjà montré que ce fut une cause intérieure, et non une impulsion venue du dehors, qui amena la transformation des espérances messianiques en croyances apocalyptiques. Il se serait formé une apocalypse au milieu
308 DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS, des Juifs, indépendamment de toute influence étrangère. Une partie même des croyances de ce genre doit sa naissance, ainsi que nous l’avons dit, à l’interprétation des anciennes prophéties et à l’application que l’on en fit aux divers événements qui se passèrent depuis le retour de la captivité de Babylone. Mais il ne pouvait se faire chaque fois qu’un nouveau danger reportait les Juifs vers leurs espérances messianiques, vers ces espérances qui dans tous les temps ont été leur consolation, que le souvenir de quelqu’un des points de l’eschatologie si riche des mazdéens n’inclinât les esprits vers une interprétation des anciennes promesses des prophètes en rapport avec ce point et capable de s’appliquer aux besoins du moment. Ce n’était pas tel ou tel trait du mazdéisme qu’on importait dans l’ensemble des idées religieuses ; c’était simplement une interprétation nouvelle des anciennes croyances, inspirée par le souvenir de quelque vue analogue de l’apocalypse mazdéenne. On ne peut s’empêcher de croire que cette apocalypse n’ait fait une profonde impression sur les docteurs juifs. Comparée aux espérances messianiques, elle dut leur présenter un tableau complet et achevé ,
DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JOIFS. 309 auprès duquel celles - ci ne semblaient qu’une esquisse ébauchée seulement à grands traits, et il était dans l’ordre des choses qu’elle exerçât sur eux quelque influence chaque fois qu’ils furent entraînés par les circonstances à donner quelque développement nouveau aux promesses faites à leurs pères par les prophètes. Si l’on nous permet cette comparaison, elle fut jusqu’à un certain point pour eux ce qu’ont été les anciens tragiques grecs pour les Corneille et les Racine. Telle a été, selon nous, l’action de l’eschatologie mazdéenne sur la formation de l’apocalypse juive. Ce n’est que dans ces limites qu’on peut regarder celle-ci comme une imitation de celle-là.
La conclusion à laquelle nous conduit la discussion à laquelle nous venons de nous livrer, peut se formuler de la manière suivante : L’apocalypse juive s’est formée sous l’action de deux causes, l’une générale et l’autre particulière. La cause générale, c’est-à-dire celle qui a poussé les Juifs à se faire un ensemble de doctrines précises sur la fin des choses, ce fut le besoin de trouver, dans les promesses des prophètes sur leur rétablissement par la venue et le triomphe du Messie, des appli-
310 DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS, cations consolantes aux différentes catastrophes qui troublèrent si souvent leur existence politique, depuis l’époque de la restauration de Jérusalem jusqu’à son entière .destruction. La cause particulière, c’est-à-dire celle qui détermina le contenu de cette apocalypse, qui en dessina, si nous pouvons ainsi dire, les différents traits, fut en partie l’interprétation scolastique et quelque peu arbitraire qu’on donna aux anciennes prophéties, et en partie le souvenir de l’eschatologie mazdéenne, qui, par son ensemble et par le fini de ses détails, fut pour les docteurs juifs comme le modèle de ce genre de croyances. Telles furent les causes de la transformation des espérances messianiques en doctrines apocalyptiques.
Des doctrines de l'immortalité de l’âme et de la résurrection des corps.
Ni la doctrine de l’immortalité de Filme, ni celle de la résurrection des corps ne font partie des enseignements mosaïques. Nous n’avons pas ici à peser les conjectures plus ou moins hasardées par lesquelles on a voulu, à diverses reprises, expliquer ce silence. Il nous sufïit de constater que la sanction de la loi est placée par le mosaïsme sur la terre, et que, selon lui, la piété reçoit sa récompense et l’impiété sa punition pendant cette vie.
C’était cependant une opinion populaire parmi les enfants d’Israël que tout ne finit pas entièrement à la mort. L’homme, après avoir répandu son âme avec son sang 1 , ou l’avoir exhalée avec son dernier souffle 2 , devient une ombre faible et lé-
1 6 'en , ix, 3-6; Lévit., xvii, 11; Deut., xii, 23.
