DE CRÉMONE
On connaît si bien maintenant ce qu’on entend par l’instruction populaire, et le but que nous cherchons a atteindre par elle, que ce n’est plus seulement l’erreur des esprits craintifs de désigner cette instruction comme dangereuse et ses promoteurs comme coupables ou dans l’illusion , mais c’est plutôt l’artifice de la mauvaise foi.
L’instruction du peuple renfermée dans de justes limites, appliquée aux devoirs de la vie, accompagnée de l’éducation morale, est désormais suffisamment justifiée par les argumens; ce qui nous occupe aujourd’hui c’est de la justifier par les faits et d’agir de telle sorte qu’elle puisse pour sa défense et pour son triomphe nous offrir ses résultats au lieu de ses promesses; ce soin est d’autant plus nécessaire que louée ou blâmée, favorisée ou combattue , l’instruction sera donnée au peuple ; elle sera
donnée, parce que le peuple lui-même la demande et se la procure; elle sera donnée, parce que l’intérêt , la jalousie, la vanité ou la mode, stimuleront a la répandre ceuxmêmes qui la considèrent avec indifférence, répugnance ou aversion ; elle sera donnée enfin, parce qu’elle est le besoin des générations présentes et que les besoins de l’humanité sont irrésistibles comme les lois de la nature. Mais si l’instruction est mal donnée au peuple, si elle n’est point dirigée dans un esprit qui la coordonne et la féconde, ou si elle est dirigée vers un but moins utile, ses résultats , nuis ou malheureux , la retarderont , la dénatureront, la rendront peut-être l’arbre de la science du mal , tandis quelle pouvait être l’arbre de la science du bien. Et pourtant ceux qui aiment l’instruction du peuple et ceux qui la craignent ont sur ce point un intérêt commun, et doivent avoir une volonté commune, celle de la bien diriger et de la rendre salutairement efficace. 11 ne suffit pas de trouver quelque méthode spéciale plus parfaite ou d’en exécuter plus exactement les règles, ou d’adapter avec plus de sagesse l’enseignement aux lieux et aux personnes ; il ne suffit pas enfin d’introduire dans le système d’instruction du peuple une amélioration partielle. Ce qui importe c’est de lui donner plus d importance , d’en renouveller le principe avec une prévoyance si éclairée, qu’il devienne un germe de régénération, au moyen d’une de ces institutions qui, comme j’ai pu le dire des Caisses d’épargne, sont des révélations de la sagesse et de la charité. Dieu ne les refuse pas quand l’homme en a besoin. Dieu, lorsque de nouvelles forces morales se manifestent par le développement du genre humain , réveille toujours dans
quelque haute intelligence et dans quelquame aimante une de ces idées vivifiantes qui calment, harmonisent et dirigent vers une action tranquille et féconde ces forces, ou dispersées ou tumultueuses, ou inutilement employées. Dieu parle alors aux puissances de la terre et leur dit : Celui-ci est envoyé par moi, écoutez-le; son conseil est mon conseil, suivez-le ; et les puissans le suivent , et les nations avancent, sans opposition , dans le chemin qui leur est enseigné par la voix de Dieu.
Maintenant, voici ce qui est déjà arrivé en faveur de l'instruction du peuple. Voici ce que je viens d’apprendre et ce que j’ai hâte de vous annoncer comme une chose que vous avez desirée, que vous avez attendue , et que vous entendrez avec joie. Je vais vous raconter des faits et des faits qui ont eu lieu dans notre patrie. Je vous parlerai d’un homme de bien et je vous répéterai ce que l’on m’en a dit avec tant de raison ; vous serez fier qu’il soit Italien. Je vous parlerai d’une institution approuvée et protégée par un gouvernement sage et fort, le gouvernement autrichien ; d’une institution qui est déjà introduite en Toscane ; qui se propagera, je l’espère, à Florence , et qui deviendra la grande préparation , et par là le perfectionnement certain de l’instruction et de l’éducation du peuple. \
Les salles d’asile établies en Angleterre, en Allemagne et en France, pour recueillir les enfans des pauvres, vous sont déjà connues. J’ignore à quel point elles prospèrent de l’autre côté des monts, à quel point elles sont répandues et surtout si l’on a découvert et fait valoir en elles leur influence suprême dans l’éducation ultérieure et l’instruction populaire ; ce que je puis vous dire, c’est ce
quelles sont devenues clans les mains d’un ecclésiastique de Crémone, digne de notre admiration, de M. Ferrante Aporti, un de ces hommes rares, je dirais presque de ces anges que les soins maternels de la Providence envoient a certaines époques de renouvellement social, pour préparer dans l’enfance une génération digne de ses nouvelles destinées.
