UES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS
culièrement dans les pays agricoles pauvres ; elles avait déjà, moins d'un siècle après l’arrivée de la première colonie à Jérusalem, réduit une partie considérable de la population à la plus affreuse misère '. Les sabbats et les fêtes, loin d’être célébrés avec décence, sont des jours de foires et de marchés auxquels accourent les peuplades voisines, même celles avec lesquelles il est défendu par la loi de Moïse d’entretenir des relations J , Des mariages ont été contractés avec des femmes étrangères’. Les principaux de la nation, des membres des familles sacerdotales, le fils du grund-prêtre lui-même, ont donné l’exemple de ces alliances proscrites pur le législateur \ Gomment peut-on, en présence de ces faits, soutenir que les Israélites étaient devenus pendant l’exil des hommes entièrement nouveaux?
11 s’était cependant opéré un changement dans leurs cœurs, non sans doute un changement aussi radicul que le suppose l’opinion que nous venons
1 Néhémie, v, 1-13,
J Néhémie, xm. 1-3; Esdras, ix, 10-15.
* Néhémie, xm, 23-28 ; Esdras, ix et x.
* Néhémie, pu, 28; Esdras, x, 18 et suiv.
de réfuter, mais un changement qui, pour être moins étendu, n’en était pas moins réel, et qui fut la condition de tout le développement postérieur. Les enfants d’Israël, déportés sur la terre étrangère, avaient fait un retour sur eux-mêmes. Ils avaient compris que le désastre immense qui venait de les frapper était la conséquence de leur infidélité à la loi de l’Éternel, aussi bien que des transgressions de leurs pères, dont ils avaient suivi les funestes exemples. La repentance avait incliné leurs cœurs abattus devant Jéhovah, et ils s’étaient promis d’éviter les longues erreurs dont ils portaient maintenant la peine. Ces sentiments les disposaient à se plier au joug de la loi. Mais ce n’était encore que des dispositions; rien de plus. Cette loi qui devait les régir et qu’ils étaient prêts à accepter, elle leur était encore inconnue.
Nous n’avons pas tracé ici un tableau de fantaisie. Esdras et Néhémie nous apprennent que ce qui manquait aux Juifs, leurs contemporains, c’était moins la bonne volonté que la connaissance des prescriptions de la loi. En effet, les infractions qui avaient été commises étaient l’effet de l’ignorance et non de l’endurcissement. On en a la preuve dans
la promptitude du repentir avec lequel on accueillit les instructions et les reproches d’Esdras et de Néhémie, et dans la facilité avec laquelle on brisa des liens de famille consacrés par le temps et par l’affection
Tel était l’état des esprits des Israélites au moment que l’édit de Cyrus mit fin à la captivité de Babylone. Comme toutes les grandes calamités publiques qui , quand elles n’écrasent pas pour toujours les peuples sur lesquels elles tombent , ont pour effet ordinaire de les régénérer, la ruine du royaume de Juda, par les armes de Nebucadnézar, la destruction de la cité sainte et de son sanctuaire, la déportation en masse sur les bords de l’Euphrate de presque tous les habitants du midi de la Palestine, produisirent une profonde impression sur Tes enfants d’Israël et les amenèrent décidément aux pieds de Jéhovah. Désormais le monothéisme est inscrit en traits ineffaçables dans leurs consciences; rien n’ébranlera plus leur confiance en la protection de l’ Eternel. C’est sur cette base solide
1 Esdras, îx, 1-4, 12-15; x, 10 et suiv.; Néhémie, xm, 1-3, 23-28.
10 DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS, que vont s’élever toutes leurs autres croyances.
Quand Cyrus eut permis aux Israélites de rentrer dans leur patrie, il n’y eut que les familles les plus dévouées à la cause nationale et nu culte mosaïque qui profitèrent de cette autorisation. Elles appartenaient, pour la plupart, à la classe pauvre'. Les familles riches ne voulurent pas courir les hasards d’une restauration incertaine et pleine de périls; elles restèrent dans la Babylonie qui leur offrait, sous la protection des Perses, une nouvelle patrie plus heureuse que l’ancienne. Et si quelquesunes d’entre elles se décidèrent à suivre Zoroba-r bel, ce ne fut que par l’entraînement d’un zèle religieux qui, remportant chez elles sur le soin de leurs intérêts matériels, les rendaient prêtes à tous les sacrifices,
11 faut ajouter qu’après l’immense désastre qui, depuis bientôt près d’un eiècle , avait anéanti les derniers débris de l’empire de David, après un exil pendant lequel s’était éteinte la génération qui avait connu l’ancien ordre de choses , il ne restait plus
> Othonis Lexicon rabbin., é(l. de 1675, p. 174, à l’article Esdras.
