‹ Des donations entre-vifs et des testaments, ou, Commentaire du titre II du livre III du Code Napoléon (volume 2)Chapitre 15 sur 247 · CHAPITRE II (art · texte numérisé non relu

CHAPITRE II (art

qu'on pourrait bien trouver^ dans plus d'un savant écrit médical, qu'il était à {feu prés monomane avec son démon familier. Enfin, faut-il le dire? combien n'ai-je pas vu de consultations qui rappellent trait pour trait les scènes de notre divin Molière! Un mouvement nerveux dans le visage, un tic familier, une manière de parler, un geste, les choses en un mot les plus simples et les plus naturelles étaient tournées en diagnostic et pronostic, comme la spu-talion fréquente de M. de Pourceaugnac. Et l'on voudrait que nous autres juges , qui tenons dans nos mains la liberté et la capacité civile des personnes, nous fissions dépendre de si frivoles symptômes ces grandes questions où sont engagés Tbonneur d«s familles, la succession des biens et les droits les plus chers à l'homme I

453. Je pense que la médecine légale, malgré ses prétentions, n'a ajouté aucun progrès sérieux aux doctrines reçues dans la jurisprudence, et qu'elle ne doit en rien les modifier. D'Âguesseau a résumé avec beaucoup de sagacité, de sagesse et de mesure les notions qui font la règle des tribunaux. Le Code Napoléon y a conformé ses préceptes légaux. Je ne connais rien de mieux, et nous ne devons pas avoir d'autres oracles.

454. Mais j'en reviens à l'opinion des médecins qui voient deux natures distinctes dans le monomane, la nature saine et la nature malade ; l'une vivant dans la vie civile, l'autre retranchée de son sein. Je dis que cette doctrine n'est pas soutenable. Il est impossible que les idées ne s'imprègnent pas

3t DONATlêm Bf THnâMIHTS.

des qualités bonnes on manvaises du priaeipaqni lea produit; jaatea quand elles émanent d*un esprit droit , elles sont fausses quand l'esprit sonne faui. Ce n'est pas qu'un esprit faux ne soit jamais dans le Trai ; mais, quand il donne dans l'idée juste, c'est presque toujours par de mauvaises raisons , par des biais singuliers, par des rapprochements forcés; de . sorte qu'il ne peut arriver au vrai que par hasard et pour ainsi dire en s'égarant: tant l'esprit est constant à lui-même ! Telle est aussi la singularité qui se fait remarquer d'une manière bien plus sensible encore chez le monomane, lequel n'est qu'un esprit faux poussé à la plus haute puissance de l'erreur. Nous avons vu tout à l'heure l'insensé raisonner juste dans sa folie ; ici. par un phénomène contraire, le monomane a de fausses raisons pour des actions sages. Il y a, en effet, dans les idées d'un homme, une chaîne, ^uoe association telles qu'elles réagissent les unes sur les autres et qu'elles s'inspirent réciproquement. De même que les passions engendrent les passions (1), de même les idées engendrent les idées; et, quand Terreur s'est emparée d*un des recoins de rintelligence, loin d'y rester stationnaire, elle se mêle à son voisinage; elle projette sqd ombre sur les plans qui ne sont pas encore envahis et en rend le jour douteqx. Si l'on pénétrait dans le travail intérieur de l'esprit, on verrait un mouvement d'ensemble de ses facultés, une coopération de toutes les parties saines et malades, une unité d'action sous un moteur diri*

(i) La Rochefoucault, Maxim» II. >

muMYM II (art. 901). S9

géant. Or, puisque le faux existe dans ee trayail , il ftut bien qu'il y joue son r61e et révèle sa part d'in* floenoe. Mais, œmme l'esprit est un instrument nerveilleusement oi^anisé, il lui arrive de raisonner }«ste» même quand il est mal dirigé. Un rêve rem-«> pli de délire et d'illusions est souvent traversé par dep idées sages. Un homme agonisant (1) laisse écliapper» m milieu des ténèbres qui l'environnent^ des éclairs» de bon sens» comme dans les jours de sai plus ferme intelligence. Mais ees lueurs n'empêchent pas TespTit d'être troublé et vaincu. C'est un esclave qui ne s'appartient plus.

455.. C'est doue avec sa rectitude ordinaire que le droit civil exige que l'homme, qui vient lui deman» éer d^ériger en loi domestique sa volonté suprême, nit une volonté émanée d'un esprit sain, sans entrer dans la distinotioa de la démence parlielle et de la démence absolue. Cette distinction , utile sans doute dans l'art de guérir, n'est de rien dans la science dâ droit , et nous rejetons la volonté exprimée par un »OBomane, aussi bien que la volonté d'un furieux, d'un imbécile ou d'un homme eonstamment en dé<* iseneei il n'est pas plus sain d'esprit que ees êtres infertunés ; il partage leur misère et est eomme eux délaissé par la lumière d'en haut. Lors même que eeûe volonté porterait les earactères extérieurs de la sagesse, la loi s'en défie, parce que rien n'assure que ses mobiles ne soient pas une de ces erreurs secrètes

(1) BiUbuUm» et êmirmi^ Hntm f o^nime disent les loii'

romaines, 1. 15, C, De testamentis.

qui travaillent sourdement Tesprit de l'insensé et Tassiégent de leurs obsessions importunes. On ne croit pas au menteur» lors même qu*il dit vrai ; on n'a pas foi, à pluk forte raison, dans un fou, lors même qu'il est sage. C'est une sagesse sans racines dans la raison ! ! !

456. Les annales du parlement de Toulouse ra* content qu'un arrêt de ce parlement déclara nul le testament d'un homme qui, sage sur tout le reste, s'imaginait qu'il était fille (1) . Cet arrêt est excellent» Une folie si étrange a beau s'encadrer dans des actes nombreux et habituels de sagesse, elle ne s'éclipse pas dans cet entourage; c'est elle, au contraire, qui les ternit et les rend suspects.

457. Ces vérités sont généralement admises par les métaphysiciens et les psychologistes (2). C'est d'accord avec eux que la jurisprudence a fondé ses doctrines et arrêté ses principes. La théologie elle« même a été autrefois fort consultée sur ces matières par les légistes (3); elle ne leur a pas été inutile. Cependant nous ne la suivrons pas dans ses dis« linctioDs du volontaire pur, du volontaire mixte, de l'involontaire (4) ; il se pourrait que ces nuances, avec les explications qu'elles nécessitent, fussent beaucoup plus obscures que la question qu'on vou* drait résoudre avec leur secours. Pascal nous ap»

<1) Seores, 2, 12.

(2) M. Damiron, Cours de philes»

(3) Mantica cite saint Thomas, Cmjêct.y 1, S. Fnrgole s'appuie sur Molina, De jusUt.y tract, % disp. 135, V, 8»9,iO.

(4) Furgole, toc. cit.

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