TROISIÈME PARTIE
Pathogénie des Ecchymoses
Nous devons aborder maintenant un chapitre très intéressant, celui de la pathogénie des ecchymoses sous-pleurales.
Considérons avant tout comment elles se produisent dans un type, lPasphyxie par suffocation. Nous verrons ensuite comment il faut en concevoir la formation dans les autres espèces de mort.
Trois théories ont été mises en avant pour expliquer le mécanisme de production des ecchymoses, nous voulons parler de :
1° La théorie respiratoire, dite encore aspiratrice ;
2 La théorie circulatoire ;
3° La théorie nerveuse.
Théorie respiratoire. — C’est la première en date. Elle a dû être connue déjà au siècle dernier, puisque Rœderer cité par Schwartz (1), considérait, nous’ l’avons vu, ces lésions du fœtus non comme le résultat de ses efforts respiratoires, mais comme résultat des contractions répétées de l’utérus qui repoussait le liquide amniotique par la bouche et le nez dans les voies respiratoires et provoquait l’asphyxie.
H. Bayard (2), à qui on attribue généralement et à tort la priorité de la découverte, insiste peu sur le mécanisme de la lésion. « Toutes les fois qu’un obstacle mécanique a été ap-
(1) Schwartz : Loco citato, p. 17.
(2) H. Bayard : Manuel de Méd. lég., 1847.
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porté à l’acte respiratoire, par occlusion des voies aériennes, on trouve ces ecchymoses ponctuées disséminées sous la plèvre pulmonaire. Elles résultent évidemment de la distension trop grande des tissus pulmonaires par Pair et le sang, ainsi que des efforts respiratoires de l’enfant ». Bayard semble ici faire encore jouer un certain rôle à la circulation.
Hecker et Schwartz cités par Rheder (1), reconnaissent aussi la gêne de respiration comme cause de ces lésions : que les orifices respiratoires soient oblitérés d’une façon quelconque, le fœtus fera des efforts instinctifs ; mais l’air extérieur n'arrive plus dans les poumons, tandis que l’air intérieur est raréfié au moment des inspirations forcées ; il y a alors tendance au vide, par conséquent afflux considérable du sang vers la périphérie de la cage thoracique.
Schwartz, de son côté, n’hésite pas à comparer le mécanisme de formation de ces ecchymoses « à l’effet d’une ventouse (2). »
Casper, dans sa dernière édition du Traité de Médecine légale, tient à peu près le même langage, mais de plus, il cherche à démontrer que la théorie est applicable aux enfants mort-nés : « Lorsque les ecchymoses se produisent sur un enfant encore dans l’utérus, elles sont causées, dit-il, par suite de l’interruption de la circulation dans le placenta. Lorsqu'une lésion quelconque se trouve au cordon ou au placenta, ou lorsque la femme enceinte vient à mourir, l’enfant fait des efforts instinctifs pour continuer sa vie respiratoire, de là des congestions et des ecchymoses que l’on trouve sur des enfants qui ne sont pas sortis de l’utérus (3). »
Cette hypothèse se rapporterait peut-être plutôt à ia théo-
rie circulatoire; car les troubles de la circulation sont antérieurs à ceux de la respiration.
(1) Rheder : Loco citato, p. 240.
(2) Schwartz, cité par Rheder: Viertelsjahrschrift f. gericht. med. 1880, t. XX XII, p. 242.
(3) Casper : Trailé de Méd. lég., 1862, art. asphyæie.
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Le docteur Sénator (de Berlin), dans son travail sur la mort de l’enfant pendant l’accouchement, et dont l’analyse est faite par le docteur Strohl, dit que « la dilatation active du thorax produit une aspiration qui, en présence de l'air, fait affluer dans les poumons, le gaz et le sang. En l’absence d’air c’est le sang qui s’y précipite seul et en d’autant plus grande quantité qu’il n’est pas contrebalancé par l’air La réplétion des vaisseaux pulmonaires se fait très activement jusqu’à produire des ruptures vasculaires et la formation de sugillations pétéchiales (1) ».
MM. Caussé et Page émettent la même opinion.
Enfin, Picot admet que la cause de la production des ecchymoses tient au fait suivant : « Quand l'air vient à faire défaut, pour une cause quelconque, à l’appareil respiratoire, et que les puissances musculaires persistent à produire la dilatation du thorax, le vide créé dans la poitrine ne peut plus être comblé ; le sang, dès lors, à chaque inspiration, fait irruption avec force dans les vaisseaux pulmonaires, et c’est en raison même de la force de pénétration, qu’il amène la rupture vasculaire. » à |
Cette théorie, de prime abord si séduisante et si simple en apparence, n’a pas été admise par tout le monde.