DES DOCTRISiES RELIGIEUSES DES JUIFS. 11
ni antécédents, ni habitudes qui pussent contrarier l’établissement d'une constitution conforme aux institutions mosaïques. Il fallait tout refaire à neuf; et quel autre modèle pouvait-on adopter que celui de l’antique législation nationale? Les émigrants ne pouvaient pas en connaître d’autre ; ils étaient persuadés de son origine divine, et par conséquent disposés à la prendre pour règle de leur vie tout entière. On n’avait pas à craindre d’opposition du côté des souverains de la Perse qui ne s’immisçaient jamais dans les détails de l’organisation intérieure des peuples soumis. Enfin l’exiguïté du territoire occupé par les nouveaux venus, leur petit nombre et leur homogénéité facilitaient singulièrement l'établissement d’une restauration mosaïque. D’où vient donc qu’avec tant d’éléments favorables, la colonie de Jérusalem languit pendant près d’un siècle dans un état précaire, sans organisation, toujours au moment d’être absorbée par les peuplades voisines? Il n’est pas difficile d’en découvrir la cause. Elle manqua d’un chef qui sût lui imprimer une forte direction et tirer parti des excellentes dispositions dont elle était animée. Cet homme éminent se présenta enfin : ce fut Esdras.
Réduit à scs seules forces, il n’aurait pu peut-être mener à bonne fin l’œuvre immense qu’il entreprit vaillamment ; mais, par un heureux concours de circonstances, quatorze ans environ après son arrivée à Jérusalem, un Juif plein d’ardeur et de foi, distingué par sa position à la cour du Grand Roi, Néhémie, se fit nommer gouverneur de la colonie juive et vint appuyer de son autorité et de ses talents d’administrateur les projets de réforme religieuse d’Esdras. C’est à ces deux hommes qu’appartient l’honneur d’avoir créé le judaïsme et de lui avoir imprimé le caractère qui est resté celui de la nation juive tout entière. Dans cette œuvre commune, l’un fut la tête et l’autre le bras. La tradition juive, écho de l’opinion générale de ces temps reculés, ne s’y est pas trompée ; elle a sacrifié partout Néhémie à Esdras, et elle a rapporté à celui-ci l’origine de toutes les institutions importantes qui ont fait du peuple d’Israël ce que nous le voyons devenir peu à peu depuis cette époque jusqu’à la rédaction définitive du Talmud. 11 s’en faut de beaucoup qu’elles lui appartiennent toutes. On peut même assurer qu’il était loin de prévoir la plupart d’entre elles. Elles sont toutes cependant
DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. 13 des conséquences logiques de l’esprit dont il anima la nation juive et de la direction qu’il imprima à sa vie morale et religieuse. Sous ce rapport, on peut dire que ce n’est pas sans raison que la légende a fait de lui un second Moïse, dans ce sens du moins qu’il fut le père du judaïsme, comme Moïse l’avait été de l’hébraïsme.
On sait avec quel soin Esdras travailla à écarter du peuple juif tous les éléments capables de troubler son homogénéité et de ne pas se plier à l’ordre religieux qui était en même temps l’ordre légal. Il commença par exclure tous les anciens habitants restés dans le pays, dont le monothéisme était suspect, ou le sang mêlé à celui de quelque peuplade étrangère '. Les mariages mixtes , chose des plus indifférentes chez les autres nations de l’Orient, mois de grande conséquence dans Israël, auquel les lois mosaïques les interdisaient, furent prohibés ou rompus de diverses manières 1 2 * * 5 . Les me-
1 Néhémie, ix, 2; xi, 30 el 31 ; xm, 1-3, 6-9. On avait
déjà repoussé les offres des Samaritains qui avaient demandé
de se joindre aux colonies venues de Babylonc pour relever
en commun le temple. Esdras, iv, 1-3.
