APPLICATIONS DES INHALATIONS D'ÉTHER À LA CHIRURGIE
L'éther répand son action sur les trois grands systèmes de la vie de relation, et provoque toujours
DE L'ÉTHER SULFURIQUE. Mo
des désordres plus ou moins permanents de l’intelligence, et une abolition plus ou moins complète des mouvements et de la sensibilité. De toutes ces perturbations, la chirurgie n’a mis à profit que les deux dernières, la médecine s’est réservé presque exclusivement l'application de la première,
Sil’on n’employait les inhalations d’éther dansles opérations chirurgicales, que pour anéantir les douleurs qui les accompagnent, leur usage serait général et ne reconnaîtrait aucune contre-indication ; mais ilest loin d’en être ainsi. Si les effets de l’éther sont favorables dans la plupart des opérations (et c'est un fait qui n’est aujourd'hui contesté par personne), on ne peut pas dire qu’ils le soient dans toutes. Les opérations qui les contre-indiquent sont les exceptions, mais ce sont des exceptions qu’il est bon de faire connaître. On peut les ranger sous les chefs suivants :
1° Cas où une opération doit être très-longue, quoique douloureuse. — M. Blandin, dans le travail qu’il a présenté à l’Académie de médecine (1), a fortement insisté sur les inconvénients graves qui peuvent résulter d’une éthérisation trop prolongée. J'avoue qu'aujourd'hui, en présence des faits nombreux qui s'accumulent chaque jour à la clinique de M. le professeur Sedillot, de Strasbourg, en présence de ces éthérisations prolongées que
(1) Bulletin de l’ Acad. royale de médecine, t. XII, p. 505.
17% 11] PART. — APPLICATIONS THÉRAPEUTIQUES certains accoucheurs ont fait subir à des femmes en travail, il n’est plus permis de partager les craintes de M. le professeur Blandin, qui étaient du reste parfaitement excusables à l’époque où il les manifestait.
M. Sedillot a pour ainsi dire érigé en méthode 3 les éthérisations continues. Et dans une lettre qu'il m'adressait le 23 juillet, voici de quelle manière il m'exprimait les avantages de cette méthode qu’on pourrait appeler nouvelle : « J’ai porté ici l’éthérisation à un degré de puissance et de perfection incroyable; je me ferais fort d'entretenir sans danger linsensibilité pendant plusieurs heures, et un assez grand nombre de nos opérés sont restés insensibles pendant une heure et demie et une heure trois quarts sans éprouver aucune espèce d'accidents. » M. Sedillot distingue soigneusement deux phénomènes très-différents : l'éthérisation proprement dite, et l’asphyxie qui s’y joint quelquefois, soit comme complication ,» Soit comme extrême conséquence, quand l'opération est mal conduite.
Je pourrais citer en faveur de l’innocuité des inspirations prolongées d’éther, presque toutesles opérations qui ont été pratiquées à la clinique chirurgicale de Strasbourg, entre autres celle d’une jeune fille de 23 ans, qui fut opérée le 192 mai, pour la troisième fois, d’un cancer qu’elle portait au dessous du pli de l’aine gauche, L'opération dura une
heure vingt minutes. La malade fut maintenue pendant tout ce temps dans un état de complète insensibilité, sans qu’il en résultat le moindre inconvénient.
Aïnsi, aujourd’hui la longueur d’une opération ne doit pas exclure l’inhalation de l’éther, quand cette opération doit être très-douloureuse ou trèsdifficile, à moins qu’elle ne rentre dans les catégories que j'indiquerai plus bas.
Cette facilité que l’on a de prolonger ainsi l’éthérisme pendant un temps très-long, fera tomber aussi objection de ceux qui reprochaient à l'éther, de donner au chirurgien beaucoup trop de précipitation. Désormais opérateur saura que cette période d’anesthésie complète est tout entière soumise à sa volonté, et la crainte de la voir s’évanouir et de voir le malade échapper au bienfait du médicament qu’il lui a administré, ne hâtera plus ses opérations, et n’en compromettra plus le succès.
2° Opérations où l'intégrité de la sensibilité est une condition ou un élément de réussite. — Telle est encore une contre-indication, dont l'importance a beaucoup perdu de sa valeur, depuis que l’on connaît mieux les effets de l’éther. Elle s’appliquait surtout aux cas de lithotritie, d'application de forceps, d’arrachement de polypes des fosses nasales, de trachéotomie.
Il est un fait qui a beaucoup de valeur pour la
solution de cette question : c’est que la sensibilité étant souvent complétement abolie, les mouvements occasionnés par l’action réflexe de la moelle ou le système de la vie organique peuvent encore s’eflectuer. C’est ainsi que des malades qu’on opérait pour des polypes du nez et qui étaient entièrement insensibles, pouvaient cependant exercer des mouvements de déglutition, pour se débarrasser du sang qui encombrait leur arrière-gorge.
Quant à la lithotritie, les avis sont partagés, etsi M. Serre, de Montpellier, a éprouvé beaucoup plus de difficultés pour broyer la pierre chez un malade éthérisé, que chez le même individu qui n’avait pas subi l’action de l’éther, M. Leroy (d’Étiolles) et bien d’autres, ont trouvé au contraire que l’éthérisation favorisait singulièrement l’action des instruments sur les calculs. Je reviendrai plus bas sur la raison de ces dissidences.
Quant aux cas d’application du forceps, on sait à quoi s’en tenir maintenant: on a pu apprécier tous les services que l’éther pouvait rendre dans de pareilles circonstances.
11 n’est qu’une opération qui me semblerait contre-indiquer, plus formellement que lesautres, l’inhalation éthérée, c’est la trachéotomie. Toutes les fois en eflet qu’il faut ouvrir la trachée-artère, c’est parce que l’air éprouve des obstacles puissants pour franchir l’ouverture supérieure du pharynx : dès lors le malade se trouve placé dans les conditions
DE L'ÉTHER SULFURIQUE. 177 les plus défavorables pour subir l'éthérisation. Les vapeurs éthérées ne pénètrent qu’avec beaucou p de difficulté sur la surface pulmonaire, et ne sont absorbées qu’en très-faible quantité. Il est donc trèsprobable que l’on ne pourrait produire que la première période de l’éthérisme, c’est-à-dire la période d’excitation, et que l’on augmenterait la congestion cérébrale,qui dans ces cas a tant de tendance à s’établir ; l’état du malade serait aggravé et l'opération beaucoup plus difficile.
