‹ Des doctrines religieuses des juifs pendant les deux siècles antérieurs a l'ére chrétienneChapitre 21 sur 24 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Le» idées morales.

Un peuple dont la vie spirituelle tout entière reposait sur une révélation ne pouvait pas avoir une morale indépendante de la religion. Il en était du moins ainsi dans les écoles palestiniennes, dont l’enseignement n’était et ne pouvait être qu’une explication de la législation mosaïque. Les Juifs hellénistes, auxquels la philosophie grecque avait ouvert des horizons plus étendus, en appelaient, il est vrai, dans la détermination des idées morales, à l’étude de l’homme et des conditions actuelles de son existence. Ils prétendaient cependant rattacher leurs théories à la révélation nationale, dans laquelle ils croyaient les trouver, quoique, à vrai dire, elle n’en fût guère pour eux que l’enveloppe artificielle. Comme on doit s’y attendre, nous allons rencontrer sur ce terrain la même division que nous avons déjà si souvent signalée. La ten-

dance de la morale alexandrine n’est pas celle de la morale palestinienne. 11 est cependant un ordre de faits, celui qui se rapporte à l’état moral de l’homme, sur lequel les deux fractions du judaïsme de cette époque paraissent en général s’entendre, quoiqu’on trouve des traces d’une discussion assez vive entre les docteurs palestiniens sur la question du libre arbitre. Mais la division éclate décidément, entre Jes écoles de la Judée et celles d’Alexandrie, sur la détermination de la régie morale.

Les principaux problèmes relatifs à la nature de l’homme avaient préoccupé les révélateurs primitifs des enfants d’Israël. On en a la preuve dans les plus antiques documents mosaïques. Quand la Genèse rapporte que Dieu fit l’homme à son image, elle exprime sousune image très-saisissable la pensée des anciens sages hébreux sur la dignité morale de la race humaine; et le récit de la chute d’Adam et

d’Ève a pour but évident d’expliquer l’origine du mal. Les prophètes n’ajoutèrent rien à ces indications. Il s’agissait pour eux de sauver le monothéisme, sur lequel reposait la nationalitéd’Israël, et non de discuter et d’approfondir des questions de métaphysique religieuse. Mais quand, après l’extinction de la prophétie, il se forma en Israël une science théologique, ce fut à ces antiques philosophèmes qu’on rattacha toutes les doctrines relatives aux facultés morales.

Dieu fit l’homme à son image, dit la Genèse '. Ces paroles sont le thème que développent les docteurs juifs, pour établir la dignité morale de l’homme ; mais ils ne s’entendent pas tous sur le sens précis qu’il convient de leur donner. La Sapience fait consister la ressemblance de l’homme avec Dieu tantôt dans le fait qu’il est créé pour l’immortalité 1 2 , tantôt dans sa destination à la domination sur le reste des créatures et à la direction morale des choses de ce monde 3 . Fidèle àson principe de ne rattacher les choses créées à Dieu

1 Genèse, i, 26 et 27 ; ix, 6.

2 Sapience, h, 23.

* Ibid., ix, 2 et 3; x. 2.

362 UES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS, que par l'intermédiaire du Logos, Philon rapporte l’image divine dans l’homme, non à Dieu, mais à son Verbe, qui seul a pu déposer sa propre image dans un être tenant partant de liens à la matière 1 * * . L’homme, dit-il, est, par son intelligence®, semblable au Verbe divin. L’âme raisonnable, dit-il ailleurs, est une empreinte du Verbe éternel \ Otte image divine se - manifeste déjà au dehors, dans l’attitude du corps qui permet à l’homme de diriger son regard vers le ciel, comme s’il s’efforcait de saisir l’être invisible par les organes des sens 4 . Mais ce n’est là qu’une considération fort accessoire pour le philosophe alexandrin. Il faut, selon lui, chercher ce par quoi nous ressemblons à Dieu dans l’élément rationnel (le voû?) qui est le chef de l’âme 5 . Par cette ressemblance avec Dieu, l’homme est un produit, non de la terre, mais du ciel *.

Jésus, fils de Sirac, voit cette ressemblance de

1 Eusèbe, Prépar étang., vii, 13; vm, 13 et 14.

’Karâ rrjv 3tâyotav, De mundi opif., § 51.

» De Plant. Noe., § 5.

‘ Ibid., § 4.

5 il 3 t Ir.on ÀtltxTat xarx rov rôt r,yi^iov« »où», De

mundi opif.,% 23.

8 De plant. Noe, § 4. ÿvrév oùx èniyuov à/i oùj 0 ji»io».

DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. 363 l’homme avec Dieu soit, comme le dit la Genèse elle-même', dans la domination qu’il est appelé à exercer sur le reste des créatures terrestres, soit encore dans ses facultés intellectuelles et particulièrement dans le pouvoir qu’il possède de distinguer le bien du mal 3 . Les autres apocryphes palestiniens sont muets sur ce point. Mais ce qui est bien autrement étonnant, c’est que Josèphe, dans le récit de la création, qu’il fait d’après la Genèse, ne dit pas un seul mot de cette déclaration biblique si remarquable que Dieu créa l’homme à son image 3 .

Tous les documents juifs qui nous restent de cette époque, palestiniens et hellénistes, s’accordent sur la question de la liberté morale. Il dépend de l’homme, enseigne la Sapience.de trouver Dieu. 11 n’a qu’à le chercher dans la simplicité de son cœur*. Il est possible à celui qui s’applique avec soin, dit ailleurs l’auteur de ce livre, de posséder la sagesse. Le commencement de la sagesse est le

' Genèse, i, 26 et 28.

* Ecclésiastiq., xvn, 2 et 8.

s Josèphe, HLst. des Juifs, liv. i, ch. 1. Cœlln, Bibl. Théologie, 1. 1 , p, 439.

‘ Sapience, i, 1-3.

