CHAPITRE Xlll
DES RÉGIMES EXCLUSIFS
Depuis longtemps on a fait des tentatives dans divers sens pour supprimer l'homme Carnivore ou omnivore, et en faire un végétarien. On proscrit la chair des animaux, dans l'espoir de mettre fin à nos mauvais instincts, et dans le hut de développer des principes d'humanité.
Les Indous ont commencé cette œuvre difficile, les Pythagoriciens l'ont continuée en préconisant le régime qui porte leur nom. Les Chinois aujourd'hui encore mangent presque exclusivement du riz, il est vrai que c'est par nécessité. Les Chrétiens instituent le carême, équivalant à un régime sans viandes ; les ordres monastiques font maigre. Les Israélites font mieux • ils jeûnent de temps à autre. Enfin les Américains prêchent et recrutent pour le végétarisme.
Systèmes végétariens, ou régimes maigres.
En quoi consistent ces régimes maigres, ces systèm
es
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végélariens? Selon leur composition ils peuvent équivaloir d'une manière absolue au régime de viande, en tant que résultat sur la nutrition, mais ils peuvent aussi par une mauvaise entente de l'alimentation aboutir à un véritable désastre. 11 y a bien des années le chef d'un ordre religieux chercha au milieu d'un plantureux déjeuner, à me démontrer la supériorité physique et morale de ses moines, qui ne vivaient que d'aliments maigres. Ma réponse fut celle-ci : si les rehgieux, dis-je, se soumettaient à la règle absolue que je vais leur tracer, dans deux mois l'ordre serait éteint.
Végétarisme vrai.
Mon projet fallacieux comprenait les pommes de terre , les végétaux verts (excepté les choux) , les racines, le beurre, les fruits frais ou séchés, le vin, le thé, le café ; c'est là le vrai végétarisme ; or il y a là sans doute des traces de fécules et du sucre utilisables, mais c'est tout; on y constate des gommes, des pectines entièrement inassimilables, de la cellulose indigestible, mais on n'y trouve rien qui contienne de l'azote, c'està-dire du principe des viandes ou des albumines.
ARTICLE II Légumismei
Mais si vous remplacez les végétaux verts par les légumes secs, dès lors vous introduirez subreptice-
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ment une quantité consitléral)le d'azote dans votre régime; vous prenez des fécules azotées, régime essentiellement mixte, et naturellement indispensable ; ajoutez donc des haricots, des lentilles, des pois, du riz, du pain ou des pâtes; puis forcez la dose en prenant ISOO grammes de pain ou 1 kilogramme de légumes secs, vous y trouverez | ou ^ d'azote, c'est-à-dire 100 à 120 grammes de principes azotés ; la vie est sauvegardée à ce prix; mais vous êtes légumiste.
ARTICLE III Carême.
Le carême et le demi-jeûne sont encore plus fallacieux; l'individu qui supprime la viande, mais qui pendant uu ou deux jours par semaine, ou même durant six semaines de suite, prend, outre les végétaux, outre les légumes secs, les farineux, encore du lait, des œufs, de la crème, du fromage, du poisson de toute espèce et même le gibier appelé sarcelle, n'est plus à plaindre ; il s'attribue tous les aliments azotés en quantité plus que suffisante. Peut-être le législateur, en excluant temporairement les viandes, a-t-il cru donner du répit à l'estomac, ou rafraîchir le sang? Dès lors il a commis une erreur ; pour laisser les organes digestifs au repos, il faut le jeûne absolu; pour diminuer la richesse du sang, il faut supprimer, non pas seulement toutes les fibrines, albumines, et caséines animales, mais le gluten, la légumine et toutes les albumines végétales, qui agissent d'une manière tout à fait identique, mais qui sont ca-
chées SOUS des dehors humanitaires, et enveloppées par de simples écorces, au lieu d'être couvertes d'aponévroses, ou entremêlées de fibrilles sanguinolentes
ARTICLE IV Régime pythagoricien.
Or c'est précisément là le régime pythagoricien ; c'est la règle des Américains prêcheurs, des tempérants de toutes les sectes, et des monastiques de tous les temps, qui croient ainsi macérer, dompter la chair : où est le mérite ? Au lieu de viandes râpées ou grillées, qui surtout dans les pays chauds, et dans les saisons chaudes, ne sont pas appréciées d'après leur valeur intrinsèque, et qui peuvent même inspirer des dégoûts temporaires aux amateurs les plus enthousiastes de la viande, les doctrinaires du légume vert ou sec, les lactophages usent en réalité des mêmes principes, c'est-à-dire des albuminates végétaux ; ils mangent de la viande sous une autre forme ; c'est la même substance azotée ; la forme est une affaire de goût, et constitue parfois un réel avantage, surtout pour les phthisiques (Martin, Regnaull).
