PRÉFACE. I-IX
Les femmes pouvaient aussi être instituées héritières, en vertu du pouvoir souverain du père de famille pour disposer de ses biens. Il en fut longtemps ainsi ; jusqu'à Caton, les deux successions (légale et testamentaire) marchèrent sur un pied d'égalité sous le rapport de la capacité des femmes pour recueillir.
Mais Caton, qui voyait dans l'influence des femmes un élément dedestruct ion pour l'ordrecivil romain, crut qu'il était d'une sage politique de mettre un frein à leur luxe et à leur esprit d'indépendance. Comme ['émancipation des femmes faisait des progrès par les mœurs, il voulut les asservir par les lois. De là. la célèbre loi Yoconja dont nous avons le projet de dire quelques mots.
Cette loi. postérieure d'une trentaine d'années à la loi Cincia qui ne traitait que des donations entrevifs (4); eut donc pour but d'apporter un frein au mouvement progressif de l'affranchissement des femmes, considéré par Caton comme un des fléaux de la république (2). Elle ne s'occupa ni des successions ab in testa/ qui reposaient sur l'antique organisation de la famille, ni des donations entre-vifs qui, dans l'état des lois et des mœurs, n'offraient pas de dangers sérieux. Elle concentra son attention sur les successions testamentaires, et elle voulut que les héritages d'une certaine valeur ne pussent passer, par la
(1) La loi Cincia est de 550. La loi Voconia parai' èlre de 585. M. Oiraud sur la loi Voconia, p. o7ô.
(2) Tite-Live. 34. 2. 3.
Lî PRÉFACE.
voie de l'institution d'héritier, dans les mains des femmes pour enrichir leur patrimoine et encourager leur esprit d'insubordination. Caton. après avoir combattu sans succès l'abrogation de la loi Oppia qui mettait de sévères limites au luxe des femmes (T;, essaya de prendre sa revanche par la loi Voconia; il en fut l'ardent instigateur, et il la soutint de toute l'énergie de sa rude éloquence (2). Elle décidait que celui qui était inscrit au cens pour 100.000 as et audessus, ne pourrait instituer une femme pour son hétière [3). 100,000 as était le minimum des fortunes où pouvaient se trouver le luxe que Caton combattait et l'influence politique qu'il entendait conserver aux anciennes institutions menacées par l'ascendant des femmes. (Vêtait avec les propriétaires de 100.000 as et au-dessus que le roi Servius avait formé les quatre-vingts centuries qui, jointes aux dix-huit centuries de chevaliers, constituaient la première classe '( . Ces quatre-ving-dix-huit centuries décidaient ordinairement des élections (5); car le sort choisissait dans la première classe la subdivision qui devait voter la première et qu'on appelait prœrogativa ; et
(l)Tite-Livc. 34, 4 et suiv.
(2) Cicéron. De scnedute, 5.
(3) Caïus, 2. comm. 274 : « Item millier quœ ah eo quicentum millia oeris » census est, fer legem Voconiam hœres institut non potest, tamen fidei- > commisso relictam sibi hœreditatem capere potest. » Dion. 56, 40. Le traducteur latin traduit le texte : « Quumque lege Voconia mulieres prohibe- » rentur majorcm centum millibus nummorum hœreditatem adiré, eaquoque » lege quasdam Avgustussolxit. » M. Meburh, t. VI, p. 34.
(4) Tite-Live, 4, 43. Pline, Hist. nat., 23, 43. Aulu-Gelle, 7, 43, 10, 28. Cicéron, De republiea, 2, 22.
^5) Tite-Live, loc. rit.
PREFACE. LXl
comme la superstition voyait dans cette désignai ion la manifestation d'une volonté supérieure, son vote entraînait celui de la classe entière 1 . De là une autre conséquence, c'est qu'en cas d'unanimité de la première classe ce qui arrivait presque toujours), il n était pas nécessaire de descendre aux autres centuries . et ceci par la raison bien simple , que les quatre-vingt-dix-huit centuries de la première classe, avant la majorité sur les quatre-vingt-onze centuries restantes . qu'on appelait infra classem 2 , il v avait décision souveraine et nécessaire dans l'accord unanime de la première classe 3 . On conçoit donc l'intérêt de Caton à soustraire à l'élément féminin cette première classe dont 1 autorité était prépondérante et à y conserver les fortunes dans des mains viriles. Sauver cette classe d'un contact redoutable, c'était à ses yeux sauver la république: c'était maintenir l 'autorite du passé dont ii aimait avec opiniâtreté les institutions, l'esprit et le langage (&). Mais n'était-ce pas sacrifier la nature à la politique et faire au cœur paternel une insupportable, violence?
Ainsi un père (ô comble de l'iniquité!) n était plus maître de donner à sa fille unique le doux el honorable titre d'héritière; celle-ci ne pouvait le représenter après sa mort, ni continuer et soutenir sa per-
(l)Cicéron, lh devinât., 1, 45 ot '*, 40. Pro Mvrena, 18. (2) Aulu-Gelle, Vil, 13.
(3; Tite-Live. 1, 43.
(4 Aulu-Gellc i'ail deux fois allusion ù son discours s«r la lui Vueoniu, MI. 13. ci XVII. 6.