’ Gen., xxxv, 18; 1 Huis, xvn, 21.
gère 1 * 3 et descend au scheol\ séjour ténébreux’ situé dans les entrailles de la terre 4 , fermé de solides portes, que des incantations criminelles et prohibées pourraient seules momentanément forcer 5 . Le juste et l’impie, le bon et le méchant vont également habiter dans ce lieu *, où il n’y a ni à craindre les calamités trop ordinaires à la vie humaine, ni à espérer les quelques moments de bonheur qui l’embellissent’.
Les prophètes idéalisèrent quelque peu le fond de la loi mosaïque; ils n’y ajoutèrent rien. Si par suite de ce développement des esprits qui s’opère même parmi les nations les plus enfermées en ellesmêmes, ils la comprirent dans un sens plus élevé que ne l’avaient fait leurs aïeux, s’ils ne se contentèrent pas d’en réclamer une observation purement extérieure, et s’ils voulurent que le sentiment
1 Ps., lxxxviii, Il; Prov., il, 18; ix, 18; xxi, 16, Esaïe, xiv, 9; xxvi, 14, 19.
* Le Scheol rappelle l’AtS»; des Grecs et mieux encore 1 Amenthès des anciens Égyptiens.
3 Job, x, 21.
4 Ps., lxiii, 10; Job, xi, 8; Esaïe, LVIII, 9.
‘ Job, vu, 9; Ps., xlïx, 8; Esaïe, xxxvm, 10.
* Job, xxx. 23; iii, 13; Gen., xxv, 8.
’ Ps., vi, 6; xxx, 10; Esaïe, xxxvm, 18.
DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. 313 intime y eût quelque part, ils n’annoncèrent encore que des châtiments terrestres à celui qui viole la loi et rompt l’alliance ancienne', et que des prospérités terrestres à celui qui met toute sa confiance en Dieu 1 2 * . Ils aiment cependant à célébrer la miséricorde de l’Éternel*, et ils exhortent le peuple à s’en rendre digne, non pas en honorant des lèvres le Dieu de ses pères, mais en s’approchant de lui avec le cœur 4 . Cette tendance éthique était propre, sans aucun doute, à préparer un développement plus spiritualiste de l’antique mosaïsme et à ouvrir de nouveaux horizons aux croyances populaires; mais elle n’alla pas jusqu’à la vue nette et claire ni de l’immortalité de l’àme, ni de la résurrection des corps. Les deux passages qu’on se contente de citer comme des preuves de l’existence de cette dernière croyance parmi les Hébreux, avant le retour de la captivité de Babylone, n’ont pas le sens qu’on leur attribue d’ordinaire, et n’expriment en réalité, sous une image expressive, que la pro-
1 Esaïe, xxrv, 1-13; 17-20; xxxu, 9-14.
* Esaïe, xxx, 18-26; xxxii, 11-20.
J Esaïe, xxx, 18 et 19.
* Esaïe, xxtx, 13.
314 DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS, messe de la délivrance des enfants d’Israël, délivrance que les événements semblaient rendre à jamais impossible, et c’est pour en bien marquer l’impossibilité, selon le cours naturel des choses, qu’elle est comparée à la résurrection des corps morts. Ces deux passages sont Ésaïe, xxvi, 18 et 19, et Ézéchiel, xxxvii, 1-14. Leur discussion détaillée nous écarterait trop du but que nous nous proposons ici; mais nous pouvons renvoyer à l’explication que les deux prophètes donnent euxmêmes de la figure qu’ils emploient (Ésaïe, xxvi, 20 et 21, et Ézéchiel, xxxvii, 11-14); elle vaut mieux que toute discussion exégétique, pour donner le véritable sens de leurs paroles.
Le point de vue mosaïque persista dans la masse du peuple juif, dans la Palestine, longtemps après le retour de la captivité de Babylone. La doctrine de la résurrection des corps n’était pas encore universellement reçue du temps de Jésus-Christ. Enseignée dans les écoles des pharisiens, elle était inconnue à la plupart des Juifs. Nous en avons une preuve incontestable dans l’Évangile de saint Marc, ix, 10. Quand, après sa transfiguration, Jésus-Christ défend à Pierre, à Jacques et à Jean,
DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. 315 de parler de la scène dont ils viennent d’être témoins, jusqu’à ce qu’il soit ressuscité des morts, les trois apôtres ne comprennent pas ce que le Maître veut dire et se demandent entre eux, avec anxiété, ce que c’est que la résurrection des morts*.