3(34 I)KS DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS, désir sincère de ses instructions ; le soin de s’en instruire conduit à l’aimer; son amour se manifeste par l’observation constante de ses leçons ; la constante pratique de ses leçons est la base solide de la pureté de l’àme, et la pureté de l’âme rapproche l’âme de Dieu*. Ainsi, dans toute la série du développement moral de l’âme, depuis le désir de la sagesse qui en est le premier degré, jusqu’à son plus haut point de perfection, ce point qui la rend digne du trône, comme s’exprime la Sapience 2 , la route est ouverte devant l’homme. Il ne peut y marcher, il est vrai, sans le secours de Dieu, parce que la séduction du vice corrompt l’âme la plus pure, et que l’agitation des passions entraîne les meilleurs esprits 5 ; mais il est libre d'implorer ce secours divin 4 , et de s’en pendre digne 5 , et il ne peut s’en prendre qu’à lui-même s’il recherche la mort par les erreurs de sa vie et s’il hâte sa perte par les œuvres de ses mains 6 !

.* Ibid., vi, 11-18.

a Ibid., vi, 19.

* Ibid., iv, 12.

* Ibid.,\ n, 7.

* Ibid., i, 2-4.

s Ibid., i, 12-16.

DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. 365 Philon se prononce dans le môme sens, mais en termes plus précis. La faculté de se déterminer lui-même, de diriger sa pensée etsa volonté', est ce qui constitue la nature propre de l’homme. Cette faculté, on la chercherait vainement, dit-il, dans les autres créatures. C’est qu’elle est la conséquence la plus directe de la ressemblance de l’homme avec l)ieu s . Ce n’est que dans l’âme, dit-il encore, que Dieu dénoue les liens de la nécessité ; c’est elle seule qu’il a créée libre, et qu’il a douée de la puissance de se déterminer par un acte spontané de la volonté. Il a imprimé en elle le sentiment du bien et du mal, lui laissant le choix delà condamnation, si elle fait le mal avec connaissance de cause, et de l’honneur, si elle pratique le bien volontairement 1 * 3 . C’est parce que l’élément rationnel qui est en l’homme, qui est l’homme véritable, possède la liberté morale, qu’il est la condition même de la vertu 4 , ou, comme il

1 EXsvSsota, tô ir.ovtnov.

’ Quod Deussil imrnut., § 10. De Plant. Noe., § 5 et 9.

i Quod Deux xit immut.,% 10, oùil explique Deutéron,xxx\

» Ka /.ta; xai àptrnt îv oîxef voü; xai Xoyoff. De Opif., mundi, JJ 24.

365 DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS, dit ailleurs, qu’il est placé dans la vertu 1 .

Jésus, fils de Sirac, n’est pas moins explicite. Il déclare positivement que l’homine n’est pas sous l’empire de la nécessité et que Dieu, en lui donnant la faculté de distinguer ce qui est bien de ce qui est mal 2 , l’a laissé libre de se déterminer pour l’un ou pour l’autre*. Mais en affirmant cette doctrine, il s’élève en termes fort vifs contre ladoctrine contraire. « Ne dis point : c’est le Seigneur qui me force d’abandonner la vertu. Comment Dieu pourrait-il te forcer à faire ce qu’il a lui-même en horreur? Ne dis point : c’est lui qui me jette dans l’égarement; car il n’a nul besoin de l’homme pécheur. Après avoir créé l’homme au commencement, il l’a abandonné aux pensées diverses qui déterminent ses actions. Si tu le veux, tu peux garder ses commandements. Il a mis près de toi le feu et l’eau, sur lesquels tu peux, si tu le veux, étendre la main. La vie et la mort sont offertes à l’homme; il recevra ce qu’il aura choisi*.

* Tov »oûv xiOntnv (ô Oioç) iv àpitn. Leg. alleg., i, § 14 et 23; ni, § 17.

* Ecclésiastiq., xvn, 6.

1 Ibid,., xv, 14-17

'Ibid., xv, 11-17

DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. 367 La doctrine de la prédestination avait-elle donc trouvé des partisans dans les écoles de la Judée? On ne peut s’empêcher de le croire. Jésus, fils de Sirac, n’aurait pas certainement attaqué une opinion inconnue. On a déjà vu que Josèphe place cette doctrine dans le cercle des croyances des pharisiens. Rapprochant du passage de l’Ecclésiastique que nous venons de citer les paroles de l’historien juif, faudrait-il les prendre à la lettre et non, ainsi que nous les avons expliquées, comme une expression approximative, destinée à faire comprendre aux Grecs, au moyen d’un terme qui leur était connu, la doctrine de la Providence qui leur était étrangère? Nous sommes, pour notre part, d’autant moins disposé à abandonner l’explication que nous en avons donnée précédemment, qu’il n’est aucun autre document de cette époque, ni aucun fait historique qui nous montrent dans les pharisiens des partisans du dogme de la prédestination.

Il ne servirait de rien d’invoquer ici ce changement dans les enseignements de la synagogue, au commencement du n"”’ siècle de l’ère chrétienne, qu’un savant israélite s’efforce de mettre hors de contestation dans un ouvrage ré-

368 DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS, cent'. Il nous paraît impossible que cette doctrine, si elle avait été réellement soutenue dans les écoles pharisaïques, n’eût pas laissé quelque empreinte dans quelques-uns des nombreux passages dans lesquels les Évangiles mettent les pharisiens en scène.

La doctrine de la Providence touche cependant de si près à celle de la prédestination, qu’on ne saurait s’étonner que quelque école juive, plus sensible à la rigueur d’une logique inflexible qu’au cri de la conscience, eût regardé celle-ci comme une conséquence extrême de celle-là. Dans tous les cas, le passage de l’Ecclésiastique (xv, 11-17) prouve que c’était par une exagération mal entendue de la doctrine de la Providence, et non par des considérations métaphysiques sur l’enchaînement des causes et des effets, comme on le fait dans les temps modernes, que les docteurs combattus par Jésus, fils de Sirac, niaient le libre arbitre qu’ils regardaient comme incompatible avec l’action permanente de la Divinité sur ses créatures. Si Dieu

1 D r Ab. Geiger, Urschrift und Uebersetzungen der Ilibel, p. 156 et suiv., 173, note 2, 201.

DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. 360 gouverne tout, l’homme est incapable de se déterminer contre sa volonté souveraine; il ne peut être qu’un agent passif entre ses mains; telle était la forme que devait avoir revêtue le dogme de la prédestination, contre lequel s’élève l’auteur de l’Ecclésiastique.

