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C. — Le catalogue de Pierre Roger

Il y aurait à peine lieu de s'arrêter au catalogue de Pierre Roger si on ne lui avait fait jouer jadis un rôle assez curieux pour contester à saint Thomas d'Aquin la paternité de la Somme théologique.

Pierre Roger est un bénédictin limousin qui, après avoir franchi les hautes charges de la carrière ecclésiastique, devint Pape sous le nom de Clément VI (1 342-1 352) 2. Il fut très attaché, semble-t-il, à la doctrine de saint Thomas, ainsi qu'on le peut déduire de quelques faits que nous allons signaler.

Le 23 mars 1323, Jean XXII ordonnait au chancelier de l'Université de Paris de conférer à Pierre Roger la licence et la maîtrise en théologie 3. L'ordre pontifical dut être exécuté promptement 4. Saint Thomas d'Aquin était canonisé le 18 juillet suivant.

1 Ms. porte : Quoniam ecce.

2 Pierre Roger, né à Maumont (Corrèze) 1291, bénédictin à La Chaise- Dieu 1301, prieur de Saint- Pantaléon (Corrèze), abbé de Fécamp 1326, évêque d'Arras 3 décembre 1328, chancelier de France, archevêque de Sens 1329, de Rouen 1330, cardinal des Saints-Nérée-et-Achilée 1338, élu pape 7 mai 1342, t à Avignon 6 décembre 1352. U. Chevalier, Répertoire, I, col. 953 ; Denifle- Chatelain, Char t. Univ. Paris., II, p. 272.

3 Chart. Univ. Paris., II, p. 271.

4 Pierre Roger porte, en effet, le titre de maître en théologie dans un document du 24 avril 1324. Chart. Univ. Paris., II, p. 272.

Pierre Roger a composé un recueil de sermons demeurés, à quelques minimes fragments près, entièrement inédits1. On trouve parmi eux un panégyrique de saint Thomas. Echard a pensé à tort, croyonsnous, que ce discours fut prononcé à l'occasion des fêtes de la canonisation, c'est-à-dire au mois de juillet 1323 2. Nous connaissons les six orateurs qui se rirent entendre à cette occasion, parmi lesquels Jean XXI T et Robert, roi de Sicile et de Jérusalem ; mais Pierre Roger n'est pas du nombre 3. Le panégyrique de ce dernier doit être d'une ou plusieurs années postérieur4. Nous avons eu déjà l'occasion de dire que Bernard Guidonis avait fait hommage de sa légende de saint Thomas d'Aquin à Pierre Roger, vers 1325 5. Les deux religieux, le bénédictin et le dominicain, étaient Limousins et sans doute en rapports assez étroits. Le fait du don de la légende est incontestablement lié à celui du panégyrique, soit que Guidonis ait fourni son œuvre à Pierre Roger pour que celui-ci puisse confectionner un panégyrique dont on l'avait chargé, soit que ce don fût l'occasion pour Roger de composer son discours. En tout cas, il n'est pas douteux que l'orateur ait utilisé l'œuvre de Bernard, comme nous le dirons en parlant du catalogue que Pierre Roger a intercalé dans son éloge de saint Thomas.

Devenu Pape, Clément VI accorda, le 6 février 1344, des lettres d'indulgences pour les fidèles qui visitent les églises des Prêcheurs pendant l'octave de la fête de saint Thomas d'Aquin ; et à cette

1 II existe en une copie du quatorzième siècle, sous le n° 240 de la Bibliothèque de Sainte-Geneviève, à Paris.

2 Script, Ord, Prced., I, p. 293. Echard ne donne aucune justification de son affirmation. On voit qu'il connaît seulement le panégyrique par Launoy qu'il réfute ; et celui-ci se contente de dire que le discours a été prononcé « de B. Thoma recens numéro cœlitum ascripto ».

