CHAPITRE 1 (ART
suit son œuvre avec persévérance et contentement, et ne se repose que quand il se croit en mesure de payer à ceux qu'il aime, la dette du bienfait.
Or le testament est un des actes qui lui permettent d'accomplir ce devoir tellement sacré, que Virgile place dans les enfers ceux qui oublient leurs parents dans la disposition de leurs richesses (1). Le testament est un des liens qui entretiennent cet échange de sentiments naturels, cette solidarité des familles, cetle société féconde et progressive où chacun apporte sa mise, où les survivants profitent du travail de leurs devanciers et y ajoutent leur œuvre propre pour le plus grand avantage de leurs successeurs. S'il est vrai que le droit naturel soit celui qui résulte des rapports que la nature a nécessairement établis chez les hommes (2), il n'y a rien de plus conforme à ce droit que le testament (5); c'est l'amour de la famille s'étendant dans l'avenir. Le testateur se montre paternel et prévoyant comme le législateur qui donne à son peuple des lois durables. Ce dernier fonde la société, non pas pour un jour, mais pour une suite de générations. Le premier fonde la famille, non pas pour qu'elle périsse avec lui, mais pour qu'elle prospère dans l'avenir par la dot qu'il lui a généreusement laissée. Autrefois la barbarie asiatique faisait périr la famille entière avec le père égoïste qui ne savait pas mourir tout seul (4). Chez les peuples civilisés, au contraire, il ne meurt de l'homme que ce qui doit mourir; mais son âme, son souvenir, ses bienfaits restent vivants dans la fa-
(4) Enéide, liv. 6, vers 610 :
Attt qui divitiis soli incubuere repertis, Secpartem postière suis; quœ maxima turba est.
(2) Jus outem, quod iia diri appellarïque possit, id esse natura. (Cicéron, Definibus, 3, 21.)
(3) Cicéron, Tuscul., loc. cit.
(4) Oa trouve des traces de cet usage en Amérique. (Chaleaubriand, loco citato,?. 290.)
mille qui lui survit. C'est la solidarité de la vie à la place de cette a tireuse solidarité du tombeau.
16. Il n'est pas difficile de répondre aux doutes des adversaires.
Bynckershoeck tire le sien de ce que la propriété finit avec la possession, et que dès lors les choses dont on était propriétaire pendant la vie font retour à la masse commune après la mort, qui met fin à la possession. Mais peut-on entendre rien de plus inconsidéré qu'une telle proposition? De ce que la propriété a pour origine l'occupation d'une chose sans maître, il ne s'ensuit pas que la propriété cesse avec l'occupation. Sans quoi il n'y aurait aucune différence entre la possession et la propriété ; est-ce que la propriété n'est pas quelque chose de plus que la place que l'on occupe au soleil ou dans un théâtre? Si je m'asseois dans une promenade publique, ce n'est pas pour y demeurer toujours, ce n'est que pour y prendre un instant de repos. Mais quand j'occupe une chose à titre de propriétaire, c'est avec la pensée de la conserver exclusivement, définitivement, perpétuellement. Ma volonté ajoute à l'occupation un caractère précis qui fait que cette occupation n'est pas une détention précaire, une possession d'un moment, un passage rapide dépourvu de stabilité. Je prends la chose ; et si c'est un gibier que j'ai tué à la chasse, ou un fruit que j'ai cueilli dans une terre sans maître, mon droit sur la chose est tellement souverain que je puis la consommer et la détruire entièrement. A plus forte raison, puis-je garder, améliorer, transformer la chose appréhendée, si elle est de celles dont la conservaon importe à mes intérêts. Que signifie tout cela, si ce n'est que la propriété est un droit absolu, qui dure, qui se perpétue et qui ne saurait se perdre que par la volonté expresse ou présumée du propriétaire? Quel est donc celui qui élèverait à grands frais des constructions, qui entreprendrait des