Mais dans quelle école palestinienne cette doctrine fut-elle soutenue? 11 est absolument impossible de le décider. On remonterait en vain de saint Paul, dans les écrits duquel on trouve des traces de la théorie de la prédestination 1 , et d’Akiba, qui se déclara si énergiquement contre le livre de Jésus, fils deSirac 2 , à l’école d’IIillel, à laquelle ils avaient appartenu l’un et l’autre. On ne sait par quels liens rattacher l’école d’Hillel au parti qui, au moins un siècle auparavant, enseignait l’opinion réfutée dans l’Ecclésiastique; et d’ailleurs rien ne nous autorise à l’attribuer à l’adversaire de Schammaï ou à ses disciples. Mais si nous devons renoncer à nous faire une idée satisfaisante de l’histoire du débat, dont Jésus, fils de

i Romains , îx, 14 29.

3 f.eiger, Urschrift und l'ebersMzungm der Bibel, p. 201 .

Sirac, est un irrécusable témoin, le passage dont il est ici question nous fournit du moins une nouvelle preuve que, de bonne heure, les questions théologiques les plus ardues furent agitées dans les écoles de la Palestine avec plus d’éclat et d’ampleur qu’on ne l’a admis jusqu’à ce moment.

11 est une troisième doctrine morale, appelée à jouer plus tard un rôle considérable dans les croyances religieuses, qui, sans prendre une place bien décidée dans la théologie juive, antérieurement à l’ère chrétienne, ne lui fut pas cependant étrangère; nous voulons parler du dogme du péché originel. C’était, à ce qu’il paraît, une opinion reçue parmi les Juifs palestiniens, deux siècles avant l’avénement du christianisme, qu’une femme, Ève, a introduit dans le monde le péché et la mort 1 . Il ne pouvait se faire qu’à une époque où l’étude de la loi était l’occupation exclusive des écoles juives, le récit de la chute de nos premiers parents*, auquel les prophètes ne font pas une

1 Ecclésiastiq., xxv, 23.

3 Genèse, ni.

DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. 37 1 seule allusion, ne devînt le thème d’une théorie sur l’origine du mal. Il est même ét muant que ce passage de la Genèse, du moment qu’il eut fixé l’attention des docteurs, n’ait pis donné naissance aussitôt à la doctrine bien arrêtée du péché originel. Ce qui est certain, c’est que cette doctrine est encore très-vague dans l’Ecclésiastique. Jésus, fils de Sirac, en est si peu préoccupé, malgré la déclaration que nous venons de citer, qu’il cherche au péché bien d’autres causes que la transgression de nos premiers parents'; et dans tous les cas il ne semble pas lui attribuer une influence décisive et universelle. Sans doute il reconnaît qu’il n’est point d’homme qui, au point de vue moral, ne mérite des reproches 1 2 : mais si la race humaine est une race flétrie, en tant qu’il est des hommes qui violent les commandements de Dieu, elle est aussi une race respectable, en tant qu’il en est d’autres qui craignent le Seigneur J .

La doctrine du péché originel prit cependant peu à peu une plus grande place dans la théologie

1 Ecclésiastiq.. ix, 12; u, 13.

s Ibid,., vm, 5.

1 Ibid., x, 19.

372 DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS, juive ; on la trouve du moins très-nettement formulée dans des écrits- postérieurs, il est vrai, à Père chrétienne, mais qui ne sont certainement que les échos d’une opinion depuis longtemps établie. « Toutes les choses, dit llochaja, disciple de Juda le saint, ont été créées parfaites; mais elles sont tombées dans la corruption par suite du péché du premier homme'. » Et ce n’est pas là une idée particulière à ce rabbin ; elle revient dans les écrits de plusieurs docteurs juifs. Un rabbin du moyen âge la présente même en des termes presque identiques à ceux qu’emploie saint Paul. « Le premier homme, dit R. Bêchai, a été la cause de la mort de tous ses descendants i * 3 . » Il n’est pas vraisemblable que le rabbin de Saragosse connût les écrits de l’apôtre, et il l’est moins encore que, dans le cas où il les aurait connus, il se fût décidé à reproduire la pensée de saint Paul presque dans les mêmes termes. On est bien plutôt tenté d’ad-

i Bcreschith Rabba, Seder Bereschüh, pars, 12, fol. 13,

coi. 4. Comparez Rom., v, 19; Rœth, Theologiœ dogmatiea Judœorum brevis expositio, p. 36, note 33.

i R. Rechai, Comm. ad P entât., t. n ; Pars Vaethchanan, fol. 29, col. 2. Comp. Rom., y, 12; 1 Corinth., xv, 21 ; Rœth; ibui., p. 36 et 37, note 34.

DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. 373 mettre que les paroles dont il se sert appartiennent h quelque tradition dérivant des anciennes écoles de la Palestine.

Cette doctrine est plus fortement accentuéé dans les écrits judéo-alexandrins que dans l’Ecclésiastique. « Dieu, dit l'auteur de la Sapience, avait créé l’homme pour l’immortalité; il l’avait fait à son image. L’envie du diable introduisit dans le monde la mort, qui est devenue l’héritage de tous 1 . » Comme on le voit, cette doctrine se fonde encore sur le récit de la chute d’Adam et d’Eve. Philon le prend aussi pour point de départ ; mais il l’explique dans un sens allégorique. Le premier homme avait été créé parfait, aussi bien quant à son corps que quant à son âme 2 . Il suivit d’abord la loi du Verbe divin, loi qui domine la nature entière. Il vivait alors dans une sainte communion avec les êtres supérieurs, et ses vertus le conduisaient à devenir la plus parfaite imagede Dieu 2 . La femme fut la cause de la première transgression de la loi. Par son désir insensé de s’unir avec l’homme

Sapience, h. 24 et 25.