5 Esdras, ix, 1—4 ; x, 2-5, 10-14, 16-44; Néhémie, un, 23-28.
sures aussi sévères que minutieuses prises par Néhémie firent passer dans les habitudes l’observation des pratiques légales, et en particulier celle des fêtes et des sabbats'. D’autres dispositions, destinées à réglementer la fortune des individus d’après les anciennes prescriptions mosaïques, n’eurent pas le même succès ; mais elles importaient moins à la stabilité de l’organisation religieuse de la nation, et en somme, la législation mosaïque, dans ce qu’elle avait d’essentiel, devint l’autorité suprême de la nouvelle société juive. Pour assurer à jamais son empire, Esdras et Néhémie, après avoir exigé des sacrificateurs , des lévites et des chefs de famille, le serment solennel de l’observer religieusement 1 2 , leur firent signer un acte formel par lequel ilspromettaient de n’avoir jamais d’autre loi que celle que Dieu avait donnée aux enfants d’Israël par le ministère de Moïse*»
Ces mesures furent d’autant plus efficaces que leur action était renfermée dans un cercle très-restreint. Les quelques milliers d’Israélites qui étaient
1 Néhémie, xni, 10-13, 15-22.
1 Esdras, x, 5,
* Néhémie, ix et x.
DES bOCTRIXES RÈMOtËUSES DES JUIFS. 15 venus repeupler les solitudes de la Judée ne formaient qu’une grande famille, et les oppositions , les inimitiés, les intrigues des peuplades environ-^ nantes les forcèrent à serrer leurs rangs. L’union était leur unique chance de salut. Cette circonstance servit merveilleusement les plans de Néhémie et d'Esdras. Les colons sentirent la nécessité de soutenir fortement leurs institutions nationales. 11 suffit de deux ou trois générations pour que l’habitude les rendit inébranlables. Le milieu, une fois formé, absorba les diverses colonies qui arrivèrent successivement de l’intérieur de l’empire, et d’un autre côté, tout ce qui avait appartenu au royaume de Juda finit par se rallier peu à peu au noyau dont Jérusalem était le centre et se conforma naturellement à l’ordre qui y était établi *.
Ce n’était pas assez cependant d’attacher Tes Juifs à la loi par la force do l’habitude; il fallait les identifier, pour ainsi dire, avec elle, et la faire entrer si profondément dans toute leur vie* qu’ils ne pussent un seul moment se dégager de ses liens.
1 Reuss, Histoire de la théologie chrétienne au siècle apostolique, X. i, p. 54-03.
Deux choses étaient pour cela nécessaires, d’abord une éducation religieuse continuelle qui rappelât sans cesse aux enfants d’Israël les prescriptions mosaïques, ensuite une application constante de ces prescriptions à tous les actes de leur existence. On ne peut pas douter qu’Esdras n’ait senti la nécessité de modeler la vie tout entière de l’Israélite sur la loi. C’est bien ce principe qui le guidait, quand il brisait les mariages mixtes et qu’il chassait sans pitié du sein de la communauté tous ceux qui auraient pu en troubler l’harmonie. Mois il ne prévoyait pas certainement le système de réglementation morale qui finit par enlacer d’un réseau de prescriptions minutieuses la vie de l’individu tout entière, qui ne laissa plus au Juif aucun acte de la plus haute ou de la plus minime importance, sans le revêtir d’une forme légale , et qui soumit tous ses mouvements, depuis son premier soupir jusqu’à son dernier, depuis son lever jusqu’à son coucher, à l’empire d’une règle qui n’a d’autre valeur et d’autre sens religieux que le caractère légal dont elle est revêtue '. Et cependant ce triomphe
5 Philippson, le Développement de l’idée religieuse dans
DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. 17 du formalisme fut la conséquence de la réforme qu’il opéra. Comme nous le verrons plus loin , la voie dans laquelle il fit entrer le judaïsme devait nécessairement conduire à ce résultat.
