CHAPITRE I (art. 895). 2t
révolte à l'idée qu'après notre mort nous serons haïs ou décriés. Il y a donc quelque chose qui reste de l'homme, même après lui. Il doit compte à ses survivants de ce qu'il a été ; il doit se préparer, par de bonnes actions, à celte justice posthume; il doit avoir devant les yeux le temps où il ne sera plus quelque chose dans le souvenir des hommes que par le mente de sa conduite.
Mais ce n'est pas seulement pour nous-mêmes que nous avons cette prévoyance du temps où nous ne serons plus. C'est aussi pour nos enfants^ pour nos parents, pour ceux qui par leur amitié ont conquis auprès de nous une place plus grande que celle que donne la parenté. Le père de famille ne croira jamais avoir assez fait pour son fils, si, au don de la vie, il n'ajoute l'éducation, le bien-être, une existence assurée pour le temps où il aura quitté la vie (I).
Voilà la nature. Lors donc que Ton veut que l'homme soit indifférent à ce qui aura lieu après lui, on s'élève contre la loi la plus évidente de la création de ce monde et de la société ; les auteurs que nous combattons, tout en parlant sans cesse de l'état de nature, vont le chercher là où il n'est pas. Ils se créent un type idéal, fantastique ou exceptionnel, et ils bâtissent là-dessus leurs systèmes factices. Pour nous, au contraire, nous cherchons à étudier l'homme dans les situations où la nature se révèle en lui par les plus incontestables manifestations. Où trouvera-t-on, parexemple, ce cri instinctif de la nature, si ce n'est dans l'affection paternelle, qui, comme le disaient les stoïciens, est le berceau de la société humaine (2")? Or, quel est le père qui peut vivre indiffèrent au sort futur de ses enfants et mourir tranquille, quand il n'a pas étendu sur leur avenir sa bienfaisante sollicitude?
(0 Cicér., De fhïibus, 3, M.
(?) A quo initio profeetam communem humani qeneris soa'etatem penequimur. (Cicér., /oc. cit. 49.)
Depuis quand l'homme est-il un point isolé, une unité abstraite, un être sans lien avec ce qui le précède et avec ce qui le suit? Quel oubli de la nature que de le séparer des personnes qui sont pour ainsi dire le prolongement de lui-même? Quelle violence faite à sa liberté, à son cœur, à tous ses présages d'avenir, que de vouloir qu'il ne travaille pas avec constance et dévouement pour donner à celte continuation de sa personne une base solide et une existence durable ?
15. Il est donc contraire à la nature que l'homme s'éteigne tout entier. Il vit par le souvenir, il vit par ses bienfaits; il vit dans ceux à qui il a donné le jour et qui reproduisent les traits de son visage ; il vit dans cette famille dont il est la tige et qui garde son nom, sa dépouille mortelle et son tombeau. Consultez les annales des sauvages de l'Amérique et les récits des voyageurs ; voyez quel attachement ont, pour les ossements de leurs aïeux, ces peuplades grossières. C'est à peine si elles sont initiées aux premiers rudiments de la propriété; mais il y a une propriété à laquelle elles tiennent plus qu'à elles-mêmes : c'est celle de la tombe paternelle (1); car elle résume tout le passé, tous les souvenirs sans lesquels la vie présente ne serait que néant.
Or, puisque l'homme est destiné à se survivre dans les siens, il faut aussi qu'il n'oublie pas, de son vivant, ceux dont il ne doit pas être oublié après sa mort. De là le labeur du père de famille pour acquérir; de là son économie pour conserver ; de là son testament pour communiquer ce qu'il a acquis et conservé (2). Quelle folie de s'imaginer que l'homme emploierait les forces de son corps et de son esprit pour s'enrichir, si tout devait périr avec lui ! Mais quand il sait qu'en travaillant pour lui, il travaille aussi pour les siens, il se sent animé d'une courageuse et noble émulation. Il pour-
(1) Chateaubriand, Voyage en Amérique, p. 187.
(2) Cicéron, Tiiscul, I, 44.