De mundi opif., S 47.

Ibi §49.

374 DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS, et de donner le jour A des êtres qui lui fussent semblables, l’amour des choses terrestres et de la sensualité se développa, et la femme apprit ainsi à l’hoimne à changer la vie céleste pour la vie terrestre*. Depuis ce moment, le mal a grandi sur la terre ; l’espèce humaine a été soumise à une foule de misères ; par suite de cette première faute, la terre même a senti ses forces primitives décroître. Il n’est pas une seule âme qui ne soit infectée de ce péché ; l’homme le plus vertueux en est même atteint dès sa naissance 2 .

11 convient d’ajouter que, dans le système de l'hilon, il faut entendre par l’homme l’esprit (veO?) et par la femme la partie sensible et physique de notre être, de sorte que le premier péché n’est en réalité que la première union de l’âme et du corps, ou, pour mieux dire, que la chute de l’âme, du monde des esprits, dans le monde sensible et dans un corps. Mais quelle que soit l’explication que le philosophe alexandrin donne de la doctrine du péché originel, cette doctrine n’en existe pas moins

1 Ibid., § 53-55.

2 Zup<pusî to «ftaoTimiv èirti. De vita Mosis., ni, § 17; De sacrif. Abel et Coini, § 33.

DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. 375 tout entière, et ce qu’il entendait dans un sens allégorique et métaphysique était certainement admis fi la lettre par ceux de ses coreligionnaires qui ne se piquaient pas de philosophie.

On ne peut se faire une juste idée de la théologie morale des écoles de la Palestine et de la direction qu’elle prit, qu’en tenant compte de la source d’où elle sortit et des circonstances au milieu desquelles elle se forma. Sa source est la révélation mosaïque ; les docteurs de la loi n’avaient pas à la chercher autre part. Ils étaient des interprètes de cette révélation, dont ils avaient à déterminer et à faire appliquer les prescriptions, et non des philosophes cherchant dans l’étude de la nature humaine la loi qui doit la régir. Or, dans les écrits mosaïques, la loi morale se présente comme un commandement révélé, qui demande, non la discussion, mais l’obéissance, et elle forme une partie intégrante d’une législation qui a pour but de régler, non les

370 DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS, conditions générales de l'existence morale considérée en elle-même, mais les conditions particulières de l’existence sociale tout entière d’un peuple déterminé.

Sans doute, il était possible de l’en dégager et d’abstraire des institutions politiques, économiques et cérémonielles, qui n’avaient qu’une valeur temporaire et relative à l’état des enfants d’Israël au moment qu’ils s’emparèrent de la terre de Canaan et peut-être encore dans les quelques siècles suivants, les grands préceptes de morale qui constituent, à vrai dire, la partie essentielle et impérissable de cette législation. C’est ce que fit plus tard le christianisme. Mais, et c’est ici le second point sur lequel il importe d’appeler l’attention, telle n’était pas la tâche que les circonstances imposèrent à Esdras et aux docteurs de la loi qui continuèrent son œuvre. Ce qui était d’ailleurs possible, disons même nécessaire, au moment où la nationalité réelle d’Israël allait se dissoudre, ne l’était certainement pas au moment où, après le retour de la captivité de Babylone, il s’agissait de la reconstituer.

On a déjà vu que la restauration du peuple

DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. 377 d’Israël ne put s’opérer que sur la base de la législation mosaïque. Cette législation devint ainsi, parla force même des choses, la règle unique aussi bien de la vie religieuse et de la vie morale que de la vie économique et de la vie politique. Ces domaines différents de l’activité humaine restèrent confondus aux yeux des Juifs, et pour ainsi dire, sur le même plan. La loiquiimposelereposdusabbatesl la même loi qui veut qu’on aime Dieu de tout son cœur et de toute son âme, et l’obligation de s’abstenir de telle ou telle espèce de nourriture est tout aussi sacrée que la pureté des mœurs et que la défense de convoiter le bien du prochain 1 .

La morale proprement dite resta donc indistincte du reste des prescriptions légales, avec lesquelles elle continua de former un tout indivisible. Elle fut ainsi englobée dans la jurisprudence, et se trouva l’affaire, non de la conscience, mais de la loi de l’État. Ce serait sans doute une exagération, une injustice criante, de ne pas reconnaître que la pratique du bien fut souvent, dans la réalité, ins-

1 C’est ce qu'expriment très-bien les cabbalistes juifs du xv 0 siècle, quand ils disent que tout est dogme dans leur doctrine. Moses Mendelssohn, Jérusalem, p. 56.

378 DES D0CTU1NES UKUUIEUSBS DES JUIFS, pirée par l’amour du bien lui-même 1 ; mais, en principe, il ne s'agissait que d’une loi positive et de l’obéissance à celte loi, et la moralité était enfermée dans lu légalité.

Tel fut, en général, le caractère essentiel de ce qu’on peut appeler la science morale des écoles de la Palestine. Et voici quelles en furent les conséquences.

La morale, loin d’être ramenée à un grand principe ou à quelques idées générales, dont l’application dans la pratique aurait été laissée au jugement individuel, fut traitée comme une matière de jurisprudence et se formula en règlements, qui se multiplièrent à mesure que des cas un peu différents se produisirent, chaque espèce nouvelle provoquant une disposition légale particulière. C’était un point de morale religieuse pour les enfants d’Israël de sanctifier par le repos le jour du sabbat 1 . Que faut-il entendre par ce repos? Si le père voit son enfant emporté par le torrent, lui est-il interdit de voler à son secours? Eaudra-t-il, pour ne pas violer

i Ecclésiasliq., iv, 28; vu, 12, 13; xxxi, 18-20; Tobit, iv, 7-11, 18.