C'est dans des circonstances pareilles qu'il faudraitrecourir à l’éthérisation par la méthode rectale, si l’on était parfaitement sûr de son innocuité.
9° Les opérations où la contractilité musculaire volontaire doit nécessairement intervenir, constituent une contre-indication bien plus Puissante des vapeurs d’éther, C'est ainsi que l'extirpation d’un Col utérin, cancéreux, que la Staphyloraphie exigent toute l'intégrité fonctionnelle des muscles de l’opéré; que l’excision d’hémorrhoïdes internes, l'examen de certaines fissures à l'anus nécessitent des efforts soutenus d’excrétion. C'est en faisant prendre à un blessé la même position qu’il avait au moment de l'accident, qu'on parvient souvent à découvrir une balle perdue dans les tissus.
Enfin, personne ne contestera l'utilité des con iractions musculaires dans certains Cas de ténotomie.
L° Les opérations qu par elles-mêmes ne causent
qu'une douleur très-faible. — Dans cette catégorie, je rangerai les extractions de dents, les opérations de la cataracte, les saignées, etc.
Cependant, même dans ces cas, l’éthérisation n’est pas contre-indiquée d’une manière absolue ; si les malades étaient très - pusillanimes et redoutaient beaucoup la douleur, on pourrait les soumettre sans difficulté à un moyen aussi innocent que l’éthérisation.
5° Les opérations qui exigent une immobilité absolue.—Gertains chirurgiens ont voulu faire de la nécessité d’une immobilité absolue, une contre-indication aux inhalations d’éther dans certaines opérations très-délicates, comme les herniotomies, les ligatures, les opérations qu’on pratique à la face chez les enfants, etc. Or, je répondrai que l’éther a pour effet le plus fréquent, d'amener précisément cetle inertie musculaire, cette immobilité que l’on recherche; et quand il ne la produit pas, quand au contraire il semble provoquer des mouvements désordonnés, n’a-t-on pas des aides pour maintenir les malades? Les chirurgiens sontils donc habitués à n’opérer que des individus assez stoïques pour rester immobiles sous lPaction de leurs instruments? Tous’ connaissent les difficultés sans nombre que leur suscitent les cris et les mouvements des enfants qui subissent desopérations à la face. Et si ces difficultés deviennent maintenant l'exception, c’est à l’éther qu’on le devra.
Telles sont les principales contre-indications des inhalations éthérées. On voit que le nombre en est bien restreint. Je vais maintenant parcourir rapidement les cas où l’éther a été inhalé avec SUCCÈS, et les cas où ces avantages ont été contestés.
Mais avant d'aborder l'étude de l'éthérisation dans les opérations en particulier, je ne puis m'empêcher de me poser cette question :
Faut-il ou non soumettre le malade à une éthérisation préalable, à une éthérisation d'essai?
Non, répond M. Blandin, ces éthérisations préparatoires ont toujours un double inconvénient : d’abord, elles fatiguent les malades, et ensuite, elles n’indiquent rien.
J'avoue que je ne partage pas complétement l’opinion de M. Blandin, et je ne suis pas le seul. Dire que les inhalations éthcrées qu'on fait subir à un malade, quelques jours avant une opération, le fatiguent; c’est avancer un fait que peut détruire la plus simple expérience. Chacun sait que les effets de l’éther se dissipent aussi vite qu’ils se sont déclarés, et que le plus souvent il n'en résulte tout au plus qu’un malaise insignifiant,
Je prétends maintenant que les inhalations préalables peuvent indiquer beaucoup. Chez certains individus, l’éther porte spécialement son action sur le système locomoteur et provoque des convulsions qui seraient très-nuisibles aux manœuvres opératoires, Chez d’autres, il détermine presque
immédiatement des congestions vers la tête extrèmement violentes. Ces congestions obligent le malade à cesser les inspirations d’éther: elles sont extrêmement rares.
Ces accidents, s'ils survenaient au moment d’une opération, auraient le grave inconvénient d’oblicer le chirurgien à l’ajourner. C’est par une éthérisation préalable qu’on les prévoit et qu’on les évite. Sans doute, l’éthérisme ne se développe pas constamment avec les mêmes nuances chez le même individu ; mais on peut dire, qu’en général, il suit toujours à peu près la même marche, et qu’il détermine en somme les mêmes lésions fonctionnelles.
Je crois donc, en définitive, que les éthérisations d'essai peuvent souvent procurer bien des avantages, et qu’elles n’ont que bien rarement, sinon jamais d’inconvénients.
ARTICLE Il.
DES APPLICATIONS DE L'ÉTHER AUX OPÉRATIONS CHIRURGICALES EN PARTICULIER.
A. Amputalions et réseclions. — Ge sont ces opérations qui exigent le déploiement du plus grand appareil chirurgical, qui provoquent en général les douleurs les plus intenses et qui frappent le plus le moral des malades. Ce sont celles qui réunissent les meilleures conditions pour léthérisation, ce sont aussi celles où le développement de
l'insensibilité a été suivi des succès les plus complets et les plus brillants.
Je ne trouve dans les nombreuses amputations ou résections qui ont été rapportées dans les journaux ou les revues périodiques, aucun cas d’insuccès, aucun cas où l’on puisse reprocher à l’éther des accidents graves.
Presque toutes les opérations qui n’ont pas été suivies d’une réussite complète, sont celles qui ont été pratiquées, alors que l’imperfection des appareils ou l’inexpérience des chirurgiens rendaient les résultats des inhalations d’éther si infidèles et si variables; aujourd’hui ces deux éléments d’insucces n'existent plus.
Voici les chiffres d’un certain nombre d’'opérations que j’ai puisées, soit dans les journaux où elles ont été publiées, soit dans des communications particulières. Ce n’est qu’une faible expression de la multitude des amputations ou des résections qui ont été pratiquées sous l'influence de l’éther :
Amputations'et résections, de la cuisse, 34; — de la jambe, 27; — des pieds et des orteils, 32; — — du bras, 49; -— de l’avant-bras, 15; — des mains et des doigts, 30.
Le plus grand reproche que l’on ait adressé aux inhalations d’éther appliquées aux amputations, c’est l'abolition de la contractilité musculaire, qui, disait-on, empêchait les muscles de se retirer sous le couteau et exposait le moignon à la conicité.