Quant à la nécessité de familiariser le peuple avec la connaissance de la loi par une éducation religieuse continue, ce que nous savons des travaux d’Esdras nous prouve qu’il en avait une claire conscience. L’auteur du Deutéronome avait déjà fait un devoir aux enfants d’Israël de graver dans leur mémoire les commandements de Dieu'. Esdras et Néhémie comprirent la portée de cette recommandation. Par leurs soins, la loi fut lue solennellement, à plusieurs reprises, devant le peuple assemblé dans ce but 2 . Établirent-ils eux-mêmes quelque règlement pour que la lecture de la loi continuât de se faire régulièrement les sabbats et les jours de fêtes? On peut en douter. Il est plus probable quel’exemple qu’ils avaient donné devint,
le judaïsme, le christianisme et l’islamisme, traduc. franc., p. 276 et 277.
1 Deutér., vi,6et7; xi, 18-20; xvii, 18; xxvil, 8; xxxi, 9, 13-23; Josué, vin, 32.
2 Séhémie, vin, 1-8; xm, 1.
18 DBS DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS, par un consentement tacite, une habitude que rien n’a pu détruire depuis. Peu importe d’ailleurs pour le résultat. L’origine des synagogues, et par conséquent aussi la coutume de lire le Pentateuque dans des réunions d’édification et d’instruction religieuse, remontent fort haut, probablement môme à l’époque d’Esdras '.
On comprend quelles furent les conséquences de ces lectures répétées de la loi. Les faits les plus saillants de leurs traditions nationales et les prescriptions religieuses et cérémonielles qui devaient leur servir de guide, se gravèrent dans la mémoire des Juifs en traits ineffaçables. Et comme dans tous les lieux où quelques familles israélites étaient fixées, on se hâtait d’établir un lieu de réunion pour la prière et la lecture de la loi, il n’y eut bientôt plus un seul descendant de Jacob qui ne fût familiarisé avec l’histoire et la législation de sa nation. Cette institution contribua plus que toutes les autres mesures prises par les chefs de la restauration d’Israël à Jérusalem, à faire des Juifs un
1 Munk, la Palestine, p. 534 et 525 ; Keil, Bibl. Arch.,
peuple nouveau et à le river à ses traditions nationales. On peut dire qu’à partir de ce moment les Israélites devinrent les hommes d’un livre.
Par un concours de circonstances que je n’ai pas à exposer ici, mais qui sont assez connues, la langue dans laquelle le Pentateuque et les livres des prophètes étaient écrits , fit place, bientôt après le rétablissement des Juifs à Jérusalem, à l’Araméen qui, au temps d’Ésaïe', était encore tout à fait inintelligible aux habitants de la Judée. Pour que la loi, que l’on continua cependant à lire dans sa langue originale, par respect pour le texte vénéré, pût être comprise de la foule, il fut nécessaire qu’un traducteur interprétât phrase par phrase, ou paragraphe par paragraphe, dans l’idiome populaire, les passages dont on faisait la lecture dans les assemblées. 11 est probable que l’interprète ne s’en tenait pas toujours à une traduction rigoureusement littérale. Il ne l’aurait pu pour certains passages, sans cesser d’être intelligible. Il s’agissait avant tout de faire comprendre au peuple le sens de la loi, et l’on dut être forcé parfois d’a-
1 Esaïe, xxxvi, 11 ; 2 Rois, xvm, 26.
jouter au texte une courte explication. Dans ces cas, la traduction prenait nécessairement les allures de la paraphrase.