3 Le récit de la canonisation se trouve dans le ms. 610 (I, 37), de la Bibliothèque publique de Toulouse. Il a été édité dans Percin, Monument a Conventus Toîosani, Tolosae, 1693 ; Bull. Ord. Prœd., II, p. 163 ; C. Douais, Essai sur V organisation des études dans l'ordre des Frères Prêcheurs, Paris- Toulouse, 1884, p. 268-70.

4 Les sermons de Pierre Roger portent, semble-t-il, l'indication des circonstances dans lesquelles ils ont été prononcés. Le panégyrique de saint Thomas a peut-être été prononcé à Avignon devant Jean XXII, ce qui aura autorisé Launoy à dire qu'à ce moment saint Thomas venait d'être récemment mis au nombre des saints. Voy. l'avant-dernière note.

5 Supra, p. 65.

occasion, il fait le plus bel éloge de l'ordre de Saint-Dominique et de son grand docteur1.

Le panégyrique de saint Thomas composé par Pierre Roger contient un catalogue très abrégé des écrits du Docteur angélique. Cette pièce tomba, au dix-septième siècle, sous les yeux de Jean de Launoy. Tout le monde connaît le célèbre critique. Il était doué d'une vaste érudition, d'un esprit audacieux, et, à mon avis, d'un sens historique médiocre. Dans l'unique manuscrit qu'il avait sous les yeux 2, la Somme thêologique ne paraissait pas dans le catalogue. Launoy crut voir un trait de lumière là où de plus calmes que lui auraient soupçonné simplement une lacune. Clément VI, ignorant, dans son panégyrique du Docteur angélique, qu'il était l'auteur de la Somme, l'ouvrage ne pouvait guère être authentique. Partant de ce simple préjugé, Launoy se livre à des considérations vraiment puériles. Ne mentionnons que la valeur exceptionnelle qu'il attribue à ce catalogue, qui de fait est, avec celui de Tocco, le plus insignifiant de tous ; ce qui s'explique d'ailleurs par l'usage auquel il était destiné : faire partie d'un sermon.

Launoy avait émis ces jugements étranges au cours d'un ouvrage publié en 1675 3. La même année, le P. Noël Alexandre, le célèbre auteur de l'Histoire ecclésiastique, lui répondit par un petit opuscule Summa Sancti Thomae vindicata 4. Le P. Jacques Echard reprit plus tard le même thème, mais avec d'autres préoccupations et sur une plus vaste échelle 5. Il est à peine besoin de dire que ces auteurs démontrèrent à l'évidence l'erreur de l'affirmation de Launov ;

1 Bull. Ord. Prœd., II, p. 226.

2 Le manuscrit appartenait, ainsi qu'il nous l'apprend, à la bibliothèque de Charles-Maurice Le Tellier, archevêque de Rouen ; et comme celui-ci légua sa bibliothèque à celle de Sainte-Geneviève, il n'est guère douteux qu'il s'agit du même manuscrit qu'on trouve encore dans cette bibliothèque et que nous avons signalé plus haut.

3 Veneranda Romanae Ecclesiae circa Simoniam traditio, Parisiis, 1675. Le passage en question se trouve p. 290 et suiv. Il est reproduit dans Script. Ord. Praed., I, p. 293. Dans les Opéra omnia de Launoy, Coloniae Allobrogum, t. II, pars secunda (173 1), p. 522 sq.

4 Summa Sancti Thomae vindicata et eidem angelico doctori asserta, Parisiis,

5 Sancti Thomae summa suo auctori vindicata, sive de V. F. Vincentii Bellovacensis scriptis dissertatio, Parisiis, 1708. La matière de ce volume in-8° de 640 pages est passée en grande partie dans les Script. Ord. Praed.

car si un ouvrage de saint Thomas est authentiqué, c'est bien la Somme théologique.

D'après ce que nous avons déjà dit, on comprend que Pierre Roger a utilisé, pour son panégyrique et pour le petit catalogue qu'il renferme, la vie de saint Thomas de Guidonis dont l'auteur lui avait offert un exemplaire. L'examen du contenu du catalogue confirme cette donnée.