1 Exode, xx, 8 -10.

DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. 379 le sabbat, laisser une maison en flammes ensevelir ses habitants sous ses décombres? Et, comme le demandait plus tard Jésus-Christ aux docteurs de la loi, est-il donc défendu de faire du bien le jour du repos du Seigneur 1 ? Il y avait là des distinctions à établir; elles vinrent chacune à leur tour, selon les besoins du moment, et il se trouva en définitive que trente-neuf espèces d’œuvres serviles furent interdites pendant le sabbat, et chacune de ces trente-neuf espèces renferme un nombre infini de cas particuliers 2 .

11 en fut de même pour chaque point de morale. Le texte biblique de chacun des commandements donna lieu à des règlements sans fin et, à vrai dire, la loi orale, explication de la loi écrite, n’est qu’une minutieuse réglementation de la vie tout entière. Nous n’avons pas à suivre dans ses détails cette œuvre immense des docteurs de la loi. Il nous suffit d’en avoir indiqué le principe.

Au moment de l’avénement du christianisme, cette réglementation morale avait pris déjà de lar-

1 Marc, ni, 4.

1 Talmtid, Schabbath. 73, 1.

ges proportions. Il s’agissait plutôt de suivre la tradition des pères que d’obéir aux inspirations de la conscience', et l’on sait avec quel bonheur Jésus- Christ mit parfois dans un cruel embarras les pharisiens, en opposant leurs prescriptions légales aux simples données de la raison morale i 2 . Ce ne fut cependant que plusieurs siècles après que la loi orale atteignit toute sa perfection ; mais elle était née avec la restauration du peuple d’Israël et, depuis ce moment, elle marcha sans relâche jusqu’à ce qu’elle eût touché ses dernières limites.

Le résultat le plus direct de cette morale juridique fut d’étouffer la spontanéité de la conscience et de soumettre les individus à un déplorable automatisme moral. Mais dans les conditions religieuses des juifs, cette réglementation minutieuse de la vie spirituelle était inévitable. Elle se produit, par la marche même des choses, dans toute religion de tradition écrite. Soit que le commandement écrit, supérieur à l’état des esprits, demande une explication détaillée pour être bien compris et pour

i Mathieu, x, 31-47 ; xxm, 16-28; xn, 1,2; xv, 3-6 et les • parallèles; Marc, vii, 10-12; Luc, xvm, 11, 12, etc.

! Mathieu, xn, 9-12 ; xv, 2-9.

DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. 381 pouvoir être pratiqué, soit qu’il arrive un moment où son application littérale ne soit plus en rapport avec de nouvelles manières de sentir et de penser, il n’est pas de tradition religieuse écrite qui n’ait donné naissance à une tradition orale, et toujours cette tradition orale a prétendu à la domination et à la direction des consciences, qu’elle a soumises à un véritable automatisme moral. Ce fait éclate surtout dans l’histoire des peuples dont la révélation écrite est à la fois, comme le mosaïsme, une religion et une législation. C’est ainsi que les Parses nous présentent un spectacle entièrement analogue ù celui que nous venons de voir au milieu des enfants d’Israël. Le Sadder est empreint du même espritqueleTalmud. C’est, dans l’un et dans l’autre, une égale réglementation de la vie tout entière. La révélation chrétienne, qui avait déclaré cepenpendant, h l’origine, que son règne n’était pas de ce monde, et qui se produisit d’abord comme une protestation de la conscience contre les abus et les erreurs de la réglementation morale, n’a pas échappé elle-même à cette conséquence qui semble inévitable. Il ne serait pas difficile de montrer que, par suite d’un concours analogue de circons-

382 DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS, tances, les commandements de l’Église ont fini par prendre le pas sur les commandements de Dieu, et que la conscience s’est trouvée, en définitive, soumise à une direction arrêtée, non pas seulement dans les principes généraux, mais encore dans les détails les plus insignifiants.

Quand la morale est absorbée par la jurisprudence, l’acte accompli devient un point essentiel, et l’intention est reléguée au second plan, si toutefois il en est tenu compte. C’est dans ce sens que se dirigea nécessairement le travail de réglementation des consciences qui s’accomplit depuis Esdraset Néhémie jusqu’à la conclusion du Talmud. Ce n’est pas sans doute qu’on eût conscience du résultat vers lequel on allait ; mais la logique a ses lois, et, une fois qu’on a adopté un principe, qu’on en ait mesuré ou non la portée, peu importe, on est entraîné par la marche même des choses jusqu’à ses dernières conséquences, ce qui s’est fait demandant toujours un pas de plus en avant. Il faut reconnaître, il est vrai, que le motif moral ne disparut jamais entièrement de l’enseignement des écoles palestiniennes. Comment aurait-il pu en être autrement, quand le fond primitif, nous vou-

Ions parler du mosaïsme, était empreint d'un caractère moral si incontestable ? Les apocryphes palestiniens recommandent è plusieurs reprises la pratique de la loi par respect pour Dieu qui l’a donnée 1 . Maison voudrait en vain se faire illusion, Vupns operatum tend de plus en plus à devenir la chose essentielle. Celte tendance se manifeste clairement dans les écrits palestiniens antérieurs à l’ère chrétienne. Le fait de l’observation du régime diététique y est présenté comme constituant par lui-même un mérite moral 2 . On y regarde l’aumône comme capable de couvrir une multitude de péchés 3 4 . La valeur des œuvres est. toute-puissante pour les pharisiens, contemporains de l’avénement du christianisme. C’est sur ce point que portent le plus ordinairement les reproches que Jésus-Christ leur adresse*. Cette erreur était si profondément enracinée dans la nation juive de cette époque, qu’elle passa tout d’une pièce, avec

1 Tobit , i, 16-12; îv, 5-11, 18.

1 Daniel, ii, Set suiv.; Judith , vui, 6; xi, 11-13.

5 Tobit, xn, 9; xiv, 11, 12.

4 Mathieu, ix, 9-13; xv, 1-9, 11-20; xxm, 23-28; Marc, n, 18, 23-28; Luc, xi, 37-42.

384 DES DOCTRINES REI.IG1EUSES DES JUIFS, les Juifs qui se déclarèrent pour la nouvelle forme religieuse, dans le christianisme, qui en est cependant la négation la plus absolue, et l’on sait que saint Paul usa sa vie à la combattre \

