CHAPITRE II (aUT
ainsi , une maladie du cœur (1) , qui , si elle opprime la raison, ne la supprime pas. L'aliénation mentale est une maladie de la raison même, une destruction viscérale de ce don de Dieu , qui disparaît dans une éclipse centrale et va s'éteindre au milieu des ténèbres.
LaRochefoucault a dit: « La passion fait souvent » un fou du plus habile homme (2). » Mais l'illustre moraliste n'a pas parlé ici du triste et douloureux état de l'homme privé de sa raison. La passion trouble , transporte , excite ; c'est un orage passager qui gonfle les flots. Mais elle n'abolit pas la raison ; elle ne rend pas fou dans le sens propre de ce mot. La Rochefoucault le sait à merveille ; car il touche quelque part les fautes que font faire les passions (3) . Un fou ne commet pas de fautes.
Dans le langage des moralistes, les passions violentes sont regardées comme une atteinte à la santé de rame (4). Car l'homme, emporté par la colère, la vengeance, l'ambition effrénée, semble ne pas s'appartenir (5); il souffre ; il ne jouit pas de cette tranquillité que donne la sagesse; il n'a pas la santé morale. Mais ces sortes de dérangements sont parfaitement distingués par les moralistes judicieux de cette maladie bien autrement déplorable qui s'empare de la raison même, qui en éteint le flam-
(1) Ce sont elles en effet qui agitent le cœur.
(2) Réflex. mor., 6.
(4) Cicéron, Tuscul., 3, 5. LaRochefoucault, § H8.
(5) Exiisse expotestaie dicimus eos. Cicéron, TuscuL, loc. cit.
beau et est la cécité de l'intelligence : mentis ad omnia cœcitatem (1), Celui qui n'est que passionné sent en lui les deux hommes dont parle admirablement Racine, et que Louis XIV reconnaissait dans son cœur. Dans cette lutte de la passion et de la raison dont il est à la fois le théâtre et le juge, il voit les combattants aux prises , il dislingue leurs armes , et la victoire dépend de lui. Et comme il n'est pas abandonné de la raison, lors même qu'il l'abandonne; comme, malgré sa faute, il a toujours la conscience de ce qu'il aurait dû faire au lieu de ce qu'il a fait, il s'ensuit qu'il n'est pas délié de l'accomplissement de ces devoirs communs qui sont la loi de tous les hommes (2). 11 reste dans la vie civile ; il en a tous les droits avec toutes les obligations.
Mais le fou , dont l'intelligence est un sépulcre fermé à la lumière, ignore le bien et le mal moral ; le souffle spirituel s'est évanoui en lui et l'a laissé neutre entre la raison et les passions, n'obéissant qu'à des impulsions machinales et incapable de la lutte du bon et du mauvais principe. C'est une mer qui gronde sans connaître ce qui agite ses ondes; c'est un volcan qui lance la lave sans savoir pourquoi. Que fera-t-il, l'infortuné, dans la vie civile, qui n'est qu'un échange de droits et de devoirs dont la nature lui échappe (5)? Dans son intérêt même, il faut qu'il en soit retranché.
(1) Idem.
(2) « Passe tamen tucri vicdiocritatem offîciorum, et vitœ cotn- • munew cuUum, alqiie usitatum. » Oicéron, TuscuL, 3, 5.
(3) Cicéron, loc. cit.