§ Il
Aliments systématiques carbo-azotés.
Maintenant que nous connaissons les systèmes de nourriture, appelée à tort végétale, ou maigre, voyons
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les aliinonls syslémaliqutis, on oxclii'jirs, mais contenant à la fois (Jn carbone et de l'azote.
ARTICLE I Régime lacté.
Parmi ceux-ci, il faut faire une place honorable aux aliments dont on peut réellement et efficacement se nourrir^ parla raison bien simple, c'est qu'ils représentent, et contiennent tous les principes nutritifs à la fois; le lait est le type du genre. Il contient 4 p. 100 d'albuminâtes, 3 à 4 p. 100 de graisses, et 4 à 5 p. 100 de sucre de lait, sans compter les sels, de manière qu'en prenant trois litres de lait par jour l'adulte consomme d'une manière effective 120 grammes d'albuminates, autant de graisses et de sucre ; ce qui couvre précisément les déficits en azote et en carbone. La cure lactée se comprend, s'excuse et s'applique.
ARTICLE II Petit lait.
Mais que dire du petit-lait, qui ne contient que de l'eau, du sucre, des sels, et des traces d'albumine; un de nos académiciens les plus habiles, pour ne pas condamner un pareil traitement, s'en réfère à l'air vif, qu'on respire dans les stations alpestres, où l'on prend ce bon pelit lait, préparé selon la formule helvétique
et admiiiislré à chaud, ce qui lui permet de passer plus facilement dans les organes , digestifs.
§ III
Aliments systématiques azotés.
Ceci^ nous mène à parler de l'aliment exclusif azoté. A cet égard, mon ami, le professeur Lasègue dit, dans sa belle préface du livre de Brinton, que l'aliment univoqae, loin de mériter une proscription absolue, réussit souvent mieux qu'une combinaison d'aliments parfaits; je parlage l'avis de mon collègue, en y mettant quelques restrictions, et en y ajoutant quelques explications.
Ainsi, s'il est certain que la cure de lait combinée avec la viande ne réussit pas, et ne vaut pas la diète lactée absolue, il n'en est pas moins vrai que l'usage exclusif d'un aliment, qui n'est pas mixte, c'est-à-dire complet au point de vue de l'azole et du carbone, peut présenter au bout d'un certain temps un véritable danger.
ARTICLE I Viande crue.
Prenons pour exemple la viande crue, et faisons abstraction des inconvénients de la crudité, qui peut entraîner le développement des taenias; la viande crue, aidée par l'alcool a constitué longtemps le traitement de prédilection de la phthisie, et constitue encore
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un régime parfait pour les enfants atrophiés ou |)OLir les inanitiés, les individus épuisés par l'intestin, les entériqiies de tout âge, de toutes conditions; il est même n remarquer que cet aliment, qui ne contient que la dixième partie de carbone, suffit pour relever les foi'ces et pour réparer les pertes moléculaires, que l'organisme subit d'une manière incessante, et cependant la quantité de carbone contenue dans un demikilogramme de viande est parfaitement insuffisante pour couvrir le déficit en carbone.
La raison en est bien simple; il s'agit en effet, non d'yn régime définitif, ni de conditions normales, mais bien d'une nutrition défaillante, d'un organisme en complète déchéance; l'urgence est déclarée; le phthisique a perdu ses forces et sa graisse ; l'enfant athrepsiqiie vomit tout, l'enlérique est épuisé par une lienterie^ par la déperdition incessante, immédiate d'aliments inassimilés ; Finanitié est menacé d'une mort prochaine ; dans ces cas il n'y a pas de choix; il s'agit surtout de réparer la machine qui est usée ; le combustible viendra après; le charbon à comburer, c'est le carbone des aliments; la machine à réparer est de nature azotée ; la viande Test aussi, et au maximum.
ARTICLE II Gélatine.
Comme aliment azoté univoque, les préparations gélalineuses méritent ime mention spéciale ; après les avoir exaltées comme aliment, on les a dépréciées comme
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étant sans valeur ; en réalité elles se peplonisent finalement, et servent de moyen d'épargne ; dans les convalescences des fièvres graves, qui ont atteint les organes digestifs, et même dans le cours de la fièvre, elles sont préférables aux aliments nutritifs, comme la viande, le lait. Senator a parfaitement démoniré le bien fondé de cette vieille pratique, qui consiste à donner le bouillon de vieille poule, le consommé, le bifteack américain, la gelée (le viande, elc.
