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CHAPITRE PREMIER

LÉSIONS FONCTIONNELLES QUI SE MANIFESTENT SOUS L'INFLUENCE DES INHALATIONS ÉTHÉRÉES.

L’inspiration brusque d’un air chargé de vapeurs d’éther est toujours suivie d’une impression pénible; un sentiment de picotement, une saveur désagréable se développent dans larrière-gorge et semblentse prolonger dans le trajet de la trachéeartère. Les glandes salivaires fournissent une sécrétion abondante.

L’effort qui préludait à une large inspiration s’interrompt brusquement et ne se continue que par saccades ; il semble que les ramifications trachéales soient douées d’une sensibilité qui se réveille vive-

ment sous l'influence de l’éther et qui sollicite les

secousses expulsives de la toux, aussitôt que l’agent modificateur tend à franchir leurs limites supérieures. Souvent c’est la glotte qui réagit la première contre les vapeurs inhalées et qui, par ces contractions spasmodiques, s'oppose à leur introduction dans les bronches.

Ces accidents, d’ailleurs si légers, sont toujours de courte durée. On les évite facilement, du reste, en ménageant à la vapeur d’éther une introduction très-lente et progressive. Bientôt les inspirations s’achèvent sans effort, elles deviennent larges et profondes, la vapeur éthérée afflue abondamment dans les ramifications bronchiques désormais accoutumées à la recevoir.

Le fluide largement absorbé, répand son action sur les grands systèmes de l’économie et développe les phénomènes si remarquables de l’éthérisme.

Alors s'élève dans la poitrine un sentiment de chaleur qui semble s’irradier dans tout l’organisme. — Le pouls s'accélère, les yeux s’injectent, l’ouïe est troublée par des bourdonnements qui deviennent de plus en plus intenses et que le moindre bruit exaspère.

Un frémissement vibratoire qui simule assez bien l’'engourdissement qui résulte de la compression lente et prolongée d’un cordon nerveux, naît dans les extrémités; d’abord faible et comme accompagné d’un léger sentiment de froid, il gagne le tronc

de proche en proche.

Peu à peu les battements du cœur se ralentissent, les mouvements perdent leur force et leur assurance, le frémissement vibratoire éloigne ses oscillations et aboutit à un véritable engourdissement général. L'individu qu’on éthérise ressent un irrésistible besoin de repos, un éloignement absolu, une indifférence complète pour tout ce qui l’environne. Il n’a plus qu’un seul but, qu’un seul désir obscur, mais impérieux, c’est de trouver une position favorable pour étaler ses membres alourdis, afin qu’il puisse s’abandonner tout entier à ce vague indéfini qui commence à l’envahir.

À dater de ce moment, chaque inspiration hâte d’une manière sensible le terme de l’éthérisation. La face se détend, la vue s’obscurcit, les yeux deviennent brillants, et se tournent en haut, bientôt les paupières s’abaissent, l’ouie cesse de s’exercer, l'odorat, le goût, le toucher perdent également leurs fonctions.

Des accès de gaieté irréfléchie se révèlent par un rire irrésistible, plus rarement un sentiment de tristesse s’empare de l'individu qui sent ses idées lui échapper à mesure que ses sens refusent de le mettre en contact avec le monde extérieur. Bientôt il ne conserve plus qu’une conscience obscure de son existence, sa sensibilité s'émousse de plus en plus et finit par disparaître, les inspirations sont lentes et bien cadencées, le pouls tranquille et régulier. À cette somme de lésions fonctionnelles

succède une impression obtuse, indéfinissable; l’intelligence nage dans un infini qu’il est impossible de caractériser quand on ne l’a éprouvé soi-même et qui chez quelques individus aboutit à une volupté indicible.

C'est cet engourdissement général, cette espèce de transition progressive de la vie à la mort qui émousse et abolit la sensibilité tactile générale, et permet au chirurgien d’exécuter les opérations les plus graves sans provoquer la moindre douleur.

Si l’on dépasse ce terme, la respiration devient stertoreuse, la face pâlit, les extrémités se refroidissent; les mouvements, l'intelligence, la sensibilité sont anéantis ; la vie de relation tout entière a cessé d’être.