Ce passage de l’évangéliste est tellement concluant qu’il pourrait nous dispenser de toute autre preuve. Nous ferons cependant observer que la plupart des livres apocryphes de l’Ancien Testament, qui nous représentent les opinions de l’époque à laquelle ils furent écrits, ne parlent ni de l’immortalité de l’âme, ni de la résurrection des corps, et ne connaissent pas d’autre récompense pour l’homme juste que la prospérité terrestre, ni d’autre châtiment pour l’impie que les maux qui l’atteignent pendant cette vie. La mort est encore un objet de terreur 1 * 3 ? Celui qui a fini sa carrière terrestre, a quitté la lumière, comme le fou a perdu l’entendement 3 ; il est semblable à celui qui n’est point; il ne peut louer le Seigneur* ; et quand son souvenir
1 Marc, ix, 10.
1 Ecclésiastique, XL, 5; xu, 1 et 2.
• Ibid., xxii, 10 et 11.
* Ibid., xvii, 26-28 ; Baruch, 8 et 17.
a disparu, il a péri tout entier, comme s’il n’avait jamais existé 1 2 . La bénédiction du Seigneur fait fleurir en peu d’heures la postérité de celui qui le craint 1 ; une longue vie est sa récompense*. Le méchant, au contraire, n’a pour partage qu’une mauvaise réputation ; la honte et l’opprobre tombent sur lui*.
Telles sont les croyances généralement reçues parmi les Juifs jusqu’à l’ère chrétienne. On voit cependant, dès le second siècle avant Jésus-Christ, se former de nouvelles vues sur la destinée future de l’homme. Elles se produisent sous une forme différente dans chacune des deux grandes fractions des enfants d’Israël. Les partisans de ces idées nouvelles se représentent la vie future, dans la Judée, comme la suite de la résurrection des corps, et, à Alexandrie, comme l’effet de l’immortalité de l’âme. Ces doctrines ne se confondent jamais*.
1 Ecclésiastique, xliv, 9.
2 Ibid., xi, 23; xxxiu, 1 ; xxxiv, 16 et 17.
* Ibid., xxiii, 28.
* Ibid., vi, 1 et 4; xxii, 4.
s II est à peine nécessaire de faire remarquer que ces deux doctrines, quoique destinées à conduire au même résultat, à l’idée de la permanence de la conscience individuelle dans un
Digitiz<
Aucun document palestinien ne parle de l’immortalité de l’âme; aucun livre alexandrin de la résurrection des corps.
Cette division, si nettement tranchée, nous impose l’obligation d’examiner à part ce qui regarde chacune de ces deux doctrines. Nous commencerons par celle de l’immortalité de l’âme, dont la détermination offre bien moins de difficultés que celle de la résurrection des corps.
De l'origine de la doctrine de l'immortalité de l'âme chez les Juifs 'd’Alexandrie.
Les documents que nous avons ici à considérer sont les livres de la Sagesse de Salomon et les
monde futur et à celle d’une rétribution définitive, sont fort distinctes et indépendantes l'une de l’autre. L’histoire montre que la doctrine de la résurrection des corps a dominé surtout dans les lieux et dans les temps où l’on n’avait pas une idée nette de la spiritualité de l’âme, ni par conséquent de son immortalité, et que d’un autre cété, la doctrine de l’immortalité de l’âme a eu pour effet, lâ où elle s’établit solidement, d’affaiblir la croyance à la résurrection des corps.
318 DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS, nombreux écrits de Philon, le plus parfait représentant de la philosophie juive alexandrine.