On comprend qu'une pareille objection ait été faite à l'apparition des inhalations éthérées, alors qu'aucun chirurgien n'avait encore été à même de constater et d'étudier leurs effets. Mais aujourd’hui que l’on est prévenu contre cette flaccidité musculaire que je viens de signaler, il est bien facile de l’éviter. On pratique bien souvent sur les cadavresdes opérations irréprochables, et certes les muscles ne se rétractent pas.
Ce que je viens de dire des amputations peut s'appliquer aussi aux résections. Ce relâchement des muscles qu’on à regardé comme si préjudiciable au succès des amputations peut faciliter singulièrement l’ablation de certaines têtes osseuses. Je ne parlerai que de la résection de la tête de l’humérus. On sait combien il est difficile de vaincre la résistance des fibres musculaires deltoidiennes. C’est pour remédier à ces difficultés que M. Baudens avait conseillé le débridement par des sections transversales sous-cutanées. Aujourd’hui ces débridements pourront être évités et les fibres du muscle conservées dans toute leur intégrité.
Ce que je viens de dire des amputations et des résections peut recevoir son application dans l’ablation des diverses tumeurs. Outre que ces opérations sont quelquefois suivies d’une douleur excessive, le relâchement des muscles favorise singulièrement leur dissection. Je ne citerai à l’appui de mon opinion que l’ablation de cette tumeur cancé-
reuse que M. Velpeau (1) pratiqua sur un de ses malades à la partie postérieure de la cuisse. Il fallut en poursuivre les racines presque dans les interstices musculaires les plus profonds.
Enfin, avant de terminer ce qui a rapport aux grandes opérations, je dois faire quelques remarques sur la diversité des réactions que présentent les malades éthérisés. Les uns restent impassibles ; ils ne témoignent pas la plus légère douleur, ni par leurs mouvements, ni par la moindre contraction des muscles de la face. On croirait opérer des cadavres. Deux malades que j’ai vu amputer à l'hôpital militaire du Gros-Caillou, l’un d’un bras et l’autre d’une jambe, m'ont présenté cet état de la manière la plus frappante.
D’autres s’agitent sous le couteau, crient et se débattent comme s'ils souffraient réellement, mais quand ils se réveillent ils n’ont aucun souvenir de l'opération.
Cela me porte à revenir sur la question si importante de la douleur, que j'ai déjà discutée dans la partie physiologique de ce iravail. Les malades qui restent impassibles pendant l'opération ne souffrent nullement, du moins tout nous autorise à le penser. Quant à ceux qui manifestent ou qui semblent manifester de la douleur, la question est plus délicate, mais elle me paraît cependant pou-
(1) Bulletin de l Acad. roy. de méd., t. XI, p. 308.
18% 11° PART. — AFPLICATIONS THÉRAPEUTIQUES voir être décidée. — Après l’opération, en effet, la plupart des malades et même tous vous disent qu’ils n’ont rien senti; mais souvent ils ont conservé un souvenir plus ou moins vague de leurs sensations. Chez quelques-uns qui se sont agités vivement, le sens des impressions tactiles n’était pas complétement aboli ; ainsi, au moment même où la douleur devait se faire sentir , au moment d’une dissection, les uns ont senti le bruit du bistouri qui leur enlevait le globe oculaire ou qui leur disséquait la parotide (Velpeau). L'amputation de l’avant-bras que M. Baudens a pratiquée au brigadier Geffine, me semble prouver entre bien d’autres qu’un malade peut s’agiter vivement et ne pas souffrir :
« Geffine ne cessa de crier et de se plaindre; ses yeux étalent contractés, comme fermés par la douleur. Nous étions tous convaincus qu'il était en proie à d’atroces souffrances, quand, lemembre à peine tombé, il ouvrit de grands yeux calmes et sereins. — Vous avez donc bien souffert? — Non, je n'ai rien éprouvé; je rêvais qu’on devait m’opérer. — Avez-vous senti la scie? — Je me rappelle la sensation de quelque chose qui grattait. — Maintenant, souffrez-vous? — Je ne sens rien, absolument rien. — Vous avez cependant beaucoup crié?— Je ne me rappelle rien; j'ai rêvé (1). »
Ce malade aurait conservé la faculté d’éprouver
(1) Gazette des Hôpitaux, 9 février 1847, p. 66.
la sensation de quelque chose qui le grattait, et n'aurait pas senti la douleur? Évidemment, parmi les sensations tactiles, la douleur n’est qu’une variété; il n’y a pas deux centres différents: l’un, pour les impressions non douloureuses, et l’autre, pour les impressions douloureuses. Il n’est pas possible que l’on se rappelle une impression tactile isochrone avec une impression de douleur, et qu’on ne conserve aucun souvenir de cette der. nière. |
Quel est l’état de la sensibilité chez les opérés qui viennent d’être éthérisés?
Suivant M. Blandin, cette sensibilité serait plus exquise, ils seraient beaucoup plus accessibles à la douleur. Ce fait a aussi été constaté chez les animaux par MM. Longet et Gruby. Il est possible en eflet, que les tissus, en reprenant peu à peu leur vitalité accoutumée, deviennent plus impressionrables qu'ils n'étaient auparavant, toutes les fois qu'une irritation nouvelle les atteint. En d’autres termes, une opération continuée sur un malade dont l'ivresse éthérée se dissipe, peut être beaucoup plus douloureuse qu’elle n’eût été, si elle avait été entreprise sur des tissus sains. C’est un fait que nous ne songeons nullement à contester.