Ajoutons enfin que c’est à cette idée de la valeur absolue de l’accomplissement de la loi que se rattache le particularisme qui caractérise si fortement les Juifs palestiniens de cette époque. La ligne de démarcation que Moïse avait tracée entre les enfants d’Israël et les autres nations est maintenant bien autrement prononcée. Ge n’est pas seulement comme appartenant à la famille d’Abraham que les Juifs croient avoir des droits particuliers aux faveurs et aux bénédictions de l’Éternel ; c’est encore par l’observation de leurs traditions qu’ils se regardent comme élevés au-dessus du reste des hommes qui, tous ensemble et sans distinction, ne sont que des pécheurs 2 . Nous l’avons déjà fait observer, la haie qu’on éleva autour de la loi fut en même temps une haie entre les enfants d’Israël et

' Romains, h, 25-29 ; ni, 19 et suiv. ; iv, 2 et suiv. ; Calâtes, h, 15 et suiv. ; ni. 2 et suiv.

* Le mot a été conservé par saint Paul ( Galates , n, 15), qui se sert ici du langage reçu parmi les Juifs.

DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. 385 les autres peuples. Cette idée d’une supériorité incontestable du Juif sur le païen, par le fait de sa naissance et par celui de la pratique de la loi telle qu’elle était alors entendue, passa également du judaïsme dans le christianisme avec ceux des Israélites qui embrassèrent la foi nouvelle. Elle inspira pendant longtemps aux chrétiens sortis du judaïsme palestinien une certaine antipathie pour les chrétiens nés dans le paganisme, et l’on voulut d'abord que les étrangers, en entrant dans lesein de l’Église, s’affiliassent du moins à la famille de Jacob par l’observation des pratiques imposées aux prosélytes. La vivacité du débat qui s’éleva sur ce sujet et qui émut si profondément les temps apostoliques, peut

nous donner une idée de la profondeur du préjugé qui séparait les Juifs de toutes les autres nations.

Cette tendance juridique, qui n’allaità rien moins qu’à substituer la légalité à la moralité, et qu’à remplacer le sentiment et l’intention par le fait accompli, paraît cependant avoir rencontré, même dans les écoles palestiniennes, une constante opposition. Nous savons du moins qu’il y eut dans la Judée, à côté de la tradition qui triompha et qui a

été recueillie dans le Talmud, une tradition contraire, dont on s’efforça plus lard, dans la première moitié du H* siècle de l’ére chrétienne, de faire disparaître les traces. C’est surtout contre le livre de Jésus, fils de Sirac, et contre quelques autres ouvrages postérieurs, trop vaguement désignés pour qu’on puisse aujourd’hui les reconnaître, ainsi que contre les écoles de Gamaliel l’Ancien et de José le Galiléen, que ces mesures furent prises. Akiba fut un de ceux qui se prononcèrent le plus vivement contre cette tradition dissidente®. Nous avons déjà eu occasion défaire observer que l’Ecclésiastique s’écarte en plusieurs points des idées reçues en Israël ; ajoutons ici qu’il s’élève de ce livre un parfum de spiritualisme qui, malgré quelques détails d’une prudence vulgaire, lui donne un caractère particulier de distinction, au milieu des apocryphes palestiniens. Lasagesse, qui est à la fois la connaissance de Dieu et celle du bien moral, y occupe une plus grande place que la loi, et la prière 1 2 , l’humi-

1 Geiger, Urschrifl und Ubersetzungen der Bibel, p. 156 et suiv., 173 et 201.

2 Ecclésiaxtiq., xxxii, 17.

DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. 387 lité*, la patience 1 * 3 , l’espérance 3 , la confiance en Dieu 4 5 , en un mot toutes les pieuses dispositions du cœur y sont mises au-dessus de la pratique des prescriptions cérémonielles. Le véritable sacrifice de prospérité, c’est l’observation des commandements de Dieu ; éviter l’injustice, c’est offrir un sacrifice d’expiation, et le meilleur moyen de plaire à Dieu, c’est de fuir le mal 4 .

Le même esprit animait-il l’enseignement des écoles condamnées par Akiba? 11 n’est rien de plus probable. La maxime d’Antigone de Soccho, que nous avons déjà rapportée, est certainement une protestation, au nom du principe de l’amour désintéressé du bien, contre la doctrine pharisaïque du mérite des œuvres. Hijlel, déclarant que le sommaire de la loi consiste dans le précepte de se\ conduire envers les autres précisément de la manière qu’on désire qu’ils se conduisent à notre égard, ne rompt pas moins avec la morale juridi-

1 Ibid., xvii, 21.

* Ibid , ii,2, 4, 14.

* Ibid., n, 9.

‘ Ibid., ii, 6, 17. *

5 Ibid., xxxii, 1-3.

388 DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS, que, qui régnait dans les autres écoles. Une certaine tendance à l’universalisme ou, du moins, une opposition manifeste au particularisme juif, éclate dans sa décision sur les conditions auxquelles les prosélytes devaient ctre soumis. En leur demandant seulement de prendre pour règle de conduite le précepte qu’il donne pour le sommaire de la loi, il les renvoyait à l’observation de la loi naturelle. Enfin, ce qui est raconté des longues luttes des écoles de Schammaï et d’Hillel nous prouve que la tendance spiritualiste, souvenir toujours vivant de l’enseignement des prophètes, fut soutenue dans la Judée par une minorité imposante encore par le caractère et la science de ceux qui la composaient. Elle ne disparut décidément que quand elle aurait été un danger pour la conservation de la famille d’Israël, désormais sans patrie. Si les Israélites n’avaient eu pour règle de conduite que des maximes générales, très peu différentes de la loi naturelle, ils n’auraient pas tardé d’être absorbés par les nations au milieu desquelles ils étaient dispersés. Il fallait qu’un mur infranchissable s’élevât entre eux et les hommes d’une aoitre origine. Les mille règlements auxquels leur vie tout entière se

DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIKS. 389 trouva soumise par la loi orale fut ce mur. Ce ne fut pas là certes le résultat d’un calcul. Mais l’instinct national a ses prévisions. On sait que celles-ci ne furent pas trompées.