À un degré plus avancé encore, la respiration cesse, les battements du cœur sont rares et imperceptibles, puis complétement nuls; la vie organique est elle-même momentanément enrayée. C’est cet état de mort apparente si rapproché de la mort réelle qu’on a si énergiquement caractérisé sous le nom de cadavérisation.

Excitation, engourdissement , insensibilité : telle est, en trois mots, l’action de l’éther sur l’orgapisine.

L’insensibilité se développe habituellement en cinq à six minutes avec un appareil convenable, Quelquefois elle ne paraît qu’au bout de douze minutes et même un quart d'heure ; souvent son dé-

veloppement est plus hâtif et peut survenir après quelques inspirations.

Dès que les propriétés merveilleuses de l’éther furent divulguées, la Société des médecins allemands de Paris, décida, dans la séance du 45 janvier, qu’il serait tenté des expériences sur ceux de ses membres qui voudraient bien s’y soumettre. Ces expériences qui ont été faites sur des sujets de 25 à ol ans, tous médecins, doués d’une bonne constitution, nullement prévenus contre les résultats, et possédant l'instruction nécessaire pour analyser et communiquer leurs impressions,ont été suivies avec unerigueur vraiment scientifique. On a noté surtout avec soin l’état du pouls avant, pendantetaprès l’inhalation de l’éther. Les limites de ce travail ne me permettent pas de rapporter les chiffres des 19 expériences qui ont été publiées dans la Gazette médicale, j'ai seulement pris les moyennes. Les voici :

: | DURÉE Avant l’expiration, | TOTAL NOMBRE moyenne nombre par minute.| des inspirations des de l'expérience, | TT | pendant l’inhalation. pulsations. des puis. | des insp. !

4m jsec 89 21 80 Ang 2er min 107

On a toujours observé au début de l’expérience un accroissement très-notable de la fréquence du pouls et de la respiration; cet accroissement s’évanouissait progressivement jusqu’au point où les

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pulsations étaient presque imperceptibles (1). Ces conséquences sont l’expression de ce que l’on observe le plus généralement. M. Gerdy (2) prétend cependant que, sous l'influence de l’éther, son pouls n’a pas subi de changements appréciables ; c’est une exception qui ne diminue eu rien la valeur des faits précédents.

La durée de l’éthérisme, c’est-à-dire de cet état de collapsus général qui anéantit momentanément la faculté de sentir et de se mouvoir, est aussi trèsvariable : tantôt elle ne se maintient que pendant quelques secondes; on l’a vue persister pendant dix minutes; plus habituellement elle oscille entre une et cinq minutes.

La description que je viens de faire du développement et de la disparition progressive des phénomènes de l’éthérisme, s'applique à la généralité des cas. C’est comme pour les maladies l'exposé classique : il embrasse l’ensemble des faits, mais il ne contient pas l'exposition de leurs variétés infinies, de leurs variétés cliniques si je puis ainsi dire.

L’insensibilité est constante et constitue le fait dominant de l’éthérisme. M. Vidal de Cassis est le seul qui ait constaté une sensibilité exagérée : il a vu la douleur être beaucoup plus vive chez un homme éthérisé qu’il opérait d’une varicocèle (3),

(1) Gazette méd., 1841, t. IL, p. 101-103.

(2) Bulletin de l’ Acad. roy. de méd., t. XU, p. 303. (3) Union médicale, t. Aer, p. 33.

J'ai tout lieu de croire que l'appareil dont il s’est servi était défectueux ou qu’il a été mal appliqué. Cette insensibilité peut être prolongée fort longtemps quand on cesse l’inhalation pour la reprendre ensuite, à de courts intervalles. M. le professeur Sédillot, mon maître, a puainsi la prolonger pendant une heure et demie sans aucun inconvénient. Insensiblement cet état se dissipe : les facultés abolies reparaissent dans le même ordre qu’elles s'étaient éteintes ; les mouvements se prononcent de plus en plus; les paupières se soulèvent et les yeux sont étonnés de retrouver les objets qu’ils avaient l’habitude de voir: les idées semblent sortir une à une du chaos où les avaient plongées lesvapeursinhalées; le pouls et la respiration reprennent leur rhythme normal; la chaleur revient à la peau; l'individu semble renaître. Demandez-lui ce qui vient de se passer : il vous répondra qu’il n’en sait rien; seulement il vous fera part des rêves plus ou moins bizarres qui sont venus remplir les quelques minutes qui viennent de s’écouler, minutes qui lui ont paru longues comme des annees.