Les Targums que nous possédons, du moins les plus anciens d’entre eux , celui d’Onkelos sur le Pentateuque et celui de Jonathan sur les Prophètes, peuvent nous donner une idée de ce qu’étaient en général les traductions araméennes qui, dès l’origine, se faisaient de vive voix dans les synagogues de la Palestine. Quoique ces deux Targums ne remontent peut-être qu’au siècle qui vit naitre le christianisme, on ne saurait douter qu’ils n’aient été faits à l’imitation d’ouvrages semblables plus anciens; peut-être même sont-ils composés en grande partie de fragments empruntés à diverses traductions antérieures. Il est certain qu’il existait des versions araméennes sous les Hasmonéens 1 ; il est probable qu’on en avait longtemps auparavant. On est conduit à le croire, quand on considère que les centres de population un peu considérables pouvaient seuls posséder des hommes capables de traduire spontanément dans la langue
1 Zunz, Dit gottesdiensU. VortraegederJuden, p. 61 et 62 .
DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. 21 vulgaire le texte hébreu, et que les synagogues des localités moins bien partagées durent demander de bonne heure des traductions écrites pour suppléer aux interprètes qui leur manquaient. Quoi qu’il en soit, les Targums qui sont parvenus jusqu’à nous sont moins des traductions littérales que des paraphrases, et on ne comprendrait pas pourquoi leurs auteurs auraient adopté un mode d’interprétation que la force des choses avait dû d’ailleurs rendre nécessaire depuis longtemps, s’ils ne l’avaient trouvé établi avant eux.
Que la traduction en langue vulgaire des passages des livres saints lus dans les assemblées publiques prît, ou non, la forme de la paraphrase, elle demandait une certaine préparation de ceux qui en étaient chargés. Il résulta de là que la loi devint l’objet d’une étude suivie. D’autres circonstances firent de cette étude une obligation bien autrement pressante.
La loi n’était pas seulement lue et traduite en araméen dans les synagogues, elle y était aussi expliquée. Le passage qu’on venait de faire entendre à l’assemblée servait de texte à une prédica-
22 DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS, tion. Cet usage remonte au temps d’Esdras*. Il s’est toujours maintenu parmi les Juifs. 11 n’est pas probable que dans les synagogues la parole fût accordée indistinctement à tout le monde. Elle était réservée, sans nul doute, aux docteurs de la loi. Si Jésus-Christ est invité, dans une circonstance, à lire et à développer un passage des Écritures a , c’est que la voix publique le proclamait un docteur éminent 5 . Et si Paul, Pierre et sans doute aussi les autres apôtres prêchent dans les synagogues 1 * * 4 , c’est qu’ils étaient considérés comme des maîtres en Israël. Paul, en particulier, élève de Gamaliel, pouvait revendiquer tous les droits attachés à ce titre. Quoi qu’il en soit, cet usage suppose que ceux qui se levaient dans les assemblées publiques, pour expliquer l’Écriture sainte , en avaient fait l’objet de leurs méditations. On ne peut douter qu’il n’eût suffi à lui seul pour donner naissance à une science théologique , si cette science n’eût été réclamée plus impérieusement
1 Néhémie, vm, 8.
1 Luc, iv, 16 ei 17; Marc, vi; Mallh., xiii, 34.
! Malth., vu, 28 et 29; Jean, vii, 46.
* Actes, ix, 20; xiv, 1 ; xvm, 4, 28.
DBS DOCTRINES RELIGIEUSES DBS JUIFS. 23
encore par le nouvel ordre de choses établi dans la Judée depuis Esdras et Néhémie.
Le Pentateuque n’est pas seulement un recueil de traditions nationales et religieuses ; il est aussi un code de lois, mais un code de lois qui prétend régler aussi bien les rapports moraux des hommes entre eux que leurs rapports sociaux, aussi bien ce qui est du domaine de la conscience que ce qui se produit dans la vie extérieure. 11 est à la fois une morale, une discipline ecclésiastique, une jurisprudence, une constitution politique. Rien d’humain ne peut et ne doit lui échapper : l’homme tout entier lui appartient. Telle est la législation à laquelle Esdras et Néhémie avaient fait promettre aux enfants d’Israël de rester fidèles. Les besoins de chaque jour en rendaient la connaissance indispensable. Il fut nécessaire que des hommes, théologiens et jurisconsultes tout ensemble, se livrassent à son étude.
