CHAPITRE l (ART
le bien commun, où le décos du chef n'empêche pas la société de subsister entre les survivants, où la propriété passe du père aux enfants sans interruption, parce que le corps moral n'est pas détruit.
Cette forme de la famille est saisissante; à elle seule, elle repousse les utopies et les imaginations des savants, trop dédaigneux des usages profonds de l'humanité. Que si l'on m'opposait qu'aujourd'hui les familles sont loin de vivre dans cet état d'unité étroite, et que mon argument se prévaut de faits sociaux maintenant épuisés, je répondrais qu'il reste toujours dans la famille, et surtout dans la ligne directe, des traits d'union assez intimes pour maintenir à mon point de vue toute sa justesse. Quand vous trouvez le même sang, les mêmes traits de ressemblance (1), le même nom la même solidarité d'honneur, la même responsabilité morale, les mêmes souvenirs d'origine, les mêmes affections réciproques, c'en est assez pour établir cette énergique et puissante unité de la famille, cette vie commune, ce lien moral qui ne permettent pas que les biens du défunt aillent s'égarer dans des mains étrangères et dépourvues de droit.
18. Il est donc certain que le corps moral de la famille, et surtout que cette copossession des enfants fait obstacle au prétendu retour dont parle Bynckershoeck dans ses rêves de droit naturel, qui ont le tort d'oublier le plus naturel de tous les droits, le droit des enfants (2). La copossession jointe à l'affection du père pour les survivants, loin de se prêter à
(0 V. les exemples curieux rapportés par Pline, VII, \0, et qui prouvent combien la nature a voulu graver dans la famille le souvenir de ses auteurs. Pline dit que les marques que les Daces se font au bras se retrouvent à la quatrième génération.
(2) Paul, 1. 7, D De boju's damnatonnn .
Cum ratio naturalis, quasi lex quœdam tacita, liberis parentum hœreditatemaddiceret, velut ad debitam successionem eos vocando, propter quod eJ in jure civili suorum hœredum notnen eis indictum est
ce retour chimérique, ouvre au contraire la succession naturelle et légitime au profit de la famille, qui est première occupante, qui est associée à la propriété, qui est la première placée dans les affections des parents (1).
19. Aussi, est-ce un droit naturel au premier chef que celui dont nous parlerons plus bas et qui veut que les enfants aient une part certaine dans le patrimoine des pères. Le père qui les déshérite manque à un devoir de la nature ; son testament est inofficieux, suivant la belle expression des Romains (2), car le plus bel office des parents est foulé aux pieds par ce père dénaturé, Comment a-t-il pu croire qu'il avait tout fait pour ses enfants en leur donnant le jour? Qu'est-ce que la vie sans les moyens de la soutenir? c'est le présent des insectes et des vermisseaux : Muscarum ac <oermiumbonumÇS). Celui-là seul remplit son devoir paternel qui prodigue les soins à ses enfants, qui leur communique le bienfait de l'éducation, qui éclaire leur esprit du flambeau de la religion et des mœurs, qui pourvoit à leur bien-être autant qu'il est en lui (4). Les soins dus aux enfants comprennent nécessairement le soin du bien-être (o). En communiquant la vie, le père est débiteur envers ses enfants, dans la mesure de ses moyens, decequi la rend supportable et facile; non est bonum viuere, sed bene vivere (6); "il contracte, à cet égard, l'obligation la plus étroite et la plus sacrée.
20. Bynckershoeck s'est donc plongé dans les ténèbres les plus profondes de Terreur, lorsque, oubliant cette présence
(1) Mon petit Traité de la Propriété. V. aussi mon commentaire De la Prescription.
(2) Dig\ De inoff. test., t. II, — Platon, Lois XI.
(3) Sénèque, Debenef., 3,31.
(4) Sénèque, loc. cit.
(5) Diog. Laer., 5, § M; il cite Aristote. — Sénèque, loc. cit. (G) Sénèq., loc. cit.