Mais ce qui nous a paru remarquable dans bien des cas, c’est le peu de douleur que les opérés éprouvent dans leurs moignons longtemps encore après Ja suppression du membre. J’en trouve entre
autres un exemple très-remarquable, rapporté par M. de Lavacherie, professeur de clinique chirurgicale à Liége. Il s’agit d’un malheureux domestique qui passa quatre jours consécutifs blotti dans une meule de foin, sans prendre aucun aliment. C'était au mois de janvier, ses membres inférieurs restèrent exposés à un froid intense. Cet individu ne fut tiré de sa meule de foin que pour être porté à l’hôpital de Liége. Les deux membres inférieurs étaient froids et insensibles, bientôt ils se gangrenerent, et deux cercles rouges limitèrent le sphacèle au-dessus des genoux. Une double amputation des cuisses devint indispensable. « La seule question dont la solution püt être douteuse, » dit M. de Lavacherie, «était celle de savoir sil fallait, séance tenante, exécuter les deux opérations. Mon collégue, M. le professeur Ansiaux reconnut comme moi qu’il y avait urgence de débarrasser le malade du foyer d'infection dans lequel il vivait, et, sans plus différer, je procédai à cette double amputation. Je ne me proposais pas de faire aspirer des vapeurs d’éther à ce malade, parce que j'avais lu que le moyen ne convenait pas pour les opérations de longue durée. J’allais donc passer outre, lorsque les élèves m’engagèrent à faire l'essai pour la première opération. J'y souscrivis d'autant plus volontiers, que les deux Opérations pouvant être faites à des intervalles plus ou moins éloignés, je n’avais à redouter qu’un in-
succès de l’éthérisation. La surprise fut agréable pour tous les assistants, comme on le verra. Maréchal, comme les malades précédents, aspira des vapeurs d’éther, par l’une des narines, l’autre était maintenue obturée. Au bout de sept minutes, il fut plongé dans un état d’insensibilité et d’immobilité complètes. La circulation n’était que médiocrement abaissée, il jouissait du calme le plus parfait.
« Tout était disposé ; les aides en place, je pratiquai l’amputation de la cuisse gauche à trois travers de doigt des condyles fémoraux. Le réveil n'eut lieu que lorsque le pansement fut achevé. Interrogé sur ce qui venait de se passer, Maréchal déclara qu’il n’avait éprouvé aucune espèce de sensation, et qu’il ignorait absolument qu’il eût subi une opération. Enhardi par ce premier succès, je fis un second essai de l’éthérisation qui fut tout aussi heureux. Au bout de sept minutes d’aspiration des vapeurs, il tomba dans le même état d’insensibilité et d’immobilité, et dans les mêmes conditions que la première fois. J’exécutai alors l’amputation de la cuisse droite, à la même hauteur que la gauche. Le pansement était achevé, lorsque le second état léthargique cessa. Le malade, cette fois encore, déclara n’avoir absolument rien senti. Ses deux membres lui avaient été enlevés littéralement comme par enchantement.
« Pendant les premières heures après l'opération,
Maréchal était dans un calme si parfait, que nous ne pûmes revenir de notre étonnement. La double amputation avait été faite à onze heures du matin, et seulement à quatre heures de l'après-midi, il accusa de légères douleurs dans les deux moïgnons. 1 y eut à peine de réaction ce jour et les jours suivants. À partir du troisième jour, une alimentation substantielle peu abondante, du vin et quelques cordiaux ont été prescrits et continués jusqu’à la fin de la cure.
«Pendant la première quinzaine, le repos au lit a été strictement observé; mais à dater de cette époque, le malade a passé toutes les journées dans un fauteuil. Enfin, la cicatrisation des deux moignons était opérée le 12 avril, pour le gauche, et le 20 avril pour le droit (1).
Si j'ai cité cette observation presque en entier, c'est que l'opération qu'elle rapporte, est la plus grave qui, à ma connaissance, ait été pratiquée sous l’influence des vapeurs d’éther. Elle nous offre un des cas les plus remarquables de l’insensibilité éthérique, de l’innocuité des inhalations prolongées, de la lenteur avec laquelle la douleur se réveille dans le moignon, et surtout de la faiblesse de la réaction.
L'inhalation des vapeurs éthérées peut encore s'appliquer sans aucun inconvénient aux cautéri-
(1) De Lavacherie, Observations et réflexions sur les inhalations de vapeurs déther. Liége, 1847, p. 29-31.
DE L'ÉTHER SULFURIQUE. 189 sations, aux incisions, aux débridements des plaies, aux ouvertures d’abcès, aux opérations de fistules à l'anus.
Je vais maintenant tâcher d'apprécier leur opportunité dans certaines opérations où leur utilité a été contestée.
B. Taille et Lithotritie. — On a reproché à l’éthérisation de relâcher les parois vésicales dans l'opération de la taille, d'agrandir, par conséquent, l’espace dans lequel pouvait fuir le calcul, et de rendre plus difficile l’action des tenettes qui doivent le saisir. Je comprends que, pour certains praticiens, cet inconvénient ne soit point racheté par l’insensibilité dont jouit le malade pendant tout le temps de l’opération ; mais ce relâchement des parois vésicales n’est pas constant. Ainsi, . M. P. Guersant rapporte un cas de taille dans lequel l’éthérisation facilita singulièrement l’extraction du calcul. Voici, du reste, comment la Gazette des Hôpitaux du 16 février rapporte le fait :
« Le A février, à dix heures du matin, au moment où l’enfant est entré dans l’amphithéâtre, son pouls était à 120. On le soumet à l’inhalation des vapeurs éthérées ; indocile d’abord, il s’agite et pousse des cris confus. Après 5 minutes d’aspiration de ce fluide, aspirations interrompues, alternativement suspendues et reprises, il tombe dans l'ivresse. Le pouls était alors à 108. M. P. Guersant ayant l'intention de diviser en deux temps l'usage
190 11° PART. — APPLICATIONS THÉRAPEUTIQUES qu’il voulait faire ici de l’éther, afin de prévenir tout accident imputable à cette arme nouvelle de la chirurgie, profita de ce moment d’insensibilité pour introduire le cathéter dans la vessie, et lier ensemble, au moyen de lacs, les mains et les pieds comme dans l'opération de taille ordinaire. Ces préliminaires une fois achevés, on cesse les inspirations éthérées pendant quelques minutes. L’enfant revient peu à peu à lui-même, reprend ses sens assez incomplétement; il déclare qu’il n’a pas eu la moindre conscience de ce qui venait d’être fait. Bientôt on recommence à faire respirer de l’éther. Cette fois, comme on ne rencontre aucune opposition de la part du malade, l'ivresse, l’insensibilité complète se montrent en 3 minutes. Le chirurgien saisit alors le bistouri, incise la peau et les tissus sous-jacents, arrive facilement et directement à la cannelure du cathéter (partie la plus difficile, la plus capricieuse de la lithotomie lorsque le patient ne reste pas immobile), introduit le lithotome double dans la boutonnière qui vient d’être faite, divise la prostate, extrait le calcul, et tout cela dans l’espace d'une minute! L'enfant assure ne s'être même pas aperçu de l'opération qu’on venait de pratiquer sur lui. Au reste, pendant tout le temps qu’elle a duré, il a présenté l’inertie d’un cadavre.
