ACTION DE L’ÉTHER NITREUX
M. Flourens, le premier, a soumis des animaux aux inhalations d’éther nitreux. Dans son rapport à l’Académie des sciences, du 22 février, il dit que ses chiens étaient morts au bout d’une à 2 minutes; que leur sang et leurs muscles avaient une couleur d’un êrun chocolat. M. Balard fit la réflexion, que Péther employé était probablement nitreux. Je regarde maintenant ce fait comme certain, en comparant les résultats que j’ai obtenus avec le peu de données qu'a laissées M. Flourens. Je viens en effet d'établir que l’éther nitrique n’amenait aucune coloration particulière du sang, et qu’il ne provoquait jamais la mort en une ou deux minutes.
L’éther nitreux est excessivement volatil, puisqu’il entre en ébullition à quelques degrés au-dessus de zéro. Il devait donc pénétrer dans les poumons en quantité très-considérable, et produire des effets rapides. Deux expériences m'ont suffi pour me faire juger son action.
PREMIÈRE EXPÉRIENCE. — Jeune et grand chien, très-vigoureux, mais un peu mou. — Aussitôt qu’on ouvre le robinet de l’appareil à inhalations, les inspirations se ralentissent et deviennent tellement saccadées qu'il est tout à fait impossible de les compter. L’animal résiste très-vivement et pousse des cris étouffés, comme chevrotants. Au bout de 18 secondes, les membres, qui étaient tremblotanis, se roidissent, la respiration s'arrête, l’animal
e laisse aller, exécute encore quelques mouvements de la tête sur le tronc, et meurt. Le canal de l’urètre donne immédiatement issue à une trèsgrande quantité d'urine. |
Autopsie. — Elle est pratiquée immédiatement.
Appareil respiratoire. — Poumons d’une teinte bistre à l'extérieur; larges taches sous-pleurales, plus foncées, tranchant vivement avec la couleur uniforme de l'organe; consistance moelleuse, crépitation facile sous le doigt; section uniformément bistrée, donnant par la pression une assez grande quantité de liquide brunâtre; la muqueuse pulmonaire est normale jusque dans les canaux bronchiques de quatrième ordre; dans les dernières ra-
mifications, elle présente la couleur extérieure de l'organe.
Cœur volumineux : cavités droites distendues par un sang liquide, d’une couleur analogue à celle du chocolat; cavités gauches presque vides.
Appareil cérébro-spinal. — A. Cerveau. Les méninges sont médiocrement injectées à la face supérieure des hémisphères cérébraux; à la base du cerveau, leurs vaisseaux présentent. une vive injection, ou plutôt une 2mplétion considérable, surtout abondante aux points de jonction de la protubérance annulaire avec le bulbe, avec les cuisses du cerveau, en avant et en arrière du chiasma des nerfs optiques.
La substance cérébrale me paraît saine de couleur et de consistance. La pression fait cependant suinter à la surface des sections pratiquées, un sablé bistré très-peu abondant, pour la substance des hémisphères, beaucoup plus confluent au niveau des corps striés et des couches optiques.
B. Bulbe. — Sa substance présente une injection évidente à son point d’union avec le mésocéphale. Cette injection diminue progressivement à mesure qu’elle devient plus inférieure ; elle parait plus vive pour ses faisceaux antérieurs que pour Îles postérieurs.
CG. Moelle. — La pie-mère rachidienne est injectée comme celle du cerveau. La pulpe nerveuse de la moelle sectionnée à diverses hauteurs, pré-
{98 n° PART. — ACTION PHYSIOLOGIQUE DES ÉTHERS D sente un peu de pointillé à sa jonction supérieure avec le bulbe; au-dessous, ce pointillé s "efface, et la substance spinale paraît entièrement saine. Organes digestifs. —Le foie présente à l'extérieur la même coloration que le poumon, les mêmes taches sont sous-séreuses; seulement leurs limiles sont beaucoup moins bien tranchées. Le parenchyme est gorgé de sang liquide, ayant les mêmes propriétés que celui du cœur. — Les reins, la rate, ont la couleur brunâtre du foie. ive ne présente aucune al-
tération. |
DEUXIÈME EXPÉRIENCE, — Un chien plus petit, mais plus âgé et plus vif que le précédent, présente absolument les mêmes phénomènes; au bout de 15 secondes ses membres sont pris d’un tremblement général, il les roidit convulsivement, fait une inspiration profonde et succombe. Il a été impossible de saisir le rhythme du pouls et celui de la respiration à cause de leur irrégularité et de leur fréquence; les pupilles sont dilatées.
Autopsie, à heures après la mort. — Les poumons présentent les mêmes lésions que chez l'animal dont j'ai précédemment rapporté l'expérience. Leur couleur bistre est seulement beaucoup plus foncée. — Le cerveau, la moelle allongée et la moelle épinière , offrent absolument les mêmes altérations. Les cavités droites du cœur, les viscères abdominaux parenchymateux sont gorgés de sang
Lg $ .
