CHAPITRE 11 (art
maladie essentielle de la raison, et par conséquent l'absence de délibération , de volonté, de responsabilité ; il en est de même de l'imbécillité (4).
450. Il est vrai que le fou n'est pas incapable de raisonnements justes au milieu de sa plus grande folie. On voit assez souvent des insensés qui associent des idées raisonnables à leur idée extravagante, et qui mettent de la logique dans leur démence même. Mais ce phénomène n'empêche pas l'existence du mal profond qui désorganise leur intelligence. C'est ainsi que le pilote qui a perdu sa route et sa boussole, manœuvre encore ses voiles et son gouvernail sur cette mer où il est comme abandonné. C'est ainsi que l'horloge,, qui n'est plus d'accord avec le méridien, engrène cependant encore ses rouages et se soutient par un certain jeu de ses ressorts. Le pilote n'en est pas moins le triste jouet du hasard, et la machine détraquée n'en est pas moins incapable de marquer le vrai point de l'heure. Tel est aussi l'homme frappé de démence. Il peut avoir des idées sages, ce qui ne l'empêche pas d'être jeté hors du vrai par une aberration essentielle. D'Aguesseau a très-bien dit : « Un fou peut faire des actes de sagesse; un homme raîson- » nable ne peut pas faire des actes de folie. »
(1) Ceci me rappelle l'Arioste :
Varij gli effetti son, ma la pazzia È tutt' unaperô,cheli fauscire; Gli è corne una gran selva, ove la via Conviene a forza a chi vi va fallire.
Chi su, clii gui, chi quà, chi là, travia.
(0/7. furioso, cant. 24.)
Et aussi Horace (Satir., 2, 3), qu'Arioste a imité :
Velut silvis , ubi passim Patentes error certo de tramite pellit; Ille sinistrorsum, hic dextrorsum abit : unus utrique Error : sed variis illudit partihus.
451 . Il est encore un autre phénomène dans la démence : c'est de trouver un homme tout à fait insensé sur un seul point et qui paraît sage sur les autres. Cette espèce de folie a pris, dans ces derniers temps, le nom de monomanie. Mais si le mot est nouveau, la chose ne l'est pas. Horace raconte qu'il y avait à Argos un homme d'assez bonne naissance qui, croyant entendre d'excellents comédiens, allait s'asseoir avec un vrai plaisir dans le théâtre vide et silencieux, et y applaudissait ces acteurs imaginaires. Cet homme était, du reste, un excellent citoyen qui remplissait à merveille les devoirs de la vie, bon voisin, bon époux, hôle aimable, maître indulgent pour ses esclaves et qui n'entrait pas en fureur pour une bouteille débouchée, promeneur prudent qui savait éviter un précipice ou une pierre d'achoppement (1). Qu'estce que cet homme, sinon un monomane, ou, comme on aurait dit autrefois, un fou? C'est bien ainsi qu'Horace le représente, et il n'est p?s autre chose qu'un pauvre insensé digne d'interdiction, malgré la justesse de son coup d'œil pour apercevoir un mauvais pas et malgré la régularité de sa vie partout ailleurs qu'au théâtre (2). On cite aussi un honnête Athénien qui s'imaginait que tous les vaisseaux qui entraient dans le Pirée lui appartenaient (5), mais qui, à pari
(1) Fuit haud ignobilis Argis,
Qui se credebat miros audire tragœdos, In vacuo Ijptus sessor, plausorque tlieatro ; Ctetcra qui vitse servaret munia recto More, bonus sane vicions, aniabilis hospes, Comis in uxorem ; posset qui ignoscere servis, Et signo Isso non insanire lagena?; Posset qui rupem et puteuin vitare patentem.
Epist , 1, 2.
(S) M. Toullier, t. II, n° \3\î, m'étonne quand il dit que cet homme ne doit pas être interdit. .
(3) La Rochefoucault en parle, Maximes, 92,