‹ Des donations entre-vifs et des testamentsChapitre 5 sur 371 · XIV PRÉFACE · texte numérisé non relu

XIV PRÉFACE

cessifs ; et le citoyen grec, qui n'eut que trop de liberté pour faire des révolutions , se trouvait asservi quand du domaine de la politique il passait dans celui de la famille et de la propriété. Homère avait énuméré les rois qui commandaient à la Grèce et à ses vaillants soldats, lors de la guerre de Troie. Deux siècles plus tard, il n'en existait presque plus; ces dynasties issues des dieux étaient tombées sous les coups d'aristocraties ambitieuses ou de démocraties turbulentes. Mais en même temps que la liberté politique poussée à l'excès livrait l'existence des gouvernements à la merci des passions, une tyrannie domestique pesait sur la propriété, sur l'éducation, sur les rapports de famille ; et cette tyrannie, c'était l'État qui l'exerçait. La lecture de la Politique d'Àristote est très-curieuse sous ce rapport. On y voit l'État maître de l'éducation (1), réprimant par des lois les cris et les pleurs des enfants (2), réglant la nourriture, le régime, les promenades de la femme grosse (3), etc., etc. On ordonne des repas communs (i) ; on décrète l'égalité des richesses (5) , on défend les jouissances du luxe (6) ; on impose un maintien et une démarche de convention (7). En un mot on met la loi au-dessus des affections de famille.

(1) Politique, trad. de M. Barthélémy -St-Hilairc , t. II, p. 415, 425.

(2) ld.

(3) Mon Mémoire sur Athènes et Sparte.

(4) Aristote, Politiq., lib. 2, ch. vi, t. 1, p. 173 et 181.

(5) Ibid. lib. 2. ch. îv; t. 4, p. 4 31 .

(6) Ibid. lib. 2, ch. îv, t. \, p. 439 et suiv.

(7) Aristophane, les Nvces , act. 3, se. m.

PREFACE. XV

des liens de la nature et des pouvoirs domestiques.

« C'est une grave erreur, disait A ris to te, de croire » que chaque citoyen soit maître de lui-même; ils » appartiennent tous à l'Etat , puisqu'ils en son! » tous les éléments, et que les soins donnés aux » parties doivent concorder avec les soins donnés » à l'ensemble. A cet égard, on ne saurait trop » louer les Lacédémoniens (I). »

En général ; les plus sages politiques grecs pensaient qu'une des causes les plus sûres des révolutions, c'était la faculté laissée à chacun de vivre comme il lui convient (2); ils voyaient là un de ces excès de liberté qui précipitent les nations dan? les changements.

On devine facilement ce qu'avait pu être le testament dans ce système, qui pour faire des citoyens, semblait effacer le père de famille. À l'origine de toutes les législations grecques, le testament est inconnu. Les poètes nous parlent bien de donations à cause de mort, faites dans des moments de périls de guerre et portant sur quelques objets qui n'ont qu'une valeur d'affection (3) ; mais la succession tes tamentaire ne se montre nulle part.

La fortune du citoyen est entre ses mains, comme un dépôt appartenant à la famille, comme une sorte de fidéicommis qui doit être conservé dans cet intérêt collectif (4).

(4) Arisloto, ibid. lib. 5, ch. I.

(5) Ibid. lib. 8, ch. 40, t. Il, p. 479. Il cite Platon.

(3) lnfra, n° 36.

(4) Platon, lots, liv. Il (irad. de M. Cousin, t. VIII, p. 302).

\VI PRÉFACE

Solon trouva Athènes clans cet état (I). La tendance de la politique y était la démocratie. Mais cette démocratie qui se jouait de tout dans l'arène de la liberté politique, était encore dans l'enfance sous le rapport de la liberté civile. Solon lui fait faire un grand pas. Laissons parler Amyot, dont lelangagenaïfajoute si souvent au charme des récits de Plutarque : «Aussi » fut-il bien estimé pour l'ordonnance qu'il fit tou- » chant les testaments. Car, paravant, il n'était » loisible d'instituer héritier à son plaisir; ains, fal- » lait que les biens demourassent en la race du dé- » funt. Mais lui, permettant de laisser ses biens à » qui l'on voudrait, pourvu que l'on n'eût pas d'en- » fants, préféra, en ce faisant, l'amitié à la parenté, » et le gré et grâce à la contrainte et nécessité: et » fit que chacun fut seigneur et maître absolument » de ses biens.

» Et toutefois, si n'approuvait-il pas simplement » et indifféremment toutes sortes de donations en » quelque manière qu'elles fussent faites ; ains, seu- » lement , celles qui ne seraient point procédées ni » de sens aliéné par quelque griève maladie, ou par » breuvages, médecines, empoisonnements, charmes, » ou autre violence et contrainte, ni par attraits et » allèchements de femmes ; estimant très-bien et » très-sagement qu'il ne fallait point mettre de dif- » férence entre l'être forcé par voie de fait et con- » duit par subornation à faire quelque chose contre

(1) Plutarque, Solo/,, § ï- . Heioeccius, De test, fact. jmr. geriti mco , 1.

PRÉFACE. *VH

» le devoir, et réputant en tel cas la fraude égale à » la force, et la volupté à la douleur, comme pas- » sions qui ont ordinairement autant d'efficace les » unes que les autres à faire fourvoyer les hommes » de la droite raison (4). »

On voit que c'était surtout au préjudice des collatéraux que Solon avait permis le testament (2). Quand il y avait des enfants mâles, les biens étaient indisponibles, et le père ne pouvait altérer en rien L'égalité établie par la nature '■) . Toutefois, il pouvait prononcer une exhérédation motivée sur des injures et l'oubli du devoir filial 'i . ou sur la dissipation. Thémistocle fut deshérité par son père à cause des vaines prodigalités et des dérèglements auxquels il se livra pendant sa première jeunesse (o). La puissance paternelle, quoique moins excessive à Athènes qu'à Rome, y avait cependant de grands droits; un père pouvait abdiquer solennellement son fils en justice et rompre par là tous les liens de la nature et de la famille (6).

Je dois dire cependant que lorsqu'un père laissait des enfants mâles mineurs, il pouvait, en leur donnant des tuteurs par son testament, assigner à ceux-ci un usufruit jusqu'à la majorité, et cela, pour qu ils

(\) Plutarque, Solon, % 40.

(2) Isée , plaidoyer pour la succession de Philoctémon ( Iséc avait été le maître de Démosthènes).

(3) Pémosthèncs, discours 2* contre le tém. Élienne.

(4) Meursius, themis attic., 1, ch. ?. Bunsen, De jure hœred. athen. Sam. Petit, Lc<j . attic , p. 576.

(5) Cornélius Nepos, Themi4.t 4.

(6) Meursius, c. 13-

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