D’après l’auteur de la Sagesse de Salomon, l’âme est un esprit de vie, pleine d’activité 1 , faite à l’image de Dieu 2 * . Elle vient habiter dans le corps, auquel elle est antérieure* ; elle y est enfermée comme dans une maison d’argile qui l’appesantit et borne ses facultés 4 . Elle doit lui survivre, parce qu’elle est faite pour être immortelle 5 * . Il semble cependant que, d’après ce livre, l’immortalité n’est réservée qu’à l’âme innocente et que les vicieux sont destinés à périr et à disparaître entièrement 7 .
Le même ordre d’idées se trouve dans Philon, mais d’une manière plus explicite. Et d’abord, l’âme est représentée comme antérieure à la formation du corps. En venant l’animer, elle quitte
i Sapience, xv, 1 1 .
* Ibid., n, 23.
* Ibid., vin, 19 et 20.
* Ibid. ix, 15.
‘ Ibid., h, 25.
* Ibid., i, 15 ; n, 23; iv, 1 et 2; v, 16; vi, 19 et 20; vin, 14, 17; xv. 3
1 Ibid., v, 13-15.
DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. 319 sa patrie pour un lieu étranger'. Le corps n’est pour elle qu’une prison s , ou encore qu'un cercueil ’. C’est dans ce sens que l’hilon, copiant Platon presque littéralement, rapporte, en l’approuvant, le jeu de mots d’iléraclite, qui appelait le s* fia (corps) le mpx (sépulcre) de l’âme \ Élevée au-dessus des vicissitudes des choses créées et sensibles, l’âme est en nous ce qu’il y a d’impérissable 1 * * * 5 * . La mort, loin d’être son extinction (aêéai; rr,ç n’est que sa séparation
d’avec le corps (^wpwps xed àm <7&>pt7c; *) .
A ce moment, le corps, semblable à une coquille (ccrpeu âixm), s’ouvre, et l’âme s’en sépare (a-oyiiperai) 7 , pour retourner dans le lieu d’où elle était descendue*.
1 De confusione linguarum, § 17 ; De agricuUura, § 14 ; xaiintp de Çtvrjv ; De somniis. i, § 31.
* A'<T(icur/i/>ic,v t b aCipcc, De migrât. Abrah , § 2.
1 A «pa;, aipii, De migrât. Abrah., § 3; Quod Deut immutab., § 32.
* Leg. alleg., i. § 33. Comparez Platon, Phèdre, dans la traduct. de M. Cousin, t. vi, p. 57.
1 De mundi opificio, g 40 et 46.
‘ De Abrah., g 44.
7 De caritate, g 4.
1 De somn iis, i, g 31.
Mais cet heureux retour n’est le privilège que de l’âme qui, pendant cette vie, a travaillé à s’élever au-dessus des choses sensibles, à s’affranchir des passions, à vaincre l’attrait du plaisir, pour se rapprocher de la Divinité, et qui, selon l’expression de Philon, délivrée de toute inquiétude terrestre, s’est répandue elle-même comme une libation pure devant le Seigneur
Telle est, réduite à ses traits essentiels, la doctrine juive alexandrine de l’immortalité de l’âme 2 . Son origine n’est pas douteuse ; elle vient directement de Platon, dans lequel seul elle se trouve entourée des mêmes accessoires et exposée avec les termes mêmes dont s’est servi Philon. On n’a, pour s’en convaincre, qu’à se rappeler la doctrine du philosophe grec.
D’après Platon, les âmes, créées à l’origine même des choses, avant la production du monde sensible 5 , vivent d’abord dans le monde intelli-
4 De somniis, i, § 43 ; De mundi opificio, § 44 ; De rictimis, § 6.
• Nous avons déjà dit que les mêmes idées se trouvent chez les esséniens ; Josèphe, Antiq., xvm, 2; Guerre des Juifs,
il, 8, 12.
4 Josèphe signale lui-même les rapports de la doctrine essé-
DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JOIES. 321 gible, leur véritable patrie. Elles ne viennent animer des corps mortels que quand, séduites par les attraits trompeurs des choses terrestres, elles perdent leur pureté native. Elles tombent alors des deux dans ce monde inférieur, et elles ne peuvent y rentrer qu’après s’être lavées, par une vie philosophique trois fois répétée, de la souillure qui les a précipitées sur la terre. Le corps est une prison dans laquelle elles sont enfermées pour expier leur erreur, et la mort, qui les en délivre, leur ouvre l’accès à leur patrie primitive, si, pendant leur exil sur la terre, elles se sont affranchies de l’amour des choses sensibles *.
