‹ Des droits intellectuelsChapitre 4 sur 121 · PREMIÈRE PARTIR · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIR

France jud,, 80-81, 1^ part., p. 335). Comme les autres hommes, ils sont soumis aux besoins matériels. Gomment pourront-ils les

contenter, si vous leur refusez toute rémuuératitm ? Ils chercheront d*autres carrières plus profitables : vous amènerez la ruiae de la littérature et des arts ; vous arrêterez les progrès de la société. — Gomp. CometUut, j>. A\).

8. — Cette dernière considération a louché certains théoriciens; aussi, consentent-ils à accorder aux auteurs une légère subvention, dans le but de leur fournir les moyens de satisfaire aux exigences de la vie matérielle ; mais c'est là, d après eux, la seule prérogative qu*il y ait lieu de reconnaître au profit de ceux-ci. Pour le fond même de la discussion, ils se rapprochent donc de ceux dont nous venons de combattre len opinions. Le plus célèbre d'entre eux est certainement Proudhon. Dans « les Màjoraii Kttéraireê n il admet la légitimité d*une subvention, p. 69, mais conteste celle d'une rémunération, lor. cit,passim, et surtout p. 57 et suiv. U distingue, à cet effet, deux sortes de produits de Tactivité humaine. D*une part, les produits destinés à la consommation physique : ceux-ci forment la catégorie de Tutile : ils s'échangent, et, par conséquent, se payent valeur pour valeur. — D'autre part, les produits destinés à nntrr perfectionnement intellectuel et moral : ceux-là forment la catégorie du saint, du juste, du vrai cl du beau ; toute idée de trafic leur est antipathique : on ne les vend point, on les distribue gratis. — Comp. Mourlon, /{rv. jn-at., t. XVII, p. 144.

Mais, comment Proudhon en arrive-t-ii à établir celte distinction? dans ce but, il présente des considérations morales et esthétiques ; les idées religieuses, dit-il, sont h tous; on ne conçoit pas qu'elles appartiennent eu propre à certains, et que ceux-ci se Husent payer pour les communiquer aux peuples.

Ann. doc, pari. y p. 384; — Comp. Bull. Asa.^ l»"» série, n" 23, p. 23 26 ; Paris, 11 mai 1886 ; Gaz Pal, y 16 mai.) Nous ne comprenons point la port«^e de cet unique argument. Il ne fait pas que l'œuvre, objet incorporel, ne soit pas distinct de M repréaentation matérielle ; il ne frit pas que la vente de cette dernière entraîne foroénent Taliénatlon de Tcsavre même. (Ch. Lyou-Gaen, p. 19,

TBÉOAIK BU MUMT DSS AUTEURS BT BBS ARTUTBS 13

Sonnant ses Épitres et sa prédication pour rien, Jésos-Christ gagnait son pain en fabriquant des tentes. Le saint n'est point

vénal.

Chaque État doit ia justice à ses siyeU. S*avisapt-on jamais df mettre en vente les arrêts des tribunaux au profit de ceux

qui le» avaient rédi^»^s ? Le juste n esil point vénal.

li en eâty ajoute-t-ii, du pbilosopiie et du savant, comme du magistrat et du prêtre : sa vraie récompense est dans la vérité qu'il annonce ; mais coiuluire la vérité à la Unvv, c'est immo* rai, contradictoire ; elle n'est pas vénale (i).

Les œuvres ayant pour objet le saint, le juste, le vrai, prennent la nature du saint, du juste, du vrai ; elles ne sont pab vénales.

Le beau vient se ranger dans la même catégorie à côté du

saint, du juste, du vrai (p. 63). Ceux qui arrivent h la conception de la beauté nous ia doivent, puisque leur but, en la manifestant, est de nous rendre plus beaux et meilleurs (p. 06). Les réalisations littéraires ou artistiques du beau, lui empruntant son caractère, ne sont pas non plus vénales.

Four ceux des auteurs dont la mission n*est pas de faire connaître directement au monde le saint, le juste, le vrai, leur rôle e»t cependant sacré; ils sont Ips prêtres, les instituteurs publics; ils enseignent les mystères de la CMUcience, de ridéal, de la liberté, ce qui est encore le juste et le vrai. Leurs œuvres ne sont pas non plus vénales.

S'il en est ainsi, si les œuvres n ont point en elles-mêmes de valeur, il est bien évident que rigoureusement les auteurs n*ont aucun droit fMÎcuniaire sur elles, puisipi'elles ne sont jxiinl échangeables. 11 est juste, sans doute, d'octroyer une subvention aux auteurs, mais ce n*est là qu*tta secours, qu'une indemnité ; ce n'est pas un droit sur Tœuvre. Il faut se féliciter de cet

(I) Nous n'avoiih pas a nous occuper en ce inoiniMU des druiU que pourrait avoir le savant. L'opinion émise par l'roudhon n'est pas au«ù générale qu'il le suppose. ~ Comp. Moarion, Bm, pruaque, t. XVII, p. 915.

