CHAPITRE PREMIER
DES CONDITIONS GÉNÉRALES QUI CONTRE-INDIQUENT L'INHALATION DES VAPEURS D'ÉTHER.
Ces conditions tiennent ou bien : 4° à l’état physiologique de l'individu, ou bien : 2° à un état morbide particulier.
1° Contre-indications physiologiques. — Ce sont celles qui ont rapport à l’âge, au sexe, au tempérament et à la constitution.
À. Age. — L’inhalation des vapeurs éthérées a été employée aux deux extrêmes de la vie. En Angleterre, M. Nordmann a éthérisé un enfant de huit mois auquel il a enlevé une tumeur érectile de la joue. L'opération a été des plus heureuses (41). L’insensibilité avait été produite à l’aide d’un mouchoir imbibé d’éther qu’on avait placé devant la bouche du petit malade. — En Allemagne, le professeur Heyfelder (2) a rendu insensible un
(1) Westminster medical Society.
(2) Mém. cité.
petit enfant de dix mois, qu’il a opéré d’un bec-delièvre double. Cette opération avait été faite une première fois, et n’avait pas réussi.
Ces deux faits nous prouvent que les vapeurs d’éther sont complétement innocentes sur les enfants qui sont encore à la mamelle. On aurait pu le présumer d’après leur innocuité chez les fœtus, mais la plus grande prudence doit toujours présider à l’éthérisation dans ces cas qui ne sont qu’exceptionnels. Cette prudence ne doit pas aller cependant jusqu’à la timidité, car tout le monde connaît la difficulté avec laquelle on maintient les enfants que l’on veut opérer, surtout à la face. L’inhalation de l’éther, en les plaçant dans une immobilité et une insensibilité complètes, donne à l'opérateur plus de sécurité et à l’opération plus de chances de guérison.
À l’hôpital des orphelins, des enfants de sept à quatorze ans ont pu être impunément éthérisés par M. Delabarre, et subir, dans cet état, des extractions de dents, sans qu’il en soit résulté le moindre inconvénient.
Chez les vieillards, l’éthérisation peut être faite avec la même sécurité. Nous voyons M. Roux l’employer sur un malade de 80 ans, qu’il opère de la taille, et M. Giraldès sur un vieillard de 80 ans. Les cas dans lesquels on a éthérisé des hommes de 60 ans, sont très-communs, ils n’ont jamais offert aucun accident particulier.
170 In° PART. — APPLICATIONS THÉRAPEUTIQUES
Je crois cependant, qu’en raison de la lenteur de la circulation et des altérations fréquentes du Système vasculaire, que présentent si souvent les vieillards, il serait imprudent de prolonger trop longtemps chez eux, l’état d’insensibilité et d’inertie, que déterminent les inhalations éthérées.
B. Sexe. — Les femmes comme les hommes sont soumises à l’action stupéfiante de l’éther ; seule: ment, leur nature plus délicate, leur système nerveux plus impressionnable, les rendent plus accessibles à l'influence de cet agent. Quelquesunes ont éprouvé de véritables attaques d’'hystérie, d’autres ont trouvé des visions érotiques dans l’extase où l’éther les avait plongées ; d’autres enfin, sont tombées dans de véritables convulsions. Ces faits sont incontestables, mais ils sont loin de représenter la majorité des cas; ce ne sont, en définitive, que des exceptions. Il suffit, pour s’en convaincre, de relever les cas nombreux d’éthérisation chez les femmes, que renferment les revues périodiques.
Et, c’est cependant là le thème des accusations précoces que M. Magendie fulmina contre l’emploi des vapeurs d’éther; c’est toujours le grand argument de ceux qui, encore aujourd’hui, poursuivent l’éther de leurs objections intempestives. Mais combien de femmes n’ont-elles pas inhalé l’éther, sans en éprouver aucune secousse nerveuse de nature inquiétante! — M. Velpeau et bien d’autres
ont éthérisé des filles hystériques, sans provoquer, ni hâter leurs attaques. Enfin, les inhalations d’éther ont été même employées contre l’hystérie!
Il me semble donc, qu’en définitive, le sexe féminin ne contre-indique nullement l’emploi de l’éther ; on ne doit jamais hésiter à y recourir dans les opérations très-douloureuses ou celles que nécessite le relâchement des muscles.
C. Tempérament et constitution. — Ces deux mots doivent ici être associés, car leur signification se confond sous l'influence de léther.
Je ne connais pas de tempérament ou de constitution qui puisse être réfractaire à l’action de l’éther. Jai déjà dit ce qu’on devait penser de ces idiosyncrasies qui sont devenues de plus en plus rares à mesure que les appareils à éthérisation se sont davantage perfectionnés. On peut cependant établir d’une manière générale que les individus débiles, très-nerveux, subissent plus rapidement les effets de léther que les hommes robustes et bien musclés. Ceux-ci s’éthérisent toujours bien plus lentement, ils présentent très-souvent des mouvements désordonnés, des contractions brusques, avant d'arriver à l’état d’insensibilité et d’inertie absolues. On doit craindreles effets de l’éther chezles individuspléthoriques, à tendance apoplectique.
90 Contre-indications dues à un état morbide. — Les sujets qui sont prédisposés aux hémoptysies,
aux Congestions pulmonaires, ceux qui sont atteints de bronchite aiguë, ne doivent être soumis aux inhalations d’éther que dans des cas d’urgente nécessité.
On en trouve quelques-uns dont la tête se congestionne très-fortement, dès les premières inhalations, au point d’obliger l'opérateur à les discontinuer.
Chez certains, la glotte se refuse à livrer passage aux vapeurs inspirées, et leur contact suscite des accès de toux que rien ne peut surmonter.
Un opérateur habile n’observe pour ainsi dire jamais cette résistance instinctive de l’ouverture du larynx. Il finit toujours par la vaincre, en modérant progressivement l’entrée de l’éther. Ainsi, sur cent vingt éthérisations, M. Heyfelder n’a vu qu'une fois la toux s’opposer complétement au développement des effets de l’éther.
Les autres contre-indications qui doivent faire proscrire l'emploi de l’éther, trouveront mieux leur place à propos de ses applications thérapeutiques.