Tout le monde avait reconnu le secours puissant que les salles d’asile fournissent auxparens pauvres, en les délivrant des soins qui consumaient leur temps et leur tra • vail. Tout le monde pressentait le secours que l’éducation des enfans pouvait recevoir de ces refuges protecteurs , mais Aporti y a vu la base de l’édifice de l’instruction et de l’éducation publique de tout genre ; le moyen de déterminer d’une manière plus nette, et d’élever le but de l’instruction élémentaire, premier ense’gnement donné aux enfans, enseignement unique pour tous ceux qui sont destinés a des professions manuelles^c’est-a dire pour le plus grand nombre, et qui embrasse une sphère si étendue, et s’applique à des âges et à des capacités si différentes quelle ne peut être que vague, défectueuse, inefficace.
C’est ainsi qu’il a trouvé, ou que plus exactement il a placé dans les salles d’asile une puissance inconnue qui accroîtra celle de l’éducation primaire ; il s’en est rendu maître, il en a fait une chose nouvelle, une chose italienne, a laquelle il a donné un nom italien et qu’il a appelée Ecoles de l’enfance (i). Il les a rendues communes aux riches et aux pauvres; il les a élevées à la hauteur d’une insti-
(i) Scuole infantili.
tution publique , d’une institution^ e!le.
i./qçrî'V l’avenir pour
Je possède un écrit précieux de cet homme évangélique, simple avec le peuple, enfant avec les enfans, sage au milieu des sages, dans lequel racontant l’histoire, ex posant l’ordre intérieur, l’état actuel de scs écoles de l’en fance de Crémone, il traite tout ce qui concerne l’instruction populaire de Lombardie, et s’élève aux plus liantes considérations sur ce sujet important et cher. Ses paroles sont celles d’un homme doué d’un discernement exquis. qui, instruit de tout ce qui a été dit et fait pour améliorer les méthodes élémentaires, perfectionne ses idées par l’observation et par l’expérience. La lecture de cet écrit vous plairait, j’en suis certain, si le temps accordé a une séance académique la permettait. Mais je dépose dans vos mains cet important travail, certain que votre commission en voudra faire don au public comme d’une chose qui peut être pour la Toscane d’une grande utilité. En attendant , j’en extrairai quelques notions importantes que dès a-présent vous serez heureux de connaître et qui serviront à développer mieux les idées que je m’étais proposé de vousexprimer.
Depuis l’année 1822, il a été établi par ordre de l’autorité publique dans les paroisses, tant de la ville que de la campagne, des écoles appelées primaires, commençant çju degré le plus élémentaire de l’instruction. Toutes les communes ont une école pour les garçons et beaucoup d’entre elles en tint une pour les filles. Elles sont fréquentées par les enfans des pauvres cl par. ceux des familles aisées. «Confondues (ce sont les paroles d’Aporti), con- « fondues dans les écoles publiques combien ne résulte-t-il
« pas pour tous de leçons pratiques de cette association î « Le riche apprend a respecter le méritje quelque dé- « pouillé qu’il soit de toute espèce de fortune, et de - « vient plus humain. Le pauvre apprend du riche une « manière detre plus décente et participe à son éduca- « tion polie. Tous ensemble s’excitent mutuellement « dans la voie du perfectionement. »
A l’égard des écoles primaires pour les filles et des avantages que les familles et la société peuvent en retirer: « Les femmes, dit Aporti, font partie de la grande fa- « mille chrétienne ; l’Evangile a voulu quelles fussent « rendues égales aux hommes elles tirer de l’abjecte con- « dition dans laquelle elles étaient. Elles ont droit a une « éducation qui réponde a leurs devoirs sublimes et dif- « fiches de mère et de compagne de l’homme. La Loin- « bardie, qui, hors des monastères, n’avait pas d’inslilu- « trices capables d’enseigner les connaissances littéraires, « en compte maintenant 1,076, et c’est une grande « augmentation a la classe des personnes éclairées. On « sentit tellement, (je rapporte toujours les paroles d’A- « porli, et je vous prie d’accorder une attention spéciale « aux importantes observations qui suivent), on sentit « tellement l’utilité des écoles publiques dans toute la « Lombardie, que déjà en i 83 o, c’est-à-dire seulement « dans le cours de 8 ans, on avait créé 53 écoles supé- « rieures de garçons, 14 écoles supérieures de jeunes v filles, 2,267 écoles primaires de garçons, i,o44 écoles « primaires de filles, lesquelles toutes ensemble rece- « vaient 107,467 garçons et 48,1 35 filles. D’après ce « nombre, le rapport entre les élèves et la population est « d’un sur treize . »
