‹ Des doctrines religieuses des juifs pendant les deux siècles antérieures à l'ère chrétienneChapitre 8 sur 56 · DBS DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. SI · texte numérisé non relu

DBS DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. SI

ticulière * ; elle appartenait à tous ceux qui, comme lui, enseignaient et expliquaient au peuple les préceptes de la loi 1 2 3 .

11 y eut donc de très-bonne heure en Israël des hommes qui firent leur principale occupation de l’étude des traditions nationales. Quelle fut leur position au milieu des Juifs babyloniens, dans les lieux mômes où prit naissance la science israélite? aucun document de cet âge ne nous l’apprend. Mais il est vraisemblable qu’elle ne fut pas fort différente de celle que les docteurs de la loi se firent dans la Palestine.

Comme les anciens prophètes qui formaient des disciples à leur ministère, les docteurs de la loi ouvrirent des écoles. Il est difficile de déterminer la date de la fondation de ces écoles. Mais elles furent certainement antérieures à l’époque des Maccabées. Il est question, dans le livre des Chroniques, de maîtres et de disciples 3 ; ce qui fait

1 Le livre de Néhémie, xm, 13, fait mention d'un autre scribe appelé Tsadoc. Les lxx traduisent Sopher , par

ypufAfia tivç .

2 Esdras , vu, 11.

1 1 Chron., xxv, 8, Zuûz, Ibid., p. 33.

supposer l’existence d’établissements ou publics ou privés, destinés à l’étude de la loi. Parmi les trois préceptes que la Mischna rapporte des membres de la grande assemblée dont Siméon le Juste fut le dernier représentant et dont la tradition fait remonter l’origine à Esdras, se trouve celui-ci : « Formez beaucoup de disciples '. » On peut conclure de là qu’au m* siècle avant l’ère chrétienne les écoles juives étaient déjà florissantes a .

Les docteurs de la loi i * 3 avaient une tâche plus difficile et plus étendue qu’on ne le croirait au premier abord. Il ne s’agissait pas pour eux de s’aventurer à la recherche de la vérité et de demander à l’observation et à la réflexion ni la solution des problèmes que l’esprit humain se pose presque nécessairement dans tous les temps et dans tous les lieux, ni même, dans une sphère plus

i Pirke Aboth, chap. i.

1 Pour la description de ces écoles et de leur organisation, voyez Winer, Biblisches Realwœrlerbuch , art. Schriftgelehrte. Les directeurs de ces écoles étaient appelés Babbi (mon maître), par leurs disciples. De là les noms de Raid», Rabbi, Rabbinou, Rabban. Voyez pour ces désignations Othonis Lexicon rabbin., p. 560 et suiv., et Winer, à l’art. Uabb.

* Véritablement docteurs in ulroque.

DES DOCTRINES REUGIEUSKS DES JUIFS. 33 restreinte, des principes d’après lesquels ils pussent diriger leurs concitoyens dans la position difficile que les circonstances leur avaient faite. La vérité leur était donnée, les problèmes étaient résolus, les règles de conduite étaient tracées, dans la révélation que la famille d’Israël avait reçue de Dieu par le ministère de Moïse et des prophètes. Les docteurs d’Israël étaient donc condamnés à être des exégètes. La seule science en effet qui puisse se développer au sein d’un peuple dont un livre est l’autorité suprême et unique, est nécessairement exégétique. Elle doit sortir tout entière de l’interprétation de ce livre. La science juive n’a jamais été autre chose. L’interprétation (midrasch) , voilé sa forme. On la retrouve dans tous les grands ouvrages des docteurs de la Palestine et de la Babylonie; le Talmud n’est en définitive qu’un recueil d’explications de la loi. Les Juifs alexandrins euxmêmes, quelque familiers qu’ils fussent avec la littérature grecque, n’en connaissent pas d’autre. Aristobule composa un commentaire sur le Pentateuque, et les écrits de Philon ne sont que des explications des passages difficiles des livres de la loi.