«Cinqjours après, l’état du petit malade était des plus satisfaisants, il n’avait jamais rien présenté d’alarmant. Son pouls n’avait jamais dépassé 110. »
Le 3 juin suivant, M. P. Guersant opérait aussi par la taille bilatérale, un petit garçon de dix ans et demi, d’une constitution faible, lymphatique, presque scrofuleuse. Comme pour le cas précédent, il fit d’abord faire quelques inhalations pendantune minute, pour introduire le cathéter dans la vessie. L’éther fut ensuite repris pendant à peu près h minutes. L'enfant étant alors insensible et parfaitement disposé pour subir son opération, M. P. Guersant pratiqua la première incision ; mais l'effet des premières inhalations commençant à se dissiper, l'enfant poussa quelques gémissements qui disparurent bientôt sous l'influence de quelques nouvelles inspirations d’éther. A dater de ce moment, l'opération s’acheva sans provoquer la moindre réaction. 4 minutes après, l'enfant se réveillait dans son lit, et ses premiers mots étaient : « Monsieur, m’opérera-t-on aujourd’hui? » 13 minutes après, il ressentit un peu de cuisson à la plaie.
Le calcul avait 0,054 dans son plus grand diamètre, et 0,023 dans le plus petit. 15 jours après, le petit malade allait aussi bien que possible.
Le 9 du même mois, M. Roux débarrassa, au moyen de la taille latéralisée, un jeune homme de vingt-un ans, d’un calcul de la grosseur d’une noix. L’insensibilité fut produite en 3 minutes 172, et l’opération dura 3 minutes. Le malade déclara qu'il n'avait rien senti, et qu’il n’avait pas rêvé.
Ramené à son lit, il ne souffrit presque pas de la soirée et de la journée du lendemain. Cependant, le 40, le pouls étant à 82 et développé, la peau chaude, la soif vive, M. Roux prescrivit une saiænée de deux palettes. Les jours suivants, le malade se trouvait dans un état très-satisfaisant (1).
M. Lach assure qu’il a vu l’inhalation de l’éther employée dans 16 cas de taille, sans qu'il en résultât le moindre inconvénient. Ces faits, joints à ceux que j'ai rapportés, sont, je crois, bien suffisants pour faire disparaître tous les scrupules des praticiens qui hésiteraient encore à se servir d’un moyen qui peut rendre tant de services.
Ce qui a peut-être effrayé les chirurgiens, c’est le cas de mort qu’a rapporté M. Roux. Mais il ne faudrait pas attribuer à l’éther des méfaits dont il n’est pas coupable. Le malade, taillé par M. Roux, était un vieillard de 80 ans; dans l’espace de 15 ou 16 ans il avait été lithotritié trois fois, une fois par M. Civiale, puis par M. Ségalas et enfin par M. Mercier. L'opération avait été d’ailleurs faite par M. Roux, dans les meilleures conditions (2). Toutes lesopérations de taille ne peuvent pas être constamment suivies de guérison.
Il est plus difficile de décider la question relativement au broiement des calculs vésicaux, et il est
(1) Lach, Thèse citée.
(2) Bulletin de l’Acad. royale de médecine, 1. XI, pag. 806, 868.
certainement à regretter que les discussions si animées qui viennent de se renouveler au sein de l’Académie de médecine, sur la taille et la lithotritie, n’aient pas éclairé Ads des inhalations d'éther : à ces opérations,
Suivant M. Leroy, d'Étiolles, l’éthérisation seconderait surtout la lithotritie, lorsque le calcul est contenu dans des vessies à colonnes, épaisses et musculeuses, qui l'enferment et le resserrent dans leurs locules. Il est certain que dans ces cas l'éther amenant le relâchement des parois vésicales, dégage la pierre de toute pression et la rend plus facile à Saisir. Mais d’un autre côté ces vessies sont aussi celles dont la disposition expose le plus la muqueuse à être pincée par les instruments lithotriteurs. Aussi ce que M. Lerov, d’Étiolles, regarde comme un avantage, M. Serre, de Montpellier, le considère comme un inconvénient.
Ge dernier chirurgien repousse l’inhalation des vapeurs d’éther, dans la lithotritie : 4° Parce qu’elles abolissent la sensibilité de la muqueuse vésicale et qu’elles exposent le chirurgien à la pincer: 2° parce qu'elles relâchent la tunique musculeuse et qu’elles empêchent ces espèces d’ondulations péristaltiques qui amènent si souvent le calcul entre les mors de la pince; 3° parce que le malade éprouve souvent à son réveil une surexcitation
narquée, qui se révèle par des mouvements désordonnés qui pourraient avoir les inconvénients les
plus graves, si l'instrument lithotriteur se trouvait à ce moment dans la vessie. Comme on prévoit toujours ce moment que redoute si fort M. Serre, ilest bien facile de l’éviter. À l'appui de son opinion, M. Serre rapporte l’histoire d’un jeune brigadier des douanes, qui plusieurs fois déjà avait subi la lithotritie. Cette opération fut renouvelée pendant que le malade était sous l'influence de l’éther, et il fut impossible de saisir le calcul. La lithotritie fut faite au contraire avec la plus grande facilité, quelques jours plus tard, lorsque le sujet était dans son état normal.
Les deux premières objections de M. Serre ont de la valeur, et pour appliquer définitivement l’éthérisation à la lithotritie ou pour la proscrire entièrement, nous devons attendre de nouveaux faits.
C. Opérations de hernies étranglées. — On a appliqué les inhalations d’éther aux hernies étranglées, soit pour les réduire par le simple taxis, soit pour les opérer radicalement.
Les deux objections principales qu'on a adressées à l’éthérisme, sont : 1° Que presque toujours il a pour résultat des efforts plus ou moins violents, qui font sortir la hernie au lieu de la faire rentrer ; > qu'il expose l'opérateur à léser le sac herniaire.
Tout en reconnaissant la valeur de ces objections, je ne puis m'empêcher d’en restreindre la portée. Sans doute des mouvements énergiques
peuvent avoir lieu, mais ce n’est que dans des cas exceptionnels; et alors on pourrait maintenir la hernie réduite par la pression, pendant que le malade fait des efforts pour se dégager. Je suppose bien que le chirurgien est assisté d’aides qui doivent concourir à la bonne issue de l’opération. Les malades qui se font opérer pour une hernie, ne subissent certes pas toujours le débridement avec tout le calme et l’impassibilité désirables, et le chirurgien doit être accoutumé à éprouver de leur part une résistance qu’ils ne peuvent pas maîtriser.
