CHAPITRE I (art
plications, a demandé s'il n'était pas plus vrai de dire qu'une telle disposition était insensée, et s'il ne valait pas mieux la traiter comme telle, c'est-à-dire l'annuler. De très-bons esprits ont trouvé cette observation excellente.
Ce n'était pas cependant une découverte de Grotius : les jurisconsultes de l'école Sabinienne y avaient sérieusement pensé. Modestin, par exemple, veut qu'en pareil cas on commence toujours par se demander si le testateur a été menlis compos, et que si l'affirmative est trouvée vraie, on n'hésite pas à déclarer son testament nul (l). Mais comme un testateur peut mettre dans son testament des choses dérisoires, bizarres, ineptes, ridicules (2), sans être pour cela insensé, la question de la suppression de la condition reste entière, et alors l'observation de Grotius ne porte pas. C'est pourquoi le même Modestin n'étant plus arrêté par la démence caractérisée du testateur, se prononce pour le retranchement de la condition.
21(3. Voilà donc une première distinction; elle est fort grave ; elle jette un grand jour sur l'art. 900. Cet article ne s'oppose pas le moins du monde à ce que l'on recherche l'état d'esprit du testateur : il se concilie à merveille avec l'art. 901 qui exige que le testateur soit en possession de toute sa raison, pour faire un testament valable. Mais l'art. 900 ne veut pas plus que Modestin, qu'un testament soit déclaré nul parce que le testateur aura mis à sa libéralité des conditions extraordinaires et forcées. C'est bien connaître le cœur humain que de savoir qu'on rencontre des hommes très-singuliers, très-bizarres, très-inconséquents, qui pour cela ne sont pas fous.
En général la pensée de la mort inspire les idées les plus
(1) L. il, D. , De cond. instit.
(2) L. 413,§5,D.,De/cgot., 4e
graves ; il y a cependant des personnes qui se font une gloire de s'en moquer. Quand on ne veut pas se singulariser, on recueille, en faisant son testament, ses réflexions les plus religieuses et les plus méditées. Mais quand on vise à l'originalité, on se fait un jeu de ce rôle solennel de législateur domestique. La mort rend tous les hommes égaux ; mais son approche ne fait pas que le sage meure comme le fanfaron . Théramène, condamné par les trente tyrans, montre sa constance, par un bon mot en face de son heure suprême (1); c'était la grandeur d'âme du sage, plein de l'espoir d'une autre vie. Mais quand le laquais dont parle La Rochefoucault se mit à danser sur l'échafaud où il allait être roué (2), ce n'était que la caricature du courage et la bravade d'un homme de rien. L'humanité est pleine de ces exagérations qui visent à l'effet et offrent la ridicule grimace d'un bon sentiment. A part de rares et mémorables exceptions, je suis de l'avis de La Bruyère : « Toute plaisanterie dans un homme » mourant, est hors de sa place (5). » Pourtant, beaucoup d'hommes ontvoulu être plaisants dans ce moment suprême, et les païens surtout aspiraient à ce genre de mérite. Ne disons pas qu'ils étaient insensés. Ils ont été ridicules ouvains, quand ils n'ont pas été sublimes. Chacun a sa manière de traduire ses impressions. Celui-ci fera à son héritier une mauvaise plaisanterie, comme on joue avec un enfant à qui l'on donne une friandise. Celui-là fera la plaisanterie sur lui-même. L'un se livrera à des combinaisons bizarres; l'autre à des conceptions cyniques. Tous ont eu la prétention d'être esprits forts et de montrer qu'ils méprisaient la mort, ne sachant pas qu'il faut se borner à ne pas la crain-
(1) Cicéron dit de lui : « Lusit vir egregius extremo spiritu. » Tùscm.j 4,49.
(2) Pensées, 504, in fine) gu (328, suivant d'autres éditions.
(3) Chap. 16.