Il y a entre la marche ascendante des effets de l'éther et l’ordre de leur disparition progressive, dit M. Blandin, « une différence que nous ne pouvons omettre de signaler ici : les périodes se succèdent parfois avec une telle rapidité chez certains individus qu’elles paraissent en quelque sorte confondues ensemble et qu’il est difficile de les distin-

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guer les unes des autres. Les secondes, au contraire, se déroulent avec lenteur, dans un ordre parfaitement régulier, et pour cette raison elles se prétent admirablement à l’étude physiologique de l'éther (4). »

On a vu les muscles se roidir tétaniquement ou se contracturer au lieu de présenter leur relâchement habituel. L'intelligence se conserve souvent, les autres fonctions étant abolies. M. Gerdy nous dit qu’il a constaté sur lui-même ce fait curieux : il maîtrisait ses mouvements et son jugement par une volonté ferme ei soutenue, alors que tous ses . Sens lui refusaient leur concours et que sa sensibilité tactile générale était presque abolie. Je dirai avec M. Moreau, qui a aussi expérimenté sur luimême (2), qu’il est bien difficile de rester le maître de son intelligence sous cette influence si profondément annihilante de l’éther; le plus souvent nos idées nous échappent et notre volonté s'éteint, toutes les fois que notre être physique et matériel est anéanti.

Chez l’homme, les trois grandes facultés de la vie de relation (sensibilité, intelligence, motricité) ne S'éteignent pas dans un ordre déterminé et Consiamment régulier : elles peuvent être abolies simultanément ; linsensibilité peut coïncider avec une intelligence encore libre et des mouvements

(1) Bulletin de l'Acad. roy. de méd., t. XI, p. 508. (2) Mém. cité.

DE L'ÉTHER SULFURIQUE. 25 volontaires possibles ; enfin, l'intelligence seule peut exister et les deux autres facultés être anéanties. |

La mort peut-elle être le résultat de Pinhalation si l'on continue celle-ci au delà du moment où Îles sujets sont devenus insensibles aux excitations extérieures? — Ce fatal événement, s’il est possible, arrive-t-il bien loin de l’époque où l’insensibilité a été absolue?

Telles sont les deux questions que se pose M. Blandin dans sa communication à l'Académie de médecine, le 23 mars; il résout la première affirmativement, et fixe le terme de la seconde.

Oui, en effet, on peut tuer des animaux en leur faisant pendant longtemps respirer de léther. M. Baillarger a produit ce résultat sur des chiens au bout de quarante-cinq minutes; MM. Longet et Blandin l’ont aussi constaté sur des lapins. J'ai cherché à vérifier ces faits. J’ai soumis un chien aux inhalations d’éther pendant une heure quinze minutes, l’'appareilétant plongédans de l’eau à +45: l'animal a été longtemps sous le poids d’un collapsus profond ; mais peu à peu, ses fonctions ont repris leur exercice normal, et le lendemain soir il était entièrement rétabli.

Je n’ai pas expérimenté sur des lapins; ils sont peut-être beaucoup plus accessibles que les chiens à l’action de l’éther. 11 m’a toujours été impossible de réaliser les résultats que M. Baillarger a signalés

à l’Académie de médecine. Il est possible que les boîtes où il renfermait la tête des animaux mis en expérience ne permissent pas à l’air extérieur un assez libre accès.

M. Longet (1) fixe à 6 ou 12 minutes après le développement de l’insensibilité, le moment où la Mort survient chez les lapins. Cette limite n’a pu être déterminée chez les chiens, ni heureusement chez l’homme. Tout porte à croire que pour lui, elle doit être très-reculée.

ARTICLE PREMIER

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