Je trouve la preuve de ce que j’avance dans une observation que M. Dupuy rapporte dans sa thèse inaugurale. Il s’agit d’une femme de 65 ans, qui entra à lhôpital Saint-Louis, pour une hernie crurale ancienne, étranglée depuis Cinq jours. Cette femme présentait des vomissements depuis trois jours, les garde-robes s'étaient supprimées, le ventre était ballonné, la soif vive, le pouls petit, fréquent, et serré. Le taxis étant inutile, M. Richet se décida à pratiquer le débridement et à soumet tre la malade anx inhalations d’éther. L’insensibilité fut amenée en cinq minutes, et l'opération commencée, [a malade présentant le plus grand calme. Ce ne fut qu'au moment où l’on venait d'examiner les anses intestinales extraites de l'abdomen, qu’elle se livra à des mouvements très-vifs, qui eurent pour résultat de provoquer la sortie de nouvelles portions d’intestin. Néan-
196 111° PART, — APPLICATIONS THÉRAPEUTIQUES moins, l'opération fut terminée sans accident (1).
Voilà donc un cas de hernie dans lequel léthérisation a été suivie de tous les inconvénients qu’on lui reproche. Et cependant, l'opération a pu être terminée sans aucun accident. C’est que léther a provoqué des mouvements qui auraient parfaitement pu se produire, si la malade ne lPavait pas respiré, et contre lesquels on était d'avance prémuni. C'est déja beaucoup d'avoir soustrait la patiente à la partie la plus douloureuse de lopération. |
Mais à côté de ce succès incomplet, nous pouvons en placer d’autres plus nombreux, et surtout parfaitement décisifs.
M. Mayor de Lausanne en a rapporté un cas remarquable :
« C'était une hernie étranglée contre laquelle un confrère avait déjà épuisé les secours les plus actifs et les mieux administrés. On mit incessamment en œuvre l’éther, dans le but d'éviter au malade les douleurs inséparables de la herniotomie, mais avec l'espoir fondé que le grend relâchement des tissus produit par les vapeurs éthérées, dispenserait d’en venir à l'opération. En effet, l’engourdissement fut aussitôt signalé par la rentrée prompte et facile de l'intestin. Voilà donc un premier trait de lumière pour cette foule de herniaires qui,
- (4) M. Dupuy, Thèse inaugurale, Paris, 28 juillet, p. 61.
placés comme sous l’épée de Damoclès, peuvent voir leur mal se reproduire à chaque instant, malgré le meilleur bandage, et sa rentrée résister même à de violents et parfois imprudents efforts de répulsion (1). »
M. Pirogoff a employé plusieurs fois l’éthérisation pour réduire des hernies étranglées: mon confrère, le docteur Lach, a vu pratiquer plus de dix débridements herniaires dans les hôpitaux de Paris, et tous ont été suivis de succès. M. Morgan, en Angleterre ; en France, MM. Clemenso (2), Chevan- Cy (3), ont obtenu de l’inhalation de l’éther, dans les hernies étranglées, des réussites remarquables. Enfin le professeur Rothmund, de Munich, a pu faire rentrer, par le simple taxis et la vapeur d’'éther, une hernie qui résistait depuis trois jours à toutes les tentatives de réduction.
Il me paraît donc, en définitive, que l'éthérisasation est un moyen très-favorable pour faciliter la réduction simple des hernies étranglées. Mais que son efficacité est un peu moirs prouvée dans les débridements herniaires, elle a besoin de s'appuyer encore sur de nouveaux faits.
Les vertus de l’éther, dans le cas qui nous occupe, avaient été déjà constatées. Valentin de Nancy avait appliqué l’éther localement à haute dose en frie-
(1) Gazette médicale, 20 février, p. 148.
(2) Gazette médicale, 15 avril et 13 Juillet. (3) Ibidem.
tions et en lotions sur les hernies qu’il voulait réduire. En 1787, il obtint son premier succès. D'autres chirurgiens usèrent du moyen qu’il préconisait, et n’eurent qu’à s’en louer. On trouve plusieurs de leurs observations relatées dans les Annales climques de Montpellier (4).
D. Opérations qui se pratiquent sur l'arrière-gorge et les fosses nasales. — L'abolition de l’action réflexe de la moelle faisait craindre aux chirurgiens que le sang qui pouvait couler sur la glotte ne réveillât plus les contractions des muscles du pharynx, et que les malades ne fussent exposés à des accès de suffocation et même à l’asphyxie. Quelques-uns ont donc proscrit l’éther de toutes les opérations qui provoquent l'écoulement d’une certaine quantité de sang dans le pharynx, telles que les arrachements de polypes du nez, la staphyloraphie, l’excision des amygdales, etc., etc.
Mais j'ai déjà dit que dans bien des cas, le malade ne sentait plus la douleur provoquée par lopération, et que cependant le principe réflexe de la moelle conservait toute son action.
Or, supposons même que la moelle ait perdu toute son activité fonctionnelle, M. Longet nous explique encore commentl’écoulement du sangdans larrièregorge peut ne provoquer aucun accident. Si l'hémorrhagie esttrès-faible, le sang s’écoule lentement et naturellement dans l’œsophage, par les deux es-
(1) Annales cliniques de Montpellier, t. XXXVIT, p. 358 et Suiv.
DE L'ÉTHER SULFURIQUE. 199 pèces de rigoles que lui présente la face postérieure du larynx. Si elle est plus abondante et que le sang tombe dans le pharynx en suivant la base de la langue, il rencontre l’épiglotte, se divise en deux colonnes sur sa face supérieure et n’atteint jamais les cordes vocales,
Ce qui prouve du reste, qu’on s'était exagéré les menaces d’asphyxie qui pouvaient résulter d’un écoulement sanguin dans le pharynx, ce sont les nombreux arrachements de polypes des fosses nasales qui ont été pratiqués par presque tous les chirurgiens. M. Gerdy, M. Serre, de Montpellier, M. Amussat, M. Pirogoff et bien d’autres encore n'ont jamais eu à déplorer le moindre accident.