Les livres mosaïques qu’il s’agissait de prendre

pour guide et d’interpréter, avaient été écrits en vue d’un état de choses fort différent de celui qui s’était établi depuis la restauration de la nationalité juive. Les conceptions de l’esprit n’avaient pas moins changé que les mœurs et que la situation sociale. Comme manuel de croyances, le Pentateuque ne pouvait réellement satisfaire des hommes chez lesquels la reflexion avait remplacé le sentiment spontané, mais grossier, des générations antiques, et comme code de lois morales et judiciaires, il renfermait un grand nombre de prescriptions absolument inapplicables, tandis qu’il n’avait pas de dispositions pour une foule de rapports sociaux nouveaux. Et cependant son origine divine lui donnait aux yeux des Juifs une autorité absolue, et en faisait la seule règle possible et des croyances et des mœurs.

Il ne pouvait pas être question de voir dans les livres mosaïques ce qui y est réellement et de les interpréter au point de vue de l’histoire, et dans un esprit critique. Aussi bien les docteurs d'Israël en étaient-ils incapables. D'ailleurs l’interprétation historique et critique ne suppose jamais qu’une valeur relative aux textes auxquels elle est appliquée,

et ce n’est pas à ce point de vue que les docteurs de la loi, d’accord ici avec tout le peuple d’Israël, considéraient les écrits mosaïques. La manière dont ils les interprétèrent fut en somme celle qui a toujours régné dans les écoles dogmatiques. Dominés par des idées bien différentes, en réalité, de celles qui avaient inspiré l’antique législateur, les docteurs d’Israël, au lieu de voir dans le Pentateuque ce qui y est, y lisaient ce qu’ils y auraient mis eux-mêmes, s’ils avaient été chargés de le rédiger. Avec une entière bonne foi, et tout en se croyant les fidèles interprètes de la loi, ils lui prêtèrent, dans le plus grand nombre de cas, un sens qu’elle n’avait pas, qu’elle ne pouvait pas avoir. Ils l’accommodèrent ainsi à la situation nouvelle du peuple juif.

A Alexandrie, la méthode d’interprétation allégorique devint dominante parmi les Juifs. Des interprètes qui n’ont affaire qu’à une version, tiennent naturellement assez peu à la lettre, et d’ailleurs cette méthode était celle d’après laquelle ils voyaient les philosophes grecs traiter leurs traditions religieuses. Ces deux circonstances expliquent le système d’exégèse d’Aristobule et de Phi-

Ion. Mais dans les écoles de la Palestine, d’autres principes devaient l’emporter. 11 était dans la nature des choses que la lettre même du texte devînt l’objet du respect et de la vénération. Le mot écrit n’était-il pas la parole de Dieu lui-même? Cette haute estime pour la lettre aurait dû, ce semble, conduire les docteurs de la loi à s’attacher avant tout au sens naturel, à celui que trouve un jugement droit, aidé des connaissances philologiques et historiques nécessaires. 11 n’en fut rien cependant. L’esprit humain n’arrive aux choses les plus simples, à ce qui est le plus près de lui, qu’ après s’être égaré, en mille sentiers obscurs, à la recherche de difficultés qu’il semble se créer à plaisir. La parole de Dieu ne peut pas être comme la pa-

rôle de l’homme, simple et unie; elle doit renfermer des mystères sans nombre; tel fut le principe, gros d’erreurs, duquel partirent les interprètes juifs. 11 y avait donc dans le Pentateuque bien autre chose que ce qu’il semble dire, et tandis que les alexandrins recherchaient sous le sens littéral un sens caché au moyen de la méthode d’interprétation allégorique, les docteurs de la Palestine, s’attaquant à la lettre, torturaient chaque mot, chacun

DBS DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. 37 des éléments qui le composent, pour leur arracher les mystères qu’ils renfermaient.