Pierre Roger compose exclusivement son catalogue avec les ouvrages les plus importants de saint Thomas. Il indique spécialement trente numéros, et en bloc une quarantaine d'opuscules. Pour rendre moins lourde son énumération, il divise son contenu en divers groupes. Le premier, assez peu homogène, renferme les écrits sur les Sentences et les autres Questions ; le second, les écrits sur la Bible ; le troisième, les Commentaires sur la philosophie ; le quatrième, les Commentaires sur la logique ; le cinquième mentionne collectitivement les opuscules.

Que le catalogue de Pierre Roger dérive de celui de Bernard Guidonis, cela est aisé à établir, même en laissant de côté le fait signalé plus haut, que le futur Clément VI avait reçu de Guidonis sa légende de saint Thomas. Le catalogue de Roger, en effet, ne contient que des ouvrages qui se trouvent dans le catalogue de Guidonis. En outre, quand il écrit (n° 26) : Item sunt parva opuscula circiter quadraginta, il emprunte cette donnée à Guidonis, qui seul, parmi tous les auteurs de catalogues, nous la fournit : Sunt autem [opuscula] circiter quadraginta 1.

Par contre, l' énumération de Pierre Roger contient un plus ou moins grand nombre d'ouvrages qui ne paraissent pas dans les autres catalogues desquels elle pourrait être dérivée, parce que ces catalogues sont antérieurs, nous voulons dire Ptolémée, Tocco et la Tabula. On pourra aisément faire cette comparaison sur le tableau général du contenu des catalogues que nous donnerons dans la suite. On y verra, en particulier, que seuls Guidonis et Roger coïncident sur le nombre et l'ordre d'énumération des Questions disputées (Guid., 24 ; Rog., 4). Quant au catalogue officiel, Roger ne l'a pas eu sous les yeux, non seulement parce que les actes du procès de canonisation étaient des documents qui ne devaient guère circuler, mais aussi parce que Roger n'aurait pas négligé d'en tirer les Com-

1 Supra, pp. 69-70.

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mentaires sur les quatre Evangiles (Off., 35-38). Il les a omis parce qu'ils manquent au catalogue de Bernard Guidonis1.

Quant au fait de l'omission de la Somme théologique, relevé par Launoy, l'explication en est très simple. Comme nous ne connaissons qu'un seul manuscrit et que nous ne pouvons collationner sa leçon, nous devons admettre que le copiste a laissé s'introduire ici ce qu'on appelle, en terme d'imprimerie, un bourdon. Il a omis le n° 2, que nous avons rétabli entre crochets, parce que les nos 2 et 3 commençant par le même mot, son regard s'est porté sur le mot quatuor du n° 3 en sautant le n° 2. Ce phénomène est connu de tous les copistes, et on le rencontre fréquemment dans les manuscrits qui n'ont pas été collationnés. Echard, si attentif et scrupuleux, a commis une faute semblable en transcrivant le catalogue de Pierre Roger, où il a laissé tomber les nos 25-28. La preuve d'ailleurs qu'il en est ainsi, et Launoy aurait dû s'en apercevoir, c'est que Pierre Roger annonce que les écrits de cette section constituent seize volumes. Or, en l'absence de la Somme théologique, il est impossible de trouver ce total, quel que soit le procédé de computation qu'on adopte. Il en est tout autrement dès qu'on y introduit la Somme. On obtient alors quatre volumes pour les Sentences, quatre pour la Somme théologique, un pour la Somme contre les Gentils, six pour les diverses Questions disputées, et un pour les Quodlibets, ce qui donne le total des seize volumes annoncés.

Il va sans dire que le catalogue de Pierre Roger, en n'indiquant le titre d'aucun des quarante prétendus opuscules de saint Thomas, n'est d'aucune utilité notable dans la question de la détermination des œuvres authentiques. Nous avons cru cependant devoir nous y arrêter à cause du rôle futile qu'avait cherché à lui faire jouer Jean de Launoy, et afin d'être un peu complet sur la matière.

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