Le caractère des idées morales des judéo-alexandrins est bien autrement prononcé. Et d’abord, sans méconnaître la nécessité de l’acte, les Juifs hellénistes attachent la principale importance nu sentiment qui l’inspire. Le mérite moral n’est pas simplement, pour eux, la conséquence de l’accomplissement de prescriptions positives ; il naît de la valeur spirituelle de l’homme, de la sagesse qu’il doit s’efforcer avant tout d’acquérir, comme s’exprime la Sapience. Sans doute Jésus, fils deSirac, se rapproche plus d’une fois de l’auteur de ce dernier écrit. Mais le travail moral que l’homme doit opérer en lui-même pour se rendre meilleur est

bien mieux compris par les écrivains alexandrins

que par les docteurs de la Palestine. L’auteur de la Sapience veut qu’on désire la sagesse avec énergie, qu’on la cherche avec ardeur, qu’on veille pour l’acquérir, qù’on l’aime'. Quand on lapossé-

» Sapience, i, 4; vi, 10-20.

390 DBS DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS, dera, on marchera dans la voie de la sainteté, on y fera sans cesse de nouveaux progrès. Cette sagesse, source des quatre vertus platoniciennes, la tempérance, l’intelligence, la justice et le courage moral’, n’est pas peut-être encore ce principe de vie spirituelle que saint Paul désignera plus tard du nom de foi (ricrrtç) ; mais elle en diffère plus en degréqu’en essence ; elleestunmobilemoral de même nature. Comme la foi de saint Paul, ellea ses racines dans le sentiment religieux. * Te connaître, dit la Sapience, en parlant de Dieu, c’est la parfaite justice ; savoir que tu es le maître tout-puissant de l’univers, c’est le fondement de l’immortalité 2 . » Philon est bien autrement explicite sur ce point. Toute vertu dérive, selon lui, de la piété \ et la loi parfaite est d’aimer le bien pour lui-même, dans un sentiment parfaitement désintéressé \

Une morale qui prend pour point de départ la purification de l’àine, qui pose la connaissance réfléchie et l’amour du devoir pour les directeurs

> Ibid., vni, 7.

2 Ibid., xv, 3.

* EuTt"ita, De Decal., § 12.

* De leg. allegor., m, § 58.

Dlgilized by GoogI

DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. 391 suprêmes de la vie, ne peut ni se perdre dans la casuistique des docteurs de la Palestine, ni réglementer la conscience comme on règle les exercices du corps. Et c’est ici un second point par lequel la morale des Juifs alexandrins se distingue de celle des écoles palestiniennes. La pratique de la loi mosaïque est presque complètement mise de côté. Il n’est parlé de sacrifice, dans la Sapience, qu’une seule fois et encore d’une manière incidente ', tandis qu’il y est enseigné que les hommes se nourrissent, non -seulement des fruits de la terre, mais encore de la Parole puissante de Dieu 2 , et que la prière est l’arme spirituelle par excellence 3 .

Philon va plus loin encore. 11 ne faut pas croire avec le vulgaire, dit-il, que le véritable service que l’homme doit à Dieu, pour lui exprimer sa gratitude, consiste dans des sacrifices, dans des offrandes, dans le' chant des cantiques; non, le véritable service que Dieu demande, c’est la louange qui monte incessamment d’une âme pure

' Sapience, xvm, 9.

1 Ibid. . xvi, 26.

s Ibid., xvi, 28.

vers lui Dieu ne prend pas plaisir aux sacrifices; il ne se plaît qu’à la pureté du cœur 1 2 . 11 n’habite pas en un lieu déterminé de la terre, dans lequel on ait besoin d’aller lui présenter des offrandes. Une àine vertueuse J , une àme qui a développé en elle toutes sortes de vertus, voilà son temple dans le monde. \

Ce n’est pas cependant que cette morale si élevée et si pure ne soit menacée d’aller aussi échouer sur un écueil. L’auteur de la Sapience incline visiblement vers l’ascétisme. Il regarde le corps comme l’ennemi de l’âme ; il lui reproche de limiter les facultés de l’esprit 3 ; il préfère la vie décolorée et égoïste du solitaire à la vie inquiète et pleine d’incertitude de la famille. Quel père peut être assuré qu’un enfant pervers ne déshonorera pas ses cheveux blancs? La virginité n’est-elle pas commandée par la prudence, dans ces temps de décadence morale"? De l’auteur de la Sapience à Philon, le

1 De Plantât. Noe. § 30.

2 De üictim. off (‘rendis, g 3.

j 'V'JTn £7riTrjSôtof.

* De Cherub., § 29.

» Sapience, îx, 15.

' Ibid., ni, 13, 14; iv, 1.

DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. 393 flot du mysticisme extatique a monté ; il entraîne décidément le philosophe alexandrin à l’ascétisme. Le sage, proclame Philon, doit se proposer de dénouer les liens qui rattachent le principe spirituel à l’enveloppe matérielle qui le retient captif *. Mais le bon sens pratique, ce trait si prononcé du génie israélite, sauve le théosophe d’Alexandrie d’un prochain naufrage, en lui rappelant que le soin de notre âme et nos devoirs envers Dieu ne sauraient nous faire oublier ce que nous devons à nos semblables. Ce serait une erreur, déclare Philon, qui corrige ainsi les excès de ses doctrines ascétiques, de négliger, en se dévouant à Dieu, nos devoirs envers les hommes, une erreur égale à celle qui nous ferait négliger Dieu, sous prétexte que nous devons nous consacrer au bien des hommes. On ne se montrerait pas pieux envers l’invisible en ne se conduisant pas comme le commande la vertu à l’égard des êtres que nous voyons et qui sont près de nous 1 2 .