Elle a été vivement combattue par MM. Legroux et Vicq ; et pour notre part, nous sommes convaincus que les efforts inspiratoires seuls, ne peuvent suffire à expliquer la production des ecchymoses. Et cela pour plusieurs motifs :
D'abord Grisolle, dans sa Pathologie, constate que dans Pempoisonnement par le chloroforme, les mouvements du cœur sont suspendus les premiers, la respiration continuant encore à se faire pendant quelques instants, quand il a cessé de battre. Dans ce cas, la respiration, n’étant nullement gênée,
(1) Sénator : Ann. d'Hyg.'el de Méd.lég., 2 série. t. XX VIIT, p.221. (2) Picot: Les grands processus morbides, t. Il, p. 45. 1878.
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on ne peut s'appuyer sur les efforts auxquels elle donnerait naissance pour expliquer la formation des ecchymoses que l’on trouve à l’ouverture du cadavre. Et Grisolle dit : « Les viscères sont plus ou moins engoués, les poumons emphysémateux offrent parfois quelques points ecchymotiques, lésion qu’on ne saurait considérer comme une preuve d’asphyxie, puisque M. Gosselin à pu la produire aussi, en injectant du chloroforme dans le cœur (1) ».
D’autre part, M. Legroux a fait des expériences dans lesquelles il pendait des chiens après leur avoir fait au préalable une piqûre dans le bulbe, aux environs de l’origine des pneumogastriques. Une syncope respiratoire se produisaitimmédiatement, et le cœur continuait toujours à battre. Alors, s’il abandonnait les animaux à eux-mêmes, 1l les voyait au bout de deux ou trois minutes, revenir à eux et refaire des mouvements réguliers et complets. Or, dans ces expériences, il supprime aussi tout effort respiratoire, et il n’en trouve pas moins de nombreuses ecchymoses sous-pleurales ponctuées surtout à la face convexe les deux poumons.
M. Lesgroux oppose encore à la théorie respiratoire, les cas dans lesquels les fœtus n’ont pas respiré ; mais cette raison n’a pas de valeur, puisque Schwartz (2; a démontré par des expériences faites sur des lapines pleines, dont il avait ouvert l'utérus, que les fœtus qui périssent asphyxiés par arrêt de la circulation du cordon, faisaient des efforts instinctifs de respiration et soulevaient réellement les parois thoraciques.
Pour arrêter la circulation, et pour produire l’asphyxie des fœtus, Schwartz comprimait soit les vaisseaux utérins, soit le cordon, ou bien opérait le décollement du placenta. |
M. Rieussec, dans sa thèse, a reproduit trois fois sur des chiens suffoqués cum manu, les expériences de M. Legroux ; mais, n’étant arrivé à aucun résultat, il a institué une autre
(1) Grisolle : Pathologie Interne, t. IT, 9e édition, p. 11. (2) Schwartz : in Rheder, /oco citato, p. 238.
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série d'expériences pour voir : « si l’effet produit par le vide dans l’intérieur du thorax par les efforts d'inspiration, avait. une influence réelle sur la production des ecchymoses (1) ».
Il a suffoqué trois chiens par occlusion directe des orifices. respiratoires, après leur avoir fait d’abord une ouverture de chaque côté de la poitrine, à travers les muscles intercostaux. Le vide intra-thoracique n’existait donc plus, et le sang par conséquent ne pouvait plus être attiré vers les organes respiratoires, et cependant l’auteur a constaté des ecchymoses peu nombreuses, il est vrai. À l’exception d’un cas où elles étaient. d’un rouge cerise, elles avaient une couleur rosée dans la plupart des cas.
1l a, de plus, observé des ecchymoses sur le pancréas et. l’aorte abdominale.
Enfin, le dernier motif qui fait rejeter la théorie respiratoire, eæ vacuo, où aspiratrice, c’est qu’elle ne: donne pas de solution relative à la pathogénie des ecchymoses que l’on trouve sur d’autres organes plus ou moins éloignés des poumons : ainsi, les ecchymoses du péricarde, de l’endocarde, du thymus, du péricrâne, des méninges des muqueuses. du tube digestif, du foie, du pancréas, du péritoine et de la vessie. :
Néanmoins, nous admettons et nous verrons plus loin queles troubles respiratoires, tout en n’étant pas la cause directe des ecchymoses de Tardieu, contribuent pour une large part à leur production, en ce sens qu’ils exercent une certaine. influence réciproque sur les systèmes nerveux et circulatoire.
Théorie circulatoire. — On a proposé encore une autre. théorie, celle dite circulatoire, qui a été admise par MM. Jaccoud et Tardieu, et qui repose sur l’arrêt ou la diminution ‘le activité cardiaque.
Pour M. Jaccoud (2) : « L’hémorrhagie peut survenir toutes.
(1) Rieussec, loco citato, p. 99.
(2) Jaccoud: Path. Int. Art. Hemorrhag. Bronch. Pulm.