C’est dans Platon que les Juifs alexandrins ont puisé leur doctrine de l’âme; le fait est incontestable. Des idées analogues se produisent, sans aucun doute, en divers temps et en divers lieux, sans aucune filiation historique, par le travail seul de la pensée, qui, chaque fois qu’elle se place à un point de vue déterminé, arrive nécessaire- «
nienne de l’âme avec celle de la philosophie grecque. Guerre des Juifs, n,12.
* Œuvres de Platon, trad. par M. V. Cousin, t. vi; principalement le Phèdre. — Ililter, Histoire de la philosophie ancienne, t. u, p. 308-315.
322 des pocrniMiS religieuses des juifs.
ment à des résultats semblables. Mais, quand les détails sont les mêmes, et que ces détails, comme c’est ici le cas, sont purement arbitraires, on ne peut s’empêcher de reconnaître que l’une des deux théories a été calquée sur l’autre. Ne sait-on pas, d’ailleurs, que Platon est le maître que Phi- Ion avoue? Et nous pouvons ajouter que l’influence du philosophe athénien sur les Juifs d’Alexandrie commença il se faire sentir bien avant Philon, et qu’on en voit des traces bien marquées dans les monuments antérieurs de la littérature juive alexandrine.
Mais quelque évident qu’il soit aux yeux de la critique que la doctrine juive de l’immortalité de l’ûme a son origine dans la philosophie platonicienne, les Juifs alexandrins étaient pleinement persuadés qu’ils la tenaient de Moïse lui-même. Cette illusion, quelque étrange qu’elle puisse paraître, ne saurait étonner que celui qui est complètement étranger à l’histoire des idées religieuses. Partout où la critique ne règne pas en souveraine, le théologien ne manque jamais de trouver dans les saintes Écritures le système dont il est imbu ; et les idées qui lui viennent de Platon
Die
ogte
ou d’Aristote, de Descartes ou de Kant, celles même qu’il a puisées parfois dans les préjugés populaires, il les rapporte, avec une entière bonne foi, aux documents révélés. Telle est la marche ordinaire des choses. Les Juifs alexandrins ne firent pas exception à la règle commune. Ils doutent si peu que Moïse ait enseigné, avant Platon, la doctrine de l’immortalité de l’âme, que c’est à ses déclarations, plutôt qu'à des raisons philosophiques, qu’ils en appellent, quand ils veulent établir sa vérité. Pour Philon, le livre de la Genèse tout entier n’est qu’une histoire de l’àme et ce qu’il raconte des patriarches que des peintures allégoriques des différents moments de son développement ou des divers états par lesquels elle peut passer.
Comment les Juifs alexandrins trouvaient-ils dans Moïse la doctrine de l’immortalité de l’àme, dont il n’a pas dit un seul mot? Philon va nous l’apprendre. Deux passages de la Genèse prouvent, selon lui, la spiritualité de l’âme. Dieu, estil dit dans ce livre, souffla dans les narines de l’homme le souffle de la vie 1 ; ce souffle de la vie
• Genèse, u, 7.
324 DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS, est l’âme, qui est ainsi une véritable inspiration de la Divinité. L’autre passage, commenté fort souvent par le philosophe alexandrin \ n’est pas moins explicite. Dieu, y est-il dit, fit l’homme à sa ressemblance et à son image 1 2 * * . Ce qui est dit ici de l’homme doit s’entendre de l’âme, car l’âme est ce qui constitue proprement l’homme ’. Or, on voit par ce passage qu’elle est différente de la création sensible; que, partie indivisible de la nature divine*, elle est immatérielle, dégagée des liens de la nécessité 5 , et par conséquent qu’elle est impérissable*.
Mais quoi! Moïse ne place-t-il pas Pâme dans le sang T ? Philon ne se laisse pas arrêter par cette difficulté. Le sang n’est, à ce qu’il assure, que
1 De mundi opif., § 23; Quod deterius, § 22 ; Legis ail., h, § 12; ni, § 31 ; De somniis, i, § 6.
» Genèse, i, 26 et 27
> De agricult.. § 2; Quod Deus sil immut., § 10; De Plantât., § 11.
