CHAPITRE III
Le mouvemenl religieux dans la Palestine depuis les Maccabées jusqu'à ravénement du Christianisme.
Avec les Maccabées une ère nouvelle commença pour le judaïsme palestinien. La nation avait pris les armes, moins encore pour reconquérir une indépendance à laquelle elle n'était plus habituée depuis longtemps, que pour sauver sa religion menacée par les entreprises insensées d'Antiochus Épiphane. Le mouvement national dont les Maccabées furent le bras et les pharisiens l'âme, exalta les esprits, les attacha plus fortement encore à leurs, traditions et donna une impulsion nouvelle au développement religieux. Après cette restauration nouvelle du judaïsme, les écoles pharisiennes, à la fois gardiennes et interprètes de la loi, n'eurent plus à lutter pour la vie du mosaïsme si longtemps nicnacé par le parti grec. Elles purent consacrer tous leurs travaux à poursuivre l'œuvre déjà coin-
9/i DBS DOCTRINES RELIGIELlSeS DES JUIFS.
mencée de l'interprétation de la loi et de sa parfaite appropriation à la situation actuelle du peuple juif.
Le résultat général et définitif de ces travaux nojis est connu. C'est cette aride casuistique, cette réglementation morale qui a été recueillie dans la Mischna et qui était arrêtée dans ses traits essentiels à l'époque de la naissance du christianisme. Mais on ne peut suivre les diverses phases de sa formation. Les détails nous échappent, et il est impossible d'assigner à chaque docteur la part qui lui revient en propre dans ce travail. Les noms mêmes de ceux qui ont apporté leur pierre à cet immense et confus édifice, ne nous ont pas été conservés. Ce n'est pas seulement l'action de la réunion de prêtres et de docteurs connue sous le nom de la grande synagogue, qui passa inaperçue des contemporains* ; l'histoire des docteurs de la loi qui vécurent après elle n'a pas laissé des traces mieux marquées. Leurs travaux sont entrés dans la collection des traditions juives, sans qu'on ait pris le moindre , goin de conserver le souvenir des circonstances qui
* Zunz, Die gottesdienstl Vortrœge derJuden, p. 33.
lés provoquèrent et des événements au milieu desquels ils s'accomplirent.
La plus grande activité régna cependant dans les écoles de la Palestine. Ce fait n'est pas douteux. Les explications de la loi s'étaient tellement accumulées que, quarante ans environ avant l'ère chrétienne, un des plus célèbres docteurs d'Israël, Hillel, jugea nécessaire de mettre quelque ordre dans cet amas de décisions de tous genres, et les^ classa sous six titres différents. Cet ouvrage fut la base première de la Mischoa qui a conservé cette division*.
Si nous ne pouvons suivre toutes les péripéties de la science juive, nous savons du moins qu'elles ne lui ont pas manqué. Elle ne se développa pas d'une manière uniforme et pour ainsi dire automatique. Partout où il y a vie, il y a lutte, c'est là un principe incontestable, et la science juive fut certainement pleine dévie, d'actualité, de mouvement; elle prit part aux agitations des siècles qui la virent naître et grandir. Le bruit de ses discussions n'est
^ Furst, Cultur und Literaturgeschichte der Juden in Àsien, 1. 1, p. 12.
pas arrivé jusqu'à nous; mais elle porte en ellemême les traces des discussions qui, à plusieurs reprises, soulevèrent des tempêtes dans la Judée. La division si fortement tranchée du pharisaïsme et du sadducéisme fut sans le moindre doute une cause permanente d'agitation, non pas seulement dans l'État, mais encore et surtout dans les synagogues. Chacun des deux partis prétendait à la domination des consciences. L'histoire a gardé le souvenir de leur lutte, sans indiquer néanmoins les faits de détail ; et c'est là précisément ce qu'il nous importerait le plus de connaître. Mais c'est moins sur les querelles de ces deux partis que sur les dissentiments qui éclatèrent dans le sein des écoles pharisaïques, les véritables foyers de la science et de la vie religieuse des Juifs, qu'il convient d'appeler l'attention du lecteur.
Il est difficile de se faire une image un peu nette de ce qui se passa parmi les docteurs d'Israël, dans les temps antérieurs aux Maccabées. On ne connaît de cette période que quelques sentences conservées par la tradition. Elles suffisent cependant pour prouver que déjà la division existait dans les écoles. Quand on les examine de près, on ne tarde pas à
se convaincre qu'elles ne sont pas toutes inspirées par le même esprit. La plupart, il est vrai, portent le cachet de ce prudent égoïsme* qui semble former le fond de la nature des anciens sémites. Mais d'autres sont frappées à une plus noble empreinte. Siméon le Juste, en faisant de la charité une des trois bases sur lesquelles repose le monde ^, et Joseph ben Jochanan, en prescrivant à chaque israélite de regarder les pauvres comme les enfants de sa maison ^ parlent le langage du fondateur du christianisme. La maxime d'Antigone de Soccho, que nous avons déjà rapportée, respire le même esprit.