PREMlàEI PAftTIK

heureux résultai. L'art qui se fait \ *'nal, de môme que la femme qui trafique de ses charmes, ne larde pas à se dégrader ; un arrive ainsi au mercantilisme littéraire qui tue Tinspiration (i).

La Ihéurie de Prt^udlion a réuni quelques adeptes ; dans le Ménestrel (85, p. 373, comp. p. 292)» nous rcncouliuus une adhésion de M. A. Boutarel. Pour lui : « Fart, culte de la beauté, a quelque chose de saint comme une religion. Les artistes accomplissent parmi leurs concitoyens une sorte d*apostolat. Ils ont mission de nous arracher aux réalités qui nous tiennent courbés vers la terre pour diriger nos regards vers l'inaccessible idéal. Gomment donc parviendraieut-ils à nous captiver si leur sincérité n était à Tabri du soupçon, si leur impartialité pouvait être douteuse? LMnspiration qui veut se répandre u attead pas les offres du spéeulaleur ; elle ne se vend pas, car alors elle ne serait plus libre. Elle peint, elle traduit, elle chante sans savoir pour qui ni quelle sera sa récompense. Elle est inappréciable : l'or ne la saurait })ayer. »

9. — Cette théorie de Proudhon est généreuse sans doute ; elle repose sur de nobles idées; mais nous ne devons pas nous laisser entraiuer par de séduisants ailiaits. Eu droit, l'on doit discuter firoidement.

Le produit d*un travail intellectuel peut servir ou plaire à

d aidres qu'au producteur lui-mèuie. Les a'u\n'S intellectuelles, filles de la pensée, sont universelles comme elle; les progrès ne se réalisent que par la communication des idées ; les auteurs et les artistes, à Favant-garde de la civilisation, indiquent aux autres hommes la route nouvelle à suivre, (jui oserait prétendre

(1) Â l'appui de son afOnnation, il cite Texcmple d'un auteur connu. La prose diO^ et fâche de Nodier est émaillée de longs adverbes parce que, comme il Ta dit lui-même, an mot de hoit syllabes fait une ligne et une ligne vaut un Aune.

Ce a*est là ^a*uiie raison de pur sentimentalisme. Dans ce genre d'idées,

Renan a soutenu que la profession d'homme de lettres, si elle n'était désintéressée, si elle defenaitone profession lncrative,'était la dernière de toutes et perdait toute noblesse; «. car on n'nttachc raristocratie qu'âcet|ui ne rapports rien. » (J. des jDé6al<, janvier 1851). )

W THiOaiB DU DROIT OCS ACTSm BT VtS ABTIBTBS 15

qu'un tel travail n*a pas de valeur ? S*il en est ainsi, son pro*

diiil doit ùlre échangeable, doit puuvoir »e vendre. (Kenouard, Traité di's brevets édil.j, p. 20 ; — Franck, p. 238; — AUezard, France jud,, 80-81, 1'* partie, p. 32 etsuiv.)

Proudhon, pour indiquer le prétendu caractère des oeuvres lilléraires et artistiques, a pris suin de dire qu'elle» n'étaient pa^ vénales : dans son esprit, le choix Uq ce terme emportait par lui-même un argument. L'homme est un animai qu'on amuse etqu*on trompe avec des mots. (Yoy. Mourlon, Mev.prat., t. XVII, p. 115.) On peut aflirnier que >i la théorie de Pr«)udhon compte encore quelques parlisaob, elle le doit à l'emploi du terme vénal ; cette expression, ingénieusement choisie, ren* ferme une critique de certains procédés de composition qu^es* timeni trop certains littérateurs et artistes. Mais, a-t-oii jamais songé a reiuser tout droit à l'ouvrier sur l'objet qu'il vient de fabriquer, sous ce futile prétexte que certains ne font que de la camelote ? Pourquoi dés lors dépouiller les auteurs de leurs droits? Certains en abuseut, cela est vrai ; mais n'en est-il pas ainisi de l«(utes choses ?

L'intérêt supérieur des lettres et des arts est très respecta-* ble ; mais c'est précisément en raison de cet intérêt lui-même que nou^ l édamons pour les auteurs un droit sur leurs œuvres.

Vous concédez qu'on pourra leur accorder une subvention dans les limites de leurs besoins. Rappelez-vous que jadis, avant it reconnaissance de nos droits, les seigneurs, à qui une dédiesfe était adressée, rétribuaient leurs adulateurs ; mais alors la littérature, sauf de très honorables exceptions, était basse, ^mpante, flatteuse. (Montaigne, Etêtm^ édit« Charpentier, 1. 1, pi 132 ; — La profession d^honane de lettres au dix-septième siècle, d après La Bruyère, par J. Bretonneau-Glai*y; He^>. lib., t. II, S'iivr., p. ; — Renouard, t. I, p. 461 et suiv. ; — Franck, p. 247-8 ; — V., sur les dédicaces, Hm>. brit., n" de juUlet 1874. P* Il et suiv.) Si vous n*accordez qu'une subvention, pour être logiques, vous devrez cunslituer un jur^ chtu-gé d'en déterminer

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