= brunâtre. — Les globules du sang ne présentent
d'autre altération que celle de leur couleur,
Voici textuellement ce que dit M. Flourens sur ses expériences entreprises soi-disant avec l’éther nitrique : « Dans trois expériences faites avec l’éther nurique, l'animal a constamment succombé dans l'espace compris entre À et 2 minutes. » Et sous forme de remarque il ajoute : «Le sang de l'animal soumis à l’éther nitrique devient presque tout à fait noir, ou plus exactement d’une couleur brun chocolat toute particulière, et les chairs ont la même couleur que le sang (f). »
CONCLUSIONS
1. L'action délétère de l’éther nitreux est presque instantanée et peut être comparée à celle de acide cyanhydrique.
IT. Cette action s'exerce en 18 à 29 secondes.
1. Elle paraît frapper rapidement et particulièrement la moelle allongée et le nœud vital, le mésocéphale et ses dépendances.
IV. L'éther nitreux communique au sang une couleur bistrée ou d’un brun chocolat, d'autant plus foncée que les inhalations ont été plus prolongées.
V. Les globules du sang ainsi altéré, examinés au microscope, ne présentent aucune altération de
(1) Comptes rendus de l Acad. des sciences, 22 février 1847, p. 257. ÿ
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forme : leur consistance paraît seulement un peu moindre : ils ne rougissent plusau Contact de l’oxi-
gène.
OpssnvarTions. — On est frappé d’étonnement et même de frayeur, en face de cette promptitude avec laquelle l’éther nitreux tue les animaux qui le respirent. On ne saurait comparer cette action violente qu’à celle de l'acide cyanhydrique.
Les animaux n’ont que le temps d’inhaler et de se roidir; puis ils succombent.
Je pense bien qu'ici, les partisans de l’asphyxie ne viendront pas expliquer ce fait avec leur théorie. Vous aurez beau admettre que pas une molécule d’oxigène n’a pénétré dans les poumons des animaux que vous venez de tuer avec l’éther nitreux, vous ne pourrez évidemment pas expliquer ainsi cette mort si prompte qui les a frappés.
11 y a eu évidemment ici, comme toujours, une action spéciale : les animaux sont morts empoisonnés par le poumon. Le poison qui les a tués n’a pénétré dans lesang qu’en proportions extrémement minimes, car il n’y en avait que quelques grammes dans l'appareil, et cette quantité n'a presque pas subi de diminution appréciable, il faut donc qu’elle ait agi avec une effrayante rapidité. Quels sont les organes qui ont été frappés ; quel est le mécanisme de cette mort si instantanée?
L'état du sang suggère la première réponse.
L'animal est mort par suite de altération de ce liquide. Je voudrais qu'il fût aussi facile de prouver cette assertion qu’il est aisé de l’énoncer : avancer un fait, ce n’est pas éclairer le mécanisme qui l’a produit. Je ne doute point que la mort ne doive être la conséquence d’une altération pareille, mais je voudrais savoir s’il ne s’y joint pas une lésion rapide du système nerveux qui se Surajoute à l'intoxication éthérique.
Dès la première inhalation, l'animal qui semble deviner l’action puissamment délétère des vapeurs qu'il respire, s'arrête; à la seconde, des convulsions, des roideurs, des tremblements, agitent tous ses muscles ; ces phénomènes prennent pour ainsi dire, une plus grande intensité à mesure que la poitrine se dilate pour recevoir une plus grande quantité d'air empoisonné. Expliquerez-vous cette action si rapide, ces manifestations désordonnées du système locomoteur par un commencement d’altération du sang? Mais ces lésions sont tellement instantanées, qu'elles se développent avant que le sang éthérisé ne soit arrivé aux centres cérébraux. Admettons que le sang ainsi altéré ne puisse plus servir à la nutrition interstitielle, et je crois que c’est incontestable : il faudra bien reconnaître qu'il y a,en outre, une action directe exercée sur le Système cérébro-spinal au.quel elle est peut-être transmise par les pneumogastriques,
Il y a donc une action produite sur le système nerveux. Quelle est cette action? c’est ici qu'est tout le problème. Dire qu’elle consiste à éteindre les fonctions du système cérébro-spinal, qu’elle porte spécialement sur le nœud vital, c’est presque dire en définitive qu'elle amène la mort parce qu’elle tue. La congestion des méninges el lengorgement sanguin des viscères ne suffisent pas pour expliquer la cessation rapide de la vie.
L'injection du bulbe au niveau du nœud vital, celle de la pie-mère au point de jonction du mésocéphale et de la moelle allongée, pourraient faire croire que l’action de l’éther s’est portée rapidement sur le nœud vital; mais, je le répète, cette opinion n’a aucune base solide et le problème at-
tend encore sa solution.
ARTICLE II