Ces tendances divergentes restèrent peut-être longtemps en présence sans soulever de discussions. Mais quand on voit une lutte ardente éclater, quarante ans avant l'ère chrétienne, entre deux écoles rivales, et armer pendant des années, les uns contre les autres , les disciples d'Hillel et ceux de Schammaï, quand on voit les discussions des deux partis suivies de collisions sanglantes et l'anîmosité
1 HrU XhhoiK ch. 1, §6, 7, 8.
» /&id.,ch. i, §2.
^ Ihid,, ch. I, §5.
98 DES DOcraiNES religieuses des juifs.
devenir si profonde que ce fut un proverbe parmi les Juifs, qu'Élie le Thisbite lui-même ne pourrait la faire cesser, on ne peut s'empêcher de croire que ces graves dissentiments dataient de loin ou du moins qu'ils avaient leurs germes dans les temps antérieurs. Les discussions entre les deux écoles jie portaient pas seulement sur quelques déterminations
arbitraires de cérémonies ou de prescriptions légales * , elles touchaient à des principes plus relevés. Les maximes qui nous restent d'Hillel et celles que l'on a de Schammaî semblent du moins partir de points de vue très-différents. Il y a dans tous les cas» dans les paroles du premier, un parfum de spiritualisme qui manque à celles du second, t Imitez les disciples d'Âaron, disait Hillel à ses disciples, aimez la paix, recherchez la paix, aimez les hommes et attachez-vous à l'étude de la loi^. > Il ajoutait : « Celui qui reste ignorant n'est pas digne de vivre, et celui-là passe bientôt qui se sert de la couronne comme d'un outil % » c'esl^à-dire qui ne se livre à
1 Comment, de Hillel et Schammaî, Altdorf, 1707, p. 27 et suiv.
» Pirke Àbboth, ch. i, § 12.
•76id.,ch.i, gl3.
l'étude de la lof que- dans des vues intéressées. Le Talmud nous apprend que, tandis que Scîhammaï voulait soumettre les prosélytes à toutes les prescriptions pharisaïques, Hillel leur demandait seulement l'observation de ce précepte : « Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu'on te fît à toi-même*. » Enfin on a de ce docteur de la loi une parole singulièrement analogue à une déclaration de Jésus-Christ. A un jeune païen qui lui demandait un résumé de la loi, il répondit : « Ce que tu veux qu'on te fasse, fais-le toi-même < aux autres : c'est là le sommaire de la loi; tout le reste n'en est qu'une application et qu'une conséquence ^ »
Il est vrai qu'on a révoqué en doute la fidélité de la tradition juive. On l'a soupçonnée d'avoir été corrigée en maints passages sur les enseignements de Jésus-Christ, et parmi ces passages se trouveraient naturellement les préceptes les plus
1 Lutterbeck, Die neutestamentlichen Lehrbegriffe^ t. i p. 280.
• Gfrœrer, Dds Jahrhundert des Beils, t. ii, p. 236. Comparez MaUh,, XIX, 16-22; xxii, 35-40; Marc, xii, 28-31; Iwc,x, 26-28.
purs d'Hillel *. Sans vouloir entrer dans la discussion approfondie de cette question difficile, nous ferons observer d'abord qu'on ne comprend pas trop bien pourquoi on n'aurait retouchéque quelques sentences et non l'ensemble de l'enseignement des anciens docteurs de la loi, et en second lieu que si Hillel n'a pas été tel que la tradition nous le montré, ses discussions avec Schammaï, et celles de leurs écoles n'ont plus de raison suffisante.