Je comprends que dans l’arrachement des polypes des fosses nasales, on cherche à atténuer une douleur qui peut être extrêmement vive. Mais je comprends beaucoup moins qu’on éthérise des individus auxquels on veut faire subir l’ablation des amygdales ou la staphyloraphie ; outre que ces opérations sont fort peu douloureuses par elles-mêmes. elles sont singulièrement facilitées par quelques mouvements volontaires que l’on fait exécuter au malade, et que l’éther rend complétement impossibles.
E. Fractures et luxations. — Tétanos. — Tous les chirurgiens savent les difficultés que présente l'extension dans certaines fractures, et surtout les douleurs atroces qu’elle développe. Je prendrai
200 11° PART. — APPLICATIONS THÉRAPEUTIQUES comme type les fractures obliques du fémur chez des sujets très-musculeux. Évidemment ici l’éthérisation simplifie singulièrement la réduction. Nonseulement elle relâche les muscles, mais elle anéantit la douleur qui accompagne nécessairement l’affrontement des fragments.
Mais si dans la généralité des cas, le relâchement musculaire est produit, nous ne devons pas perdre de vue que bien des fois des contractions énergiques et spasmodiques lui succèdent. Il est facile de prévoir combien seraient graves les déplacements provoqués par des contractions convulsives, sur des fragments encore parfaitement mobiles. Ces contractions, je le répète encore une fois, ne sont que l'exception. Leur crainte doit-elle empêcher le chirurgien d’avoir recours à un moyen dont l'usage habituel est presque toujours suivi de succès? C’est surtout dans ces cas qu’il serait nécessaire de connaître à la conformation individuelle l’aptitude de chaque malade à subir les influences de l’éther.
L'éthérisation appliquée à la la réduction des luxations, jouit de tous ses avantages et n’a presque aucun inconvénient. On peut dire qu'alors, elle constitue un des plus puissants et des plus admirables moyens dont la chirurgie puisse disposer. C’est par elle que vous anéantirez en quelques instants, ces contractions énergiques et permanentes qui maintenaient les déplacements les
plus vicieux et constituaient un obstacle insurmontable à la réduction. -
Les vapeurs d’éther agissent de deux manières sur les contractions convulsives des muscles qui environnent les articulations luxées : d’abord elles les abolissent primitivement par leur action spéciale, ensuite elles éteignent cette sensibilité exagérée qui les exaspère et les réveille sans cesse.
M. Parckmann les a le premier employées pour réduire une luxation scapulo-humérale. En France, c'est à M. Hipp. Larrey, qui ignorait entièrement les expériences du chirurgien américain, que l’on doit la première idée de lapplication de ce moyen à la réduction des luxations. Il assistait à la dissection difficile de cette tumeur cancéreuse post-fémorale qui fut pratiquée si habilement par M. Velpeau à lhôpital de la Charité; il fut frappé du relâchement des muscles dénudés, et annonça tout le parti qu’on pouvait en tirer pour la réduction des luxations récentes.
Le 2 février, M. Robert communiqua à lAcadémie de médecine la réduction d’une luxation scapulo-humérale. Les muscles étaient entrés dans un état de relâchement parfait; les surfaces articulaires avaient pu facilement être rétablies dans leurs rapports normaux; seulement, au moment où elles s'étaient mises en contact, le malade avait poussé un grand cri. Il avait assuré du reste qu’il n'avait éprouvé aucune douleur.
Le 8 février, M. Velpeau répéta l'expérience de M. Robert dans un cas de luxation de la hanche qui datait de deux jours. Le sujet était un jeune homme de 24 ans, d’une forte constitution, terrassier, offrant un système musculaire très-développé. La tête du fémur était portée sur la face externe de losiliaque, près de l’échancrure sacro-sciatique.
« Après avoir disposé les lacs extenseurs et contre-extenseurs d’après la méthode ordinaire de réduction , M. Velpeau soumit le blessé à l’inspiration des vapeurs éthérées. Au bout de quelques minutes, le malade en éprouva les effets : il devint insensible; le relâchement des muscles, jusqu’alors si violemment contractés, eut lieu d’une manière presque complète ; si bien qu’une traction modérée fut suffisante pour rendre au membre sa longueur et opérer sa réduction, qui se fit avec une facilité et une promptitude surprenantes. Le malade eut-il conscience de la manœuvre? ce qu’il y a de certain c'est qu’il n’accusa pas la moindre douleur, et ce que nous pümes constater avec tous les assistants, c'est que revenu à lui après quelques instants, et interrogé sur l'accident qui l'avait conduit à l’hôpital et sur sa luxation en particulier , il demanda qu'on voulûüt bien lui remettre la cuisse ; et on eut beaucoup de peine à lui persuader que la réduction venait d’être faite. Il répétait toujours qu’il n’avait rien senti (1). »
(1) Union médicale, 13 février, 1847, p. 72.
A côté de ce fait je puis en placer un autre analogue, qui nous a été présenté à l'hôpital militaire du Gros-Caillou, par un soldat de 24 ans, dont la cuisse droite avait été luxée par un éboulement de terrain. Cette luxation datait de 18 heures quand le malade fut apporté à l'hôpital. La tête de l'os était dans la fosse iliaque externe. Les muscles de la cuisse étaient très-vigoureux eténergiquement contractés. Le moindre attouchement réveillait des douleurs atroces et augmentait leurs contractions. Il y avait un raccourcissement de près de 2 décimètres. Le pied était fortement porté en dedans.
Le chirurgien en chef, M. Soudan, jugea parfaitement que les inhalations éthérées pouvaient réaliser les deux conditions les plus importantes pour la facilité de la réduction : 1° le relâchement musculaire ; ® l'abolition de la douleur.
On fit donc respirer au malade la vapeur d’éther. En 5 minutes il tomba dans cet état d’inertie et d’insensibilité que M. Soudan voulait réaliser.
On n’eut besoin que d'exercer quelques tractions sur le membre, la tête du fémur rentra avec bruit dans sa cavité cotyloïde. Cette réduction, qui n’avait exigé que peu d'efforts, ne demanda que 35 secondes pour être exécutée. Elle était complète lorsque le malade se réveilla.
L'état de ce jeune homme s’est rapidement amélioré les jours suivants, et il est sorti de l’hôpital sans se ressentir en aucune facon de son accident.