* De linguarum confus., § 27; Quod deterius potiori insid., § 22-24.
5 Quod Deus sit immut. , § 10.
• Quod Deus sit immut., §10; De Abrah., § 44; D» Cherub., § 4; Leg. alleg., h, § 12.
’ Genèse, îx, 4 ; Lévit, xvn, 11.
DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. 325 l’essence de l’âme irraisonnable et mortelle 1 . L’essence de l’âme raisonnable est, au contraire, l’esprit de Dieu 3 . Et si la première suit les destinées du corps, il ne saurait en être de même de la seconde. C’est ainsi que le philosophe alexandrin croit trouver la doctrine de l’immortalité de l’âme dans le livre de la Genèse, sans s’apercevoir qu’il prête à Moïse une foule d’idées qui lui furent inconnues et qu’il emprunte directement lui-même à Platon.
De l’origine de la doctrine de la résurrection des corps chez les Juifs de la Palestine.
C’est dans le livre du prophète Daniel que la doctrine de la résurrection des corps se présente
* (Juis rerum divin., § 11 ; Fragmenta dans Fhilnnis opéra, t. vi, p. 230.
* De linguarurri confus., %, 27 ; Fragmenta, ibid., t. vi. p. 230.
326 DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS, pour la première fois sous des termes positifs, « Plusieurs de ceux qui dorment dans la poussière » de la terre, y est-il dit 1 , s’éveilleront, les uns » pour la vie éternelle, et les autres pour être » couverts d’opprobre et d’une ignominie éter- » nelle. » Il ne s’agit ici que d’une résurrection partielle, c’est-à-dire de celle qui, dans les croyances juives de cette époque, doit avoir lieu au commencement du règne du Messie.
Cette doctrine prend une forme plus explicite dans le second livre des Maccabées. L’espérance d’une résurrection des corps, suivie d’une béatitude éternelle, soutient, au milieu des tourments, une famille juive, composée d’une mère et de ses sept fils, qui, pendant la persécution d’Antiochus Epiphanes, refuse de sacrifier aux idoles et meurt héroïquement pour sa foi 2 . Le second des enfants s’écrie, avant d’expirer : « Tu nous ôtes la vie » terrestre, mais le Seigneur, souverain du monde, » nous ressuscitera pour la vie éternelle. » (vu, 9). Le troisième manifeste la conviction que Dieu lui
1 Dan., xii, 3.
1 2 Macc., vu. Comp. xu, 45 et 46; xiv, 46.
DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. 327 rendra les membres qu’il perd par attachement pour, sa loi (vu, 11). Les autres meurent dans la môme confiance, et la mère les console par ces paroles : « Le créateur du monde, au jour de sa
• miséricorde, vous rendra l’esprit et la vie que
* vous allez perdre pour lui.» (vit, 23.) L’auteur de ce livre a mis dans la bouche de cette pieuse femme la raison par laquelle on expliquait déjà cette croyance. Dieu, qui a donné une première fois la vie, peut bien la rendre à ceux qui lui sont fidèles et qui meurent pour obéir à sa loi. C’est une restitution commandée par la justice. Celui qui donne sa vie pour Dieu, la recevra une seconde fois de sa miséricorde'.
1 2 Macc., vu, 23. Cet argument a été depuis reproduit presque constamment. « Si Dieu, dit Athénagore, a pu former les corps des hommes dans un temps où ils n'étaient pas, il pourra aussi, quand il lui plaira, les rappeler à l'existence quand ils ne seront plus. [De la résurrection des corps, deuxième partie.) » De même, Tertullien : Et utique idoneus estrelicere, qui fecit; quanto plus est fecisse, quam refecisse; initium dedisse, quam reddidisse. lia restitutionem carnis faciliorem credas instilutione (De resurrectione carnis, § 11). La théologie moderne se sert du même argument. « Je ne vois pa , dit Pascal, qu’il y ait plus de difficulté de croire la résurrection des corps que la création. Est-il plus difficile de reproduire un homme que de le produire ? »