On n’avait pas sans doute inventé encore les quarante-neuf manières d’interpréter les préceptes de la loi, que Dieu, à ce qu’assure Janrtaï dans le Traité talmudique Sopherim, avait enseignées à Moïse, ni les treize règles d’interprétation qu’a recueilliesMaïmonide. Mais on n’avait pas eu besoin de Cocceius pour découvrir que les paroles sorties de la bouche de Dieu doivent recevoir tous les sens dont elles sont susceptibles. Bien avant l’ère chrétienne, on avait diverses méthodes pour faire jaillir des lettres même du texte les étincelles divines qui y sont cachées. La Guematria, pour le moins, était connue et employée', et l’on savait aussi découvrir les mystères enfermés dans les traits dont la calligraphie sémitique semble s’être toujours plu à orner les manuscrits 2 . C’était là, si l’on veut, des excentricités de l’exégèse palestinienne; mais elles donnent une idée de son esprit général; car elles

> Le Notarikon et la Themurah sont probablement de plus récente invention. Mais la Guematria est certainement antérieure à l’ère chrétienne. On en trouve un exemple dans l 'Apocalypse, xm, 18.

1 Matthieu , v, 18.

38 DBS DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS, n’étaient possibles que dans des écoles où l’on n’avait aucun souci du sens réel et où l’on courait après les interprétations extraordinaires.

La science juive ne tarda pas à porter des fruits abondants. Longtemps avant les Maccabées il existait dans la Palestine une riche littérature 1 * 3 . Dans l’Ecclésiaste, écrit attribué à Salomon, mais qui remonte tout au plus à l’époque persane, il est fait allusion à une surabondance de livres 1 . Les grandes questions de la métaphysique semblent même avoir été déjà entamées. On peut le croire du moins aux appréhensions des esprits pratiques qui ne sont pas sans quelque crainte sur les résultats de la discussion de ces difficiles problèmes. « Ne recherche point ce qui est au-dessus de ta portée, dit, au in' siècle avant l’ère chrétienne, un de ces homnK s timorés ; ne sonde pas ce qui dépasse tes forces. Occupe-toi de ce qui regarde ta vocation : les choses cachées te sont inutiles. Ce qui a été révélé est déjà bien assez au-dessus de l’intelligence du c ommun des hommes 1 . • Ce passage n’est pas le

1 2 Maccab.. n, 25.

’ Ecclésiasle, xit, 12 ; Munk, la Palestine, p. 525.

3 Ecclésiastique, iu, 20-22.

DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. 39 seul qui, dans l’Ecclésiastique, se rapporte à des questions métaphysiques débattues en ce moment '.

Presque tous les écrits de cette époque ont disparu. Si l’on excepte les deux livres des chroniques, l’Ecclésiaste et les deux livres de Néhémie et d’Esdras, rédigés peut-être plus tard, mais sur des documents anciens, il ne reste que la Sagesse de Jésus, fils de Sirac, ou, comme on l’appela plus tard dans l’Église chrétienne, l’ Ecclésiastique. Cet ouvrage , recueil de sentences morales dans le genre du livre canonique des Proverbes, dont il est au reste une imitation, fut composé en hébreu; mais il n’existe plus que dans la traduction grecque qu’en fit le petit-fils de l’auteur*.

Ce livre appartient à un moment de transition. A côté de l’ancien point de vue hébreu qui y do-

1 Ibid., xv, 11, 20.

’ Les difficultés soulevées sur la date de ce livre (Bruch, Weisheits-Lehre der Ilebrœer, p. 267 et 268) me semblent résolues par l'allusion fort claire qui est faite (xxxm, 3-10), à l'oppression qui pesait sur Israël. Il ne peut être question ici que de la domination des Séleucides qui commençait à devenir insupportable. L’Ecclésiastique est donc antérieur à l’époque des Maccabées.

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