ARTICLE III Sang.
C'est dans ces circonstances désespérées, qu'on a préconisé aussi Vusage du sang pur; \\ faut évidemment des conditions de ce genre pour décider les malades à un pareil breuvage, d'autant plus que pour agir favorablement, il ne doit être ni coagulé, ni refroidi. La physiologie indique une substance des plus faciles à peptoniser, c'est la fibrine, puis l'hémoglobine, qui résisie davantage à la digestion , mais qui a l'avantage de contenir de l'oxyde de fer. On cite des guérisons d'.inémie grave, obtenues par ce moyen ; je ne sais si on arrivera à un résultat identique, pour les dyspepsies graves, eu prescrivant exclusivement du sang ; mais je sais que le sang qui découle de la viande crue peut être utile, que celui qui provient de la chair cuite n'a plus de valeur, qu'il est en petite quantité dans la chair rôtie, et que l'albumine et la fibrine sont coagulées dans l'une et l'autre.
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ARTICLE IV Régime Banting.
Sous le patronage de Banting, on a inauguré, il y a vingt ans environ, un régime presque exclusif de viandes qu'un gros brasseur anglais a employé pour se faire maigrir. Le régime se compose de viandes maigres, de végétaux frais, avec diminution des boissons. J'ai vu des malades qui, en observant cesrègles absolues, sont tombés au bout de deux à trois mois, dans un état de prostration telle, que tout mouvement était devenu impossible ; j'ai vu des jeunes femmes menacées d'un embonpoint progressif, se soumettant à ce régime, devenir pâles, jaunes, flétries et perdre leur appétit, leurs forces; elles avaient le visage des cancéreux, la maigreur flasque des phthisiques, les chairs pendantes; et leur vie resta longtemps menacée.
Qu'on n'aille pas confondi e ce régime funeste, avec celui des diabétiques, qui est additionné de graisses ; celles-ci peuvent remplacer les féculents et les sucres', dans le diabète ; tandis que dans l'obésité tout est proscrit, graisses, fécules, sucres, tout, excepté la viande, qui à elle seule ne permet pas la continuation de la vie.
ARTICLE V Ictyophagie.
Pour terminer la série des substances exclusivement azotées, il me reste à signaler un singulier régime que
j'ai vu prescrire à un malade dyspeptique, par un médecin qui cherche sa voie; je veux parler du poisson, ordonné d'une manière obligatoire, exclusive et rigoureuse ; le jeune malade, transfôrmé en ichthyophage malgré lui, obéit religieusement pendant trois mois ; au bout de ce temps l'Esquimau français était à bout de forces, et sa santé ruinée. Je poserai à ce médecin une question sans doute indiscrète : Quel a été son but, en excluant tout, excepté la chair de maquereau, de sole ou de turbot? C'est un problème de physiologie dont la solution mériterait certainement les honneurs d'une discussion publique.
§ lY
Aliments exclusifs non azotés.
ARTICLE I Régime frugivore.
Un autre médecin, non moins étrange, ordonne à une malade un régime encore plus saisissant; c'est une cure de melons; heureusement la saison des melons est courte, et la patiente n'a pas eu le temps de pâtir de cette médecine édulcorée.
ARTICLE II Cure de raisins.
S'il s'agissait d'un régime franchement univoque, j'aurais encore à citer la cure de raisins; mais il
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est rare quelle soit employée isolément; on condamne bien les malades à quelques livres de raisin par jour, mais on l'absout au point de vue du mélange; à ce compte, c'est souvent un grand bienfait pour les fausses dyspepsies, que j'ai décrites sous le nom Cl atonies intestinales, soit simples, soit par absence de bile.
ARTICLE III Diète sèche ou régime arabique.
Je termine mon énumération en accordant une mention honorable à la diète sèche, qui consiste dans l'usage exclusif de fruits sucrés et secs (figues, raisins secs, amandes) et cela pendant quarante jours; l'antique école de Montpelher la préconisait dans certaines maladies graves et invétérées que ni le mercure ni l'iode ne parvenaient à guérir ; il fallait avant tout refaire l'organisme par une véritable diète amylacée et sucrée, et par l'abstention systématique de viandes ; après quoi les médicaments reprennent leur pouvoir curatif. Ce genre de traitement s'adressait à la reconstitution générale plutôt qu'à la réfection des organes digestifs; je n'ai donc pas à insister.