Le défaut de renseignemens statistiques de ce genre en Toscane m’épargne une comparaison dont je craindrais d’avoir a rougir. « Dans la ville et la province de Crémone « particulièrement, on a exécuté l’article important du « plan organique qui recommande la formation des * écoles du dimanche et des jours de fête. Cette espèce « d’école fut si bien accueillie du public, que des jeunes « gens de 2^ et 2 5 ans ne sachant point lire, et n’ayant « aucune des connaissances intellectuelles, nécessaires h « tous les hommes, demandèrent a être admis dans les « écoles du dimanche, destinées originairement a exer- « cer et a perfectionner dans leur instruction, les jeunes « artisans sortis des écoles à l’âge de 1 2 ans. On fut obligé « d’y joindre en faveur de ces adultes toutes les branches « de l’instruction primaire. Les leçons d’architecture et « de dessin pour les artisans font aussi partie des écoles « du dimanche. Comment pourrais-je énumérer tout ce « que ces institutions ont d’utile? Cette année on en « compte 4 à Crémone et 55 dans la province : elles re- « çoivent 8o6.élèves. »
Le clergé lombard et le gouvernement autrichien n’adoptent pas, comme vous voyez, la théologie de ce journal italien a qui l’école du dimanche de Figlione, la seule qui existe en Toscane, a paru une nouveauté suspecte, et même une profanation du Sabbat. Les enfans, a son avis, après avoir assisté au catéchisme du curé , doivent aller jouer 'a la balle, comme si une heure ou deux d’école ne laissaient pas assez de temps à des jeux innocens, commesi les devoirs religieux une fois remplis, un exercice de l’esprit s’opposait plus à la sanctification du jour que ne le pouvait faire un exercice du corps. Mais retournons a Aporli.
« Dans les premières années, on vit aussi en Lombar- « die, dit-il, des détracteurs du système d’instruction « populaire. Le plus grand nombre d’entre eux pré- « voyaient des dangers dans 1 émancipation de l’esprit « humain ; et un nombre trop considérable de gens de « mauvaise foi apercevait de loin dans, l’instruction du « vulgaire la diminution d’un gain répréhensible. Je ne « parlerai pas de ceux ci, (écoutezles chaleureuses et « sages paroles d’un ecclésiastique qui comprend sa misa sion céleste), que Dieu les éloigne et suscite le zèle du « gouvernement afin de rendre les peuples assez intelli- « gens pour qu’il ne soit plus possible de les tromper. « Mais les bons esprits, continue-t-il, cessèrent de crainte dre, lorsqu’ils virent que dans l'instruction publique. « on fait marcher d’un pas égal la culture de l’esprit et « celle du cœur; lorsque les maîtres donnent à la fois et « l’éducation et l’instruction aux enlans, alors les écoles « populaires deviennent le remède et le préservatif des « vices qui assiègent l’humanité »
Ici il indique les améliorations visibles apportées dans les mœurs par les écoles populaires de Lombardie. Ces faits, comme je vous le disais au commencement, doivent être a l’avenir la seule et irréfutable réponse que nous devions donner aux ennemis intéressés d’une instruction du peuple bien dirigée.
Mais ces résultats assez grands pour dissiper toute prévention contraire chez les hommes de bonne foi ne suffisaient pas a Aporti et a ceux qui, comme lui, comprenaient quelle réforme durable et étendue il était nécessaire d’introduire dans les mœurs él dans les idées du peuple. L’action régénératrice des écoles élémentaires ne
lui paraissait pas aussi puissante que le promettaient la bonté des méthodes, l’habileté et la sollicitude des maîtres. Alors l’idée de commencer l’éducation et l’instruction des enfans h partir du moment qui les sèvredulait maternel, éclaira sa pensée. «Les écoles élémentaires lui parurent avoir perdu de vue leur véritable but ; il vit que leur résultat était moindre, parce qu’on voulait quelles produisissent autre chose que ce qu’elles pouvaient produire ; parce que leur action tombait sur des personnes qui n’étaient pas préparées, ou qui peut-être l’étaient mal, parce qu’en un mot, en réunissant les écoles de l’adolescence et celles de l’enfance, ces dernieres se trouvaient détruites. Ce fut vers elles qu’il tourna toutes ses pensées, et, transformant les salles d’asile en écoles de l’enfance,il invoqua la coopération des gens de bien, et il dota Crémone de cette précieuse institution.