Enfin, et c’est un troisième point qui distingue

1 De migrât. Abrah., § 1 -, De leg. allegor., î, g 32.

7 De Decalog., § 22.

MHl DES DOCTRINES UEMGI BUSES DES JUIFS.

la momie judéo-alexandrine de celle des écoles de la Palestine, la première a une tendance universaliste, entièrement étrangère à la seconde. La Sapience reconnaît encore aux enfants d’Israël un avantage décidé sur le reste des nations. Mais cet avantage, ils le doivent moins au fait même de leur origine qu’au bonheur qui leur a été accordé de posséder la connaissance du vrai Dieu 1 . Les païens sont pécheurs, non pas parce qu’ils ne sont pas de la race d’Abraham, mais parce qu’ils sont nés dans des lieux où le vrai Dieu n’est pas connu C’est dans ce sens que l’auteur de ce livre voit dans l’idolâtrie la source du mal et de la corruption des hommes 1 .

Dans la Sapience, le particularisme juif est considérablement adouci; il est bien plus effacé encore dans Philon , et ce qui en reste prend un caractère fort différent de celui des croyances palestiniennes. Le philosophe alexandrin ne saurait voir aucune différence native entre les hommes 1 ; leur organisa-

1 Sapience, xu, 10: xm, 1 ; xv, 3.

5 Ibid., xm, 3-9.

1 Ibid., xiv, 12,

‘ Oranes nos homines cognati sumus fratresque. Qtuxst. in Genes., h, §60.

DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. 395 tion est la même pour tous ; ils possèdent tous les mêmes facultés; ils sont tous appelés à la même œuvre, qui est l’ affranchissement de l’âme de la prison du corps. Cette égalité d’essence et de nature est un fait si évident à ses yeux qu’il repousse avec indignation l’esclavage comme une suprême injustice 1 et le plus grand de tous les maux 2 . Tous les hommes sont soumis à la même loi, loi sainte que Dieu a gravée dans nos cœurs, qui nous parle à tous par la voix de la conscience et que la raison nous fait connaître. La vertu consiste à l’observer, et non à s’attacher à une loi écrite 3 . Antérieure aux institutions politiques et aux législations diverses, qui n’ont été établies que sous son inspiration, elle a précédé également la loi mosaïque. C’est à elle qu’obéissaient les patriarches ; il n’avaient qu’elle pour docteur ; ils avaient trouvé en eux-mêmes leur propre législateur \

i Ai»6fw7ro; yùp ex yvtrzut SoûjIo; oOSeis, De septenario, § 7 ; De spécial, legibus , § 25.

• Mtytorov îîvai x«xbv ôou/jiav, Quod Omni s probus, § 8; De execratione, § 4.

J De opificio mundi, § 50.

* De Abrah., § 1.

396 des DocruiMss religieuses des juifs.

La famille de Jacob n’a-t-elle donc aucun privilège sur les autres peuples? Philon est bien éloigné de le nier. Moïse est, à ses yeux, le père et le maître des philosophes qui se sont formés en général h son école et qui ont marché sur ses traces, et la révélation hébraïque, quand elle sera comprise dans son véritable sens, produira sur l’ensemble des hommes le même effet salutaire que la philosophie a exercé, parmi les païens, sur les esprits d’élite, auxquels elle a enseigné à connaître Dieu et à le servir, en les rendant attentifs à la voix de la conscience et aux prescriptions de la raison 1 . Les enfants d’Israël sont destinés à être les prêtres et les prophètes de la race humaine tout entière 2 . La propagation et le triomphe de la vérité leur ont été confiés. Mais ils ne pourront accomplir cette œuvre immense qu’autant qu’ils auront d’abord saisi eux-mêmes le sens spirituel de leur loi. Ils seront alors de véritables philosophes, et ils deviendront les instituteurs du monde, ré-

1 De congressu qtuer. érudit., $ 14 ; De opif. mundi, g 17 ; De posteritate Caini, § 30.

E6vo; O fio t JoxeI Trjv vnip «îtkvtoj àvt» /jwitwv ysvovc ùpwo'vïîî* x«i 7T(5oyi)Tttav >a^tîv De Abrah., § 19.

DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. 397 pandant autour d’eux la science et la sainteté, inspirant au reste des hommes les sentiments de piété qui les animeront et les conduisant par leur exemple et leur enseignement à la perfection suprême

Sous quelle influence s’est formée cette morale spiritualiste qui contraste si fortement avec la morale juridique du pharisaïsme? Deux circonstances ont surtout contribué à sa naissance. C’est d’abord la philosophie grecque qui, ouvrant aux Juifs d’Alexandrie le domaine de la raison pure, les conduisit à chercher sous la lettre de la loi des idées morales analogues à celles des Platon, des Aristote et des stoïciens. C’est ensuite leur éloignement de la mère-patrie. Non-seulement les Juifs, dispersés parmi les Grecs, vivaient en dehors du mouvement des écoles palestiniennes, dont le bruit arrivait rarement jusqu’à eux; mais encore, par la force des choses, ils échappaient à une foule de prescriptions légales, par exemple, à toutes celles qui concernaient le culte lévitique et à la plupart de celles qui réglaient les rapports so-

■ Deprc&m. et pœn., § 18 -

ciaux tels qu’ils étaient établis dans la Palestine. Par suite de ces deux faits, la religion nationale se dépouillait à leurs yeux de ses formes concrètes et leur apparaissait comme une image idéale, poétique, abstraite, qui ne pouvait se présenter aux habitants de la Judée, sans cesse préoccupés du côté cérémoniel et légal de leurs traditions sacrées. De là la tendance spiritualiste qui domine dans leurs conceptions morales, tendance qui d’ailleurs est empreinte, ainsi qu’on l’a vu, dans l’ensemble de leurs doctrines religieuses et qui constitue le véritable caractère du judaïsme alexandrin.

Page 1