Cette question n'a d'ailleurs pour nous, relativement, au but que nous nous proposons, qu'une valeur secondaire. Il nous suffit du fait bien attesté, qu'il y a eu dans les écoles juives , avant l'ère chrétienne, des discussions sur des points de morale aussi bien que des discussions sur des points dé jurisprudence et sur des pratiques légales ^. Que les principes soutenus par l'un ou l'autre des partis aient été un peu plus ou un peu moins
^ De Wette, Biblische Théologie, p. 192; Cœllu, Biblische Théologie, t. i, p. 11,
2 Le Talmud fait mention de sept espèces différentes de pharisiens. Les caractères qui les distinguent sont, il est vrai, presque uniquement extérieurs ; ces différences ont bien pu cependant, dans le principe, prendre leur origine dans quelque diversité de doctrine et dans quelques luttes d'écoles.
spiritualistes,peu importe pour le moment. L'affaire importante est de savoir qu'il y eut un travail actif, passionné, dans la synagogue, avant l'avénement du christianisme, et que ce travail remonte assez haut, probablement aux temps antérieurs aux Maccabées. C'est là, disons nous, l'affaire importante. Il convient en effet de constater qu'il se produisit dans les écoles palestiniennes un mouvement intellectuel assez puissant pour donner naissance aux doctrines dont nous présenterons bientôt le tableau, et que ces doctrines furent le résultat, non d'un accident ou d'une action passagère, mais d'un développement intérieur et continu de la science juive.
Avons-nous épuisé tout le mouvement religieux et intellectuel de la Palestine dans la description que nous venons de tracer? Il nous est impossible de le croire. Le . pharisaïsme, le sadducéisme et l'essénisme occupent sans doute les premiers plans du tableau; ils ne le remplissent pas tout entier. On voit se dessiner dans le fond d'autres tendances, d'autres partis, dont malheureusement les traits sont trop vagues et les couleurs trop effacées pour que nous puissions îious faire une idée
nette de leur rôle, et de leur action dans l'ensemble du mouvement palestinien. C'est surtout dans les temps de la naissance et de la première propagation du christianisme que les esprits se montrent le plus vivement agités. Mais cette effervescence ne se produisit pas sans avoir été préparée par des événements antérieurs. Malheureusement l'histoire, gui nous fait connaître les faits, ne nous en indique que les causes occasionnelles, sans remonter plus haut.
11 est parlé dans le Nouveau Testament d'un certain Theudas qui, peu de temps avant l'ère chrétienne, avait attiré quatre cents hommes autour de lui et qui, croyant les conduire à l'affranchissement de leur patrie» les avait entraînés à leur perte*. Ce Theudas n'était pas certainement un simple factieux politique. 11 n'y a jamais eu chez les Juifs de mouvement gui n'ait été provoqué par quelque vue religieuse. Cette prise d'armes se rattache-t-elle à quelqu'une des nombreuses conispirations des pharisiens contre Hérode^? Théu-
* Actes, V. 26.
* Prideaux, Histoire des Juifs, t. vi, p. 132, 134, 200.
das allait-il plus loin que ces ardents défenseurs de la liberté d'Israël? S'annonçait-il pour le préparateur de l'œuvre du Messie? L'histoire est muette, et l'on ne peut que constater le fait sans en découvrir les causes.
Au moment même de la naissance de Jésus- Christ, la Judée fut troublée par une entreprise du même genre que celle de Theudas, mais beaucoup plus considérable. Un Galiléen du nom de Judas appela les Jufs à la révolte, en leur représentant que reconnaissant Dieu pour leur unique maître, ils n'avaient pas à payer de tribut aux Romains, ni sans doute à reconnaître leur autorité *. La prise d'armes de Judas était évidemment le résultat d'opinions religieuses. Josèphe l'appelle un grand sophiste^ et le donne pour l'auteur d'une nouvelle secte qu'il met à côté de celles des pharisiens, des sadducéens et des esséniéns, mais qu'il assure en être tout à fait différente, sans
nous faire connaître toutefois en quoi elle s'en distinguait. Ce nouveau parti survécut à son chef qui
1 Josèphe, Guerre des Juifs, u, 1, 2; Actes^v, 27. * Josèphe, i&id., ii, 1, 32.
104 DES pOGTRIMîlS lîKLIGIEUSES DES JUIFS.
périt bientôt, écrasé par les années romaines. Il joua un rôle très-actif dans la dernière révolte des Juifs contre les Romains. On voit alors à sa tête Ménachepi, le fils de Judas, et un certain Éléazar qui était son parent *. Les opinions professées par Judas le Galiléen reposaient-elles sur les croyances messianiques ? Annonçait-il la délivrance des Juifs du joug étranger et la venue prochaine du Messie? Poussait- il à leurs dernières conséquences les enseignements des pharisiens sur ce point ? On peut le croire, si l'on en juge par le silence prudent que garde sur ses doctrines l'historien Josèphe, qui a bien soin de ne jamais parler des espérances messianiques de ses compatriotes. Le parti de Judas le Galiléen aurait été alors par rapport aux pharisiens ce que, pendant la révolution d'Angleterre, les hommes de la cinquième monarchie furent à l'égard des puritains.