Mais il est impossible d’abréger cette partie si belle de lecrit d’Aporti dans laquelle il expose l’origine des nouvelles écoles et l’ordre qui y règne, et descend des considérations de la plus haute philosophie scolastique aux particularités les plus détaillées des méthodes et de la marche journalière des écoles. Je vous prie de lire, de méditer les paroles mêmes d’Aporti, et de faire en sorte que le public les lise et les médite.
Les règles qu’Aporti se traça étaient toutes le résultat de l’observation des inclinations naturelles de l’enfance. Ne voulant pas commencer une entreprise si difficile sans les secours de l’expérience, il ouvrit d’abord une seule école pour les enfans dans l’aisance , et explique cette préférence par d’excellentes raisons. II m’est doux de vous faire remarquer*a coté du zèle vif et prudent d A-
porti , l'assistance sage et empressée du gouvernement autrichien qui sait distinguer immédiatement la valeur de la nouvelle institution, et loin de s’en effrayer, l’observe amicalement et lui présente la main. Je laisse parler, Aporti lui-même :
« A peine eus-je soumis ma pensée au gouvernement « de Milan qu’il m’autorisa à l’exécuter par son décret « du 3o août j 829, ordonnant que de temps a autre on « s’informât de la marche suivie par la nouvelle institu « tion , et que l’on recueillît tous les faits qui peuvent y « avoir rapport, de manière a pouvoir par la suite mul « tiplier des établissemens aussi utiles. »
L’épreuve faite sur les enfans dans l’aisance ayant réussi au-dela de tout espoir , Aporti et les bienfaiteurs qui le secondaient se décidèrent a prendre soin des enfans délaissés des pauvres. La fondation d’une école de l’en fance pour les garçons fut proposée en mars 183o, avec le secours d’actions de 3 livres d’Autriche par an , et le 3i août le gouvernement l’approuva en ces termes encourageans:
« Les directeurs de l’institut charitable, voyant que les « aumônes distribuées manuellement servent peu au vé* « ritable soulagement des pauvres et deviennent quelque- « fois l’aliment du vice, pensent qu’il vaut mieux s’en « servir pour nourrir les enfans dans la nouvelle école. » La nouvelle école , depuis le premier de l’an, élevait et nourrissait 34 enfans.
Ces succès donnèrent une nouvelle ardeur au zèle d’Aporti. 11 fonda une école de l’enfance pour les jeu nés filles dans l’aisance , et, secondé par les habitans de Crémone les plus charitables et les plus éclairés, il pro-
posa d’en établir une quatrième pour les jeunes filles indigentes, et le gouvernement impérial et royal, par un décret du 27 novembre 183a , non-seulement en autorisa, mais en ordonna la fondation. Cette nouvelle école de charité pour les filles fut ouverte,le 1 5 janvier 1 833 , et dans le mois de mars contenait 26 filles, tandis que la première fondée pour les garçons en renfermait 92. Au mois d’avril suivant, 011 en comptait 106,et dans l’autre 48 filles. Cela ne fut point suffisant, une seconde école pour les enfans dans l'aisance ( la cinquième établie a Crémone ) s’ouvrit en mars : « Et dans peu, écrivait « Aporti, dans une lettre postérieure a la publication « que je vous communique , dans peu j’espère pouvoir « vous apprendre que d’autres écoles semblables auront « pris naissance parmi nous. »
Voilà le seul triomphe que s’accorde à soi-meme cet humble apôtre de l’enfance qui refuse tout autre titre que celui de zélé coopérateur ; et s’il parle avec joie dans une de ses dernières lettres de la visite faite par le Vice* roi Archiduc Regnier aux écoles de l’enfance, c’est surtout en la considérant comme preuve de la protection accordée ii cette entreprise utile. 11 se réjouit de ce que le prince a caressé tous ces pauvres enfans avec une tendresse paternelle. « Voila, dit-il, la véritable voie ouverte « aux princes pour se faire aimer de leurs sujets. «
Le gouvernement impérial et royal autrichien a chargé Aporti de rédiger le réglement général des écoles de l’enfance. Il avait déjà composé un manuel pour ces écoles qui sera un livre infiniment précieux et que je m’empresserai de présenter ii l’Académie aussitôt qu’il aura paru.