La prophétie avait cessé en Israël depuis que le mosaïsme, accepté par tout le peuple, n’avait plus besoin d’éloquents et hardis défenseurs. Aussi longtemps que le monothéisme n’était pas entré dans le cœur et l’intelligence des Hébreux, que la
conception théocratique n’était pas devenue la loi suprême du gouvernement et des individus, il avait été nécessaire que des voix puissantes s’élevassent sans interruption pour protester contre les instincts grossiers de la nation, pour lui rappeler sans cesse qu’elle n’arriverait à la paix intérieure, au bonheur, à la prospérité, qu’en obéissant à la seule loi qui pût convenir à sa nature, pour lui reprocher d’être infidèle à son propre génie et à la vocation à laquelle Dieu l’avait appelée, à l’exclusion de toutes les autres familles humaines. Telle avait été la mission des prophètes. Il leur avait suffi, pour accomplir leur œuvre, de ces mouvements spontanés de la conscience nationale et religieuse, que la postérité a regardés avec raison comme les effets d’une inspiration divine. Maintenant le but est atteint. Les traditions sacrées de la famille d’Israël, qui, dans l’âge précédent, auraient péri sous le choc désordonné des passions turbulentes et brutales, si les écoles des prophètes n’en avaient conservé le précieux dépôt, ces traditions ne trouvent plus d’opposition ; leur triomphe est assuré, et il s’agit, non plus de défendre la loi, mais de l’expliquer et d’en faire l’application aux innombrables manifestations
DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. 25 de ia conscience morale dans les réalités de la vie.
Les interprètes de la loi, à la fois théologiens et juristes, furent donc une nécessité de la phase nouvelle de l’existence sociale des enfants d’Israël. On peut les considérer comme les successeurs des prophètes, en ce sens du moins qu’ils consacrèrent leurs travaux à affermir l’empire de la conception mosaïque, dont tous les efforts de ceux-ci avaient eu pour unique but d’assurer le triomphe. Mais qu’ils nous paraissent petits à côté des grandes figures des Samuel, des Ésaïe, des Ézéchiel ! Que leur œuvre de casuistique est mesquine en présence de la lutte que les hommes de Dieu soutiennent contre les passions désordonnées des rois et les préjugés de la foule ignorante et grossière ! Que leurs idées sur la direction des consciences sont étroites, comparées aux grandes vues spiritualistes de ces poétiques défenseurs du sentiment moral et religieux! Les prophètes sont des initiateurs h la vérité divine ; les premiers, ils ont entrevu ce spiritualisme religieux dont le christianisme a été l’expression la plus élevée. Les docteurs d’Israël, engagés dans
26 DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS, la routine de la vie vulgaire, n’ont pas d’autre préoccupation que de lier les consciences, par de petits moyens, à la pratique aveugle de la loi.
Ne soyons pas cependant trop sévères pour eux. Leur tendance sans élévation était celle de leur temps, et le formalisme étroit sous lequel ils finirent par étouffer la spontanéité du sens moral était inévitable au milieu d’un peuple auquel un livre était imposé comme autorité suprême. Cette communauté de sentiments avec leurs coreligionnaires fut précisément ce qui fit leur force. Et, sous ce rapportais furent plus heureux que les prophètes, et leur action immédiate fut bien autrement puissante. Les prophètes, protestant sans cesse, avec une éloquence égale à leur courage, contre des entraînements qu’ils ne purent arrêter, ne furent que des témoins de la vérité parmi leurs contemporains; leurs exhortations ont produit plus d’effet sur les siècles suivants que sur les temps auxquels elles étaient directement adressées. Les docteurs d’Israël, avec moins de grandeur réelle et de puissance morale, furent véritablement les conducteurs de leur nation. S’ils eurent le tort d’enfermer les consciences
dans le tissu serré d’une réglementation compliquée et minutieuse, il faut reconnaître d’un autre côté qu’ils ne furent en général que les échos du sentiment public, auquel ils donnèrent seulement une forme précise et arrêtée. 11 convient d’ailleurs d’ajouter qu’ils se montrèrent toujours dignes do la position à laquelle les circonstances les appelèrent. Ils purent se tromper dans la direction qu’ils donnèrent à leur nation ; mais leurs sentiments patriotiques ne faiblirent jamais. Il y eut parfois dans la classe sacerdotale des traîtres disposés à livrer leurs frères à lu domination étrangère ' ; il n’y en eut jamais dans les rangs des docteurs de la loi.