Il faut sans doute voir un parti tout contraire dans les hérodiens, dont Jésus-Christ engage ses disciples à se défier ^ Le nom par lequel ils sont
1 Josèphe, ibid., n, 14, 30^32.
^ Matth., XXII, 16; Marc, m, 6; xii, 13, viii, 15.
désignés prouve qu'ils se rattachaient à Hérode. Il est probable qu'ils appartenaient au parti des sadducéens, dont ils exagéraient les pri ncipes conservateurs \
Enfin Josèphe parle, dans son autobiographie, d'un ascète appelé Bane, qui s'était retiré au désert et auprès duquel il passa lui-même trois années. L'écorce des arbres lui donnait le vêtement, et les fruits de la terre la nourriture, 11 se lavait plusieurs fois le jour et la nuit dans de l'eau froide pour se purifier. Josèphe n'était pas sans doute son unique disciple, comme il n'était pas lui-même le seul ascète vivant dans le désert, livré aux austérités et professant des doctrines difi'érentes de celles de la foule. Jean-Baptiste menait une vie à peu près semblable', et le portrait qu'Hégésippe a tracé de l'apôtre Jacques^ rappelle celui que Josèphe a laissé de Bane.
L'ascétisme dont il est ici question était bien
plus prononcé que celui des esséniens. Il s'alliait d'ailleurs à une certaine indépendance d'esprit qui
Othonis Lexicon rabbin, au mot Herodiani ; Winer, Biblisches Realwarterb, t. i. p. 572 et 573.
' Eusèbe, Hist, ecclésiast., liv. ii, ch. 23.
était inconnue dans la secte essénienne. Il se distingue bien plus encore du naziréat, avec lequel on l'identifie d'ordinaire. Les vœux des naziréens, soit qu'ils ne dussent durer qu'un certain temps, soit qu'ils s'étendissent sur la vie entière, n'imposaient à celui qui les avait prononcés, ni une abstinence complète, ni une séparation absolue de la société. Au contraire, Bane et les ascètes qui lui ressemblaient étaient dans le principe de véritables solitaires; ils s'étaient condamnés à une pénitence continuelle. Ils n'avaient non plus rien de commun avec les pharisiens, dont ils méprisaient sans doute les petites pratiques de piété. Jusqu'à quel point tenaient-ils au judaïsme officiel? Il est difficile de le déterminer. Ce qui est certain, c'est qu'ils cherchaient en dehors de la religion reçue des moyens de satisfaction qu'elle ne pouvait pas leur donner, du moins à ce qu'ils croyaient. Il est probable qu'ils n'étaient pas des esprits spéculatifs; ils n'étaient sans doute poussés à leur vie de mortification que par un sentiment religieux et moral, mal entendu, c'est incontestable, mais puissant et profond.
Quoi qu'il en soit, l'existence de ces ascètes est
peut-être la preuve la plus frappante du travail intérieur qui s'opérait dans le sein du judaïsme et qui allait bientôt en briser le vieux cadre. Rien n'est moins ascétique que l'antique hébraïsme; le judaïsme palestinien ne favorisait pas mieux des tendances de ce genre. S'il donnait une importance exagérée aux pratiques extérieures, il prétendait les diriger. L'ascétisme, au contraire, s'affranchit de la règle commune ; il est une inspiration de la conscience, un mouvement purement subjectif, et sous ce rapport il faut voir en lui une protestation, une révolte contre la réglementation morale et religieuse de la synagogue.
11 y eut peut-être encore dans la Palestine, pendant le siècle qui vit naître le christianisne, bien d'autres manifestations de la vie religieuse. Celles dont nous venons de recueillir les obscures indications peuvent être pour nous des indices suffisants de la fermentation des esprits à cette époque. Il est à regretter cependant que l'histoire ne leur ait pas accordé toute l'attention qu'elles méritent, et qu'elle ait négligé ces petits mouvements, insignifiants en apparence, pour s'arrêter avec complaisance à la description des événements qui frappent
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par leur apparence et leur publicité. Dans le développement des idées, les infiniment petits ont aussi leur valeur. L'enseignement d'un docteur oublié a souvent exercé sur la marche de l'humanité une influence plus réelle qu'une bataille pompeusement célébrée ou qu'un traité de rois destiné à fixer le sort des nations. Ce n'est pas d'ordinaire dans le monde officiel que se nourrissent les racines de l'avenir. Elles s'enfoncent dans des couches plus profondes de la société. Malheureusement pendant longtemps les historiens ne se sont pas doutés qu'il fallait aller chercher dans ces profondeurs les germes de la vie.