On admet dans les écoles de l’enfance a Crémone les enfans de l’âge de deux ans et demi à six ans. A cet âge ils passent dans les écoles primaires des paroisses. Les enfans sont reçus à 8 heures du matin et gardés jusqu a la nuit. Ils y sont nourris par conséquent; on leur donne une bonne soupe à une heure après midi, et un morceau de pain pour leur goûter. « Cette nourriture frugale, « dit une lettre d’Aporti, les maintient en santé et les « rend robustes. Des enfans , entrés a l’école, débiles, « malsains, mal nourris, offrent après deux mois l’as- « pectde la fraîcheur et de la force. »
Ce développement de la vigueur et de l’adresse du corps est dû aux exercices gymnastiques convenables et sans périls que décrit Aporti.
L’instruction intellectuelle se compose de la lecture, des premières règles de l’arithmétique apprises et répétées de mémoire, et de l’explication des noms des objets les plus intéressans représentés par des images et appartenant aux trois règnes de la nature , aux arts et aux usages de la vie ; des principaux événemens de l’histoire, surtout de l’histoire sacrée, écrits sur des tableaux. Cette instruction est très-sagement divisée en trois parties qui permettent de séparer les enfans en trois classes. La mé thode employée est démonstrative (c’esl-a-dire donnée par des images), et dialoguée.
L’éducation physique et morale est commune a tous. J ’ai parlé déjà de la première , la seconde consiste dans l’enseignement religieux , tel qu’il peut être compris a cet âge , dans le développement des principes de la morale , toutes les fois que l’occasion de les appliquer s’en présente. Ces préceptes , ainsi (pie ceux de la décence pl
de la politesse sont inscrits en caractères lisibles, et suspendus aux murailles de l’école.
On emploie le chant pour reposer l’esprit, plus encore pour adoucir et toucher le cœur par de douces, suaves et pures émotions. Ces chants sont des hymnes a Dieu , et de hautes et touchantes pensées tirées de la traduction des psaumes de Mattéi. Les affections naissantes dans ces âmes vierges apprennent ainsi leur véritable langage ; l’esprit, le cœur et les sens se forment en même temps. L’amour divin et la religion s’éveillent au milieu d’une joie pure : celui qui entend ces chœurs de cent voix enfantines porter au Seigneur la prière de l’innocence pleure d’attendrissement et pense tristement aux paroles froides , isolées et non comprises que nous appelons prière.
Aucun enseignement ne dure plus d’une demi-heure ; les exercices et les récréations se succèdent, de sorte que les enfans ne s’ennuient jamais et que leur santé n’en ressent aucun effet fâcheux ; ils sont ainsi continuellement occupés, mais si gaiment et d’une manière si variée, qu’il n’y a presque jamais de fautes, et qu’il n’est point besoin de châtimens. La punition la plus redoutée est la menace den’ôtre plus reçu h l’école. Comme Aporti ne croit pas les. punitions nécessaires, il trouve aussi que les récompenses sont inutiles et même nuisibles:
« On observe, dit-il, que les enfans entre 2 et 4 ans « n’en comprennent pas la valeur , et que ceux qui en « sont privés éprouvent un grand dépit, en les voyant a accorder aux autres. »
Voila de quelle sagacité est doué le sage de Crémone : l’écrit que je vous présente et ses lettres renferment dans
chaque ligne les plus précieuses observations. On devait, par exemple, décider si chaque école de l’enfance serait confiée a un seul maître ou à deux, et pour s’en tenir a un seul militait, outre la raison de l’économie, la considération plus puissante d’augmenter, en la concentrant sur un seul, l’affection et le dévouement de l’instituteur pour Jes enfans dont il doit être un second père. « Mais « en ne donnant qu’un seul maître a ces écoles, dit Àpor- * ti, il serait facilement fatigué, et l’énergie nécessaire » avec des élèves pleins de vie et de mouvement s’éva- « nouirait en lui. Pour les filles, il suffit d’une maîtresse « aidée par une servante. Les deux maîtres, écrit-il une « autrefois, offrent l’avantage, i° de se suppléer tour a « tour en cas de maladie, sans que le cours des leçons <> soit interrompu ou confié à quelqu'un d’inhabile ; « 2° de contribuer par leur manière diverse de s’expri- « mer, au plus grand développement des enfans. Il est « vrai que la somme des connaissances qui pourront « s’insinuer dans ces tendres intelligences sera plus res- « treinte;mais