Un fait qui ne peut être passé sous silence et qui est significatif, c’est que ces conducteurs d’Israël n’appartenaient pas en général à la classe sacerdotale ; ils n’avaient même rien de commun avec elle. 11 en avait été de même des prophètes, dans la période hébraïque. La famille de Lévi resta chargée du soin du culte ; ses fonctions ne
1 1 Maccab., vu, 5, 9, 14, 17, 21 et 22; 2 Maccab., iv, 7-12, 23-26.
28 DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS, dépassaient pas l’enceinte du sanctuaire '. Son influence morale sur le peuple, même sous les Maccabées, fut fort insignifiante. Elle se trouva visà-vis de la classe des docteurs de la loi à peu près dans les mêmes rapports dans lesquels elle avait été autrefois à l’égard des prophètes. Elle leur fut en général plutôt hostile que favorable.
Il paraît que le titre sous lequel on désigna d’abord ceux des Israélites qui s’occupaient spécialement de l’étude de la loi, fut le mot sopher (*1DD scribens, de “)0Ç écrire). Du moins Esdras, dans la lettre par laquelle le roi Artakhschast l’autorise à emmener à Jérusalem une nouvelle colonie de Juifs, est qualifié de « sopher enseignant les paroles des préceptes de Jéhovah et des statuts pour Israël \ »et quoiqu’il fût sacrificateur, l’auteur du livre de Néhémie le désigne le plus souvent sous le titre de sopher. Ce mot n’était
1 Plus tard le sceptre et l’encensoir furent réunis dans la même main ; mais cette union des deux pouvoirs ne satisfit jamais le sentiment populaire. Prideaux, Histoire des Juifs, édit, de 1755, t. IV, p. 408 ; t. v, p. 47 et suiv.
’ Esdras, vii, 11, comp. avec les versets 6 et 10 de ce même chap. Néhémie, viii, 1, xii, 26 et 36.
pas nouveau dans la langue hébraïque. 11 se rencontre fréquemment dans l’ancienne littérature des Hébreux, avec le sens de secrétaire ', et même après le retour de la captivité de Babylone, il est employé dans la même acception, mais pour désigner un des agents du gouvernement persan dans la Palestine 1 2 .
On peut jusqu’à un certain point se rendre compte des causes qui firent tomber en désuétude la signification primitive de ce mot et qui lui donnèrent le sens de savant versé dans la connaissance de la loi. La ruine de Jérusalem, en mettant fin au gouvernement national, supprima du même coup les emplois de secrétaires. Les hommes qui avaient occupé ces fonctions se distinguaient nécessairement du reste de leurs concitoyens par des connaissances supérieures. Elles les mirent en état, pendant l’exil, de donner à leurs malheureux frères des consolations et des directions salutaires. Les premiers moments qui suivirent l’arrivée des déportés dans la Babylonie
1 2 Sam., vin, 17; xx, 25; 2 Rois, xii, 11 ;x>x, 2; xxii, 3.
2 1 Chron , xxvii, 32; Esdras, iv, 8 el 9.
30 DBS DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS, durent être troublés par une confusion extrême. Le vainqueur restant tout à fait étranger aux arrangements intérieurs, et tous les liens de l’organisation sociale étant rompus, le désordre devait être au comble. Les secrétaires furent probablement les seuls hommes capables de pourvoir aux besoins du moment et d’être à la fois, parmi les populations déportées, des arbitres, des conciliateurs, des conseillers et des juges. Et comme la seule chose qui restait au milieu des débris d’Israël était la tradition nationale, c’est en elle qu’ils cherchèrent des remèdes aux calamités présentes. D’agents administratifs, ils furent changés par les circonstances en jurisconsultes et en théologiens, les coutumes légales et les coutumes religieuses étant inséparablement unies dans les traditions de la famille de Jacob. Les scribes devinrent ainsi le premier noyau de cotte classe de savants qui joua plus tard un rôle si considérable dans l’histoire des Juifs. Ce changement s’opéra dans la Babylonie, probablement dès les premiers moments de la déportation. Ce qui est certain, c’est qu’Esdras vint avec ce titre à Jérusalem. Cette désignation ne lui était pas par-