elles auront l’avantage de leur faire mieux « comprendre les diverses manières d’exprimer les mêmes « choses. Veut-on se convaincre de l’importance de cette « vérité? qu’on interroge un enfant par une formule « autre que celle a laquelle on l’a habitué, et sur les jna- « tières qu’il connaît le mieux il aura de la peine a com- « prendre et plus encore à répondre. D’ailleurs, ajoute- « t-il, le caractère du maître d’école sans coopérateur, « tel qu’on voudrait qu’il fût, est noble et élevé ; mais il « l’est tellement qu’il appartient a la sublimité morale , a et le sublime moral est plus rare que le sublime intel- « lectuel. L’art de l'éducation est encore dans l’enfance
* en Italie ; l’importance n’en a pas été suffisamment sen- « lie : l’opinion générale ne soutient pas encore autant « qu’il le faudrait, par une distinction honorable, celui « qui se consacre a la tâche difficile de former les hommes « a la vertu et a la vérité. C’est pourquoi jusqu’à pré- « sent trouve-t-on peu de personnes éclairées et distin- « guées qui s’y soient dévouées, et le nombre des bons « instituteurs est encore restreint ; mais tout tend main- « tenant à établir le juste principe de la valeur réelle des « hommes aussi nécessaire que celui de l’importance de « leurs lumières et de leurs actions ; et lorsque ce prin- « cipe sera passé en habitude , on pourra en espérer « une augmentation du nombre des maîtres réellement « bons. »
J’ai voulu rassembler ces passages extraits d’une correspondance d’Aporti, qui est entre m'es mains, bien que par là j etende mon discours plus qu’il ne faudrait, parce que j’ai pensé que vous ne seriez pas fâchés de connaître ainsi le fondateur des écoles de l’enfance d’Italie.
11 n’est pas étonnant que les premiers enfans sortis à l’âge de 6 ans de ces écoles dirigées avec une telle sagacité, et placés ensuite dans les écoles primaires, s’y soient distingués par leur bonne conduite et leurs progrès dans l’instruction. Et ces enfans passés aux secondes écoles (je parle des pauvres),croyez-vous que le bon prêtre les abandonne? « Ces enfans, dit-il, passés aux secondes écoles, « retournent dans l’intervalle qui sépare les leçons à l’école « de l’cnfance de charité, pour y être nourris et gardés.» Quelle pensée providentielle ! quel excellent système de soin et et d’instruction qui fonde pour ainsi dire avec une certitude absolue la bonne éducation des enfans du pau-
vre, et qui petit én quelques années changer la face d’un pays!
Maintenant, combien pensez-vous qu’une de ces écoles, qui sont établies pour le bonheur du peuple, puisse couler ? Aporti fait le compte en détail des dépenses d une école de 60 enfans, y compris les alimens. La dépense que nous appellerons de premier établissement, a été portée a 466 livres d’Autriche, et toutes les dépenses de l’année dans lesquelles entre l’entretien du mobilier, .• ont de 1 G3o livres, ce qui revient pour chaque enfant a 76 millésimes par jour, et en y ajoutant l’intérêt du capital employé dans l’établissement de l’école, ne monterait pas tout-a-fait a 77 millésimes. Celui d’entre nous qui voudrait dépenser un sol par jour sauverait donc un enfant ! Si parmi cent personnes qui pourraient dépenser chaque jour un sol en œuvres de charité, on en trouvait seulement 20 qui voulussent l’employer a envoyer un enfant pauvre a l’école de l’enfance, tous les pauvres enfans delà Toscane seraient recueillis dans ces asiles charitables. Toutes les familles des pauvres seraient soulagées. La millième partie de l’argent qui s’emploie en dépenses coupables, de celui qui s’engloutit dans des œuvres de corruption , suffirait h préparer une nouvelle génération intelligente, industrieuse et morale. Je vous l’avoue, ces réflexions m’oppressent l’âme, elles m’égarent dans des pensées inquiètes et désolantes, elle me rendraient presque ennemi des hommes, si je ne pensais pas que la cause d’une telle indifférence pour le bien d’une partie si intéressante de l’humanité, n’est pas proprement la dureté de cœur, mais l’insouciance et l’isolement. On ne soulage pas les maux des pauvres, ou on les secourt mal , quoiqu’on
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dépensant beaucoup, parce que les misères des pauvres ne se voient pas de près ; parce que nous ne conférons pas ensemble sur ces misères et parce que nous ne disons pas entre nous : apportons-y le remède nécessaire.
Dans 1 histoire naturelle on connaît une aggrégation de parties sans organes, sans centre commun, sans vie, qui s’appelle Juxtaposition . Voila, je gémis de vous le dire, voila l’image de la société moderne,telle au moins quelle a été jusqu a présent.
J’espère quelle cessera d’être ainsi. Conîessons-le, nous sommes concitoyens, et nous semblons des étran gers; aucune pensée commune, aucune entreprise commune dirigée vers le vrai bien du plus grand nombre, aucune fraternité, aucune sincère affection ne nous rapprochent, ne nous font communiquer les uns avec les autres, et ne nous donnent cette vie et cette force d’existence sociale qui double la vie et la force des individus. Chacun a, à part fcoi, une bonne idée, un sentiment généreux, chacun a son obole a porter au malheureux, mais ces idées , ces sentimens , ces oboles séparés sont stériles et sans vie. Réunissons-les, ils deviendront une œuvre vivante et féconde. L’association est désormais la seule ressource qui reste a l’industrie et au commerce en péril ; mais, croyez-moi, l’association est bien plus encore le seul remède contre cette tempête de la pauvreté et de l’énergie du peuple, qui déjà gronde et va bientôt éclater sur nos têtes. Associons-nous, non pour combattre ce peuple, mais pour le soutenir, le régénérer, et nous en faire un ami. Je parle ainsi fortement à Florence , parce que Florence, jadis l’émule et l’exemple de toutes les villes de Toscane, Florence, autrefois la première dans la
carrière des œuvres de bienfaisance , esl maintenant vaincue. Pise , la dernière peut-être à suivre jadis Florence, déjà l’atteint, déjà la surpasse. Les notices relatives aux écoles de l’enfance de Crémone, qui les a recherchées? Qui a commencé avec le digne Aporti cette correspondance précieuse de laquelle j’ai pu recueillir les faits intéressans que je vous ai communiqués, et de laquelle on pourrait encore en extraire beaucoup d’autres? ce sont des personnes estimables de Pise que je ne vous nomme pas, ignorant si leur modestie me le permettrait. Tandis que je vous parle ici, on travaille déjà à Pise. Une école particulière pour les enfans pauvres y a été ouverte, et je puis avec un vrai plaisir vous en nommer le fondateur, parce que lui-même s’est fait connaître aux autorités publiques. C’est M, Luigi Frassi. Une imitation des écoles de l’enfance a été aussi établie h Livourne.
N’ayons pas honte que d’autres nous aient précédés, mais établissons entre nous une lutte fraternelle. Dans la Toscane il y a peut-être 26,000 enfans misérables dont le sort est entre les mains des personnes pieuses et compatissantes. À Florence , il y en a peut-être 2,000 qui végètent péniblement dans la misère, dont aujourd’hui les âmes sont encore innocentes ; mais qui peut dire ce quelles deviendront dans peu d’années ! Si j’étais certain du nombre , si j’avais leurs noms, je voudrais vous les faire connaître tous, je voudrais vous présenter deux urnes ; dans l’une vous jetteriez un vote pour leur condamnation à un abandon perpétuel, dans l’autre vous renfermeriez le voterqui les ferait participer au bienfait d’une des écoles de l’enfance semblables à celles de Crémone.
Cessant clc parler de ces malheureux, que vous diraije maintenant? Vous emploierez un jour beaucoup d’argent pour alimenter des mendians qui chercheront peutetre à vous dépouiller et qui troubleront votre paix. Quelques francs, quelques pensées que 1 egoïsme rend peut-être pénibles au premier abord, mais que la charité rend ensuite délicieuses,suffisent pour sauver ces enfans, pour les diriger, pour les rendre bons, pour faire qu’un jour ils vous aiment et vous bénissent. Eh bien ! voila les urnes ! voilà les noms ! choississez.