Dans le cas de M. Velpeau, ce chirurgien avait bien prévu la possibilité de contractions musculaires convulsives. « Sans doute, dit-il, elles auraient été nuisibles à l'individu, mais en définitive, elles n'auraient pas duré plus longtemps que l’action de l’éther, et on se serait trouvé ensuite dans les mêmes conditions qu'auparavant, »
Ces contractions, si elles survenaient à l’occasion d’une fracture, auraient des résultats beaucoup plus funestes, par suite des désordres que les fragments déplacés pourraient occasionner dans les parties molles.
M. Malgaigne a communiqué à la Société de chirurgie un cas de luxation scapulo-humérale, qui fut réduite sous l'influence des inhalations d’éther avec une admirable facilité.
MM. Bourguet (d’Aix), Ébrard, Pirogoff, etc., ont aussi rapporté plusieurs exemples de luxations qui, à l’aide de l’éthérisation, ont été réduites avec une merveilleuse promptitude. Aussi je crois que l’on est fondé à dire que de toutes les opérations chirurgicales qui réclament le secours de l’éther, les réductions des luxations sont celles dont le succès est le plus assuré, et où l’on a le moins d’inconvénients à redouter.
Comme les faits que je viens de rapporter concernent presque uniquement l’action de l’éther sur le Système musculaire, je ne puis m'empêcher de dire quelques mots des effets qu’il produit sur une
affection qui constitue une des complications les plus funestes des opérations, et dont la marche défie tous nos moyens thérapeutiques. Je veux parler du tétanos.
C’est M. Roux qui, le premier, a éthérisé un tétanique. Son malade a succombé peu de temps après. M. Roux n’attribue pas cette mort à l’action de l’éther; il avoue que le tétanos était parvenu à sa troisième période, et qu’une terminaison fatale était inévitable. M. Pertusio, de Turin, a signalé un succès dans un cas analogue. Si ce succès est le résultat de l’éthérisation, on doit le regarder comme une exception heureuse. Jusqu'ici, tous nos médicaments avaient échoué contre cette terrible maladie; en lui opposant désormais les inhalations éthérées, on n’aura rien à perdre, et l’on pourra peut-être sauver [a vie de quelques malades. Un seul succès obtenu est, pour les chirurgiens, un puissant encouragement.
ARTICLE IT
DES EFFETS DES INHALATIONS D ÉTHER SUR LES ACCIDENTS CONSÉCUTIFS DES OPÉRATIONS CHIRURGICALES.
L’abolition de la douleur parut d’abord comme un bienfait tellement inattendu, que les chirurgiens craignirent qu’il ne fût racheté par la gravité de la réaction qui suit toujours les opérations chirurgicales.
L'observation des accidents consécutifs ne tarda pas à faire disparaître ces appréhensions, qui ne manquaient pas de quelque fondement. M. Velpeau et M. Roux annoncèrent que leurs malades n'avaient pas offert une réaction plus vive après l'inhalation de l’éther que ceux qui n'avaient pas été opérés sous l'influence de cet agent. À mesure que les faits se multiplièrent, les conclusions des premiers chirurgiens des hôpitaux de Paris recurent une confirmation nouvelle, et bientôt il fut universellement reconnu que l’éther n’augmentait Jamais la réaction consécutive des opérations chirurgicales, mais qu’au contraire, il tendait à la diminuer.
Il semble, en effet, que la douleur et la réaction soient toujours en raison directe, et que l’absence de l’une entraîne toujours l’absence ou la diminution de l’autre.
Certains faits confirment parfaitement cette conclusion. Je n’en trouve pas de plus concluant que celui que M. Amussat a communiqué à l’Académie de médecine, dans la séance du 9 février.
Une jeune fille de 18 ans était dans l'habitude de se faire cautériser une tumeur variqueuse, qu’elle portait dans l'épaisseur de la joue droite, et comme elle souffrait beaucoup à chaque opération, dit M. Amussat, je lui proposai les inspirations d’éther pour engourdir sa sensibilité; elle accepta sans difficultés, et après quatre minutes d’inhala-
tion, j'introduisis plusieurs fois dans l’intérieur de la tumeur, un trocart porte-caustique, rempli d’un mélange de potasse et de chaux. La malade ne donna aucun signe de douleur, et, en se réveillant, elle ne voulait pas croire qu’elle avait été opérée ; elle riait aux éclats, elle nous dit qu’elle avait fait un rêve comme on n’en fait pas, elle avait cru jouer avec ses amies de pension. Le lendemain elle nous dit qu’elie avait été d’une gaieté extrême pendant toute la soirée, qu’elle avait soupé avec appétit et qu’elle n’avait éprouvé aucune douleur.
Toutes les opérations qui avaient été bien moins longues que celle-ci, avaient été au contraire suivies de réaction fébrile et de douleur locale très-vive. Ce fait est fort important, puisqu'il permet de comparer la même opération sur la même personne à 8 jours d’intervalle, et il prouve que la réaction semble être en rapport avec la douleur (1). »
Quant aux hémorrhagies consécutives, on ne les a pas observées plus fréquemment sur les opérés qui avaient subi l’action de l’éther que sur ceux qui n'avaient point été éthérisés. — M. Landouzy a dû en arrêter une à la suite de l’ablation d’une tumeur de la région mastoïdienne, et M. Serre, de Montpellier, à la suite d’une opération de sarcocèle, a abservé le même accident; maïs ces faits sont bien rares. Ils peuvent parfaitement tenir à
(1) Bulletin de l'Académie royale de médecine, 28 février, t. XII, p. 360.
la manière dont l'opération a été pratiquée, ou à la disposition constitutionnelle de l’opéré, à l'appareil, à la région, etc. De ce qu’une opération a été pratiquée sous l'influence de l’éther, il ne faut pas s'attendre à ce qu’elle résume
toutes les conditions possibles de succès. Évidemment, ces conditions ne sont pas constamment réalisées, quand l’opération est pratiquée dans les circonstances ordinaires. Mais je répète qu’on peut dire avec la généralité des chirurgiens français et
* étrangers, que les inhalations d’éther diminuent le plus souvent, l'intensité de la réaction fébrile qui suit les opérations chirurgicales. Pour exposer nettement létat actuel de la question à ce sujet, je ne puis mieux faire que transcrire ici les conclusions du mémoire de M. de Lavacherie. Elles résument parfaitement les résultats de l'expérience et portent l'empreinte de la plus parfaite intégrité et de la plus sage réserve ; il en résulte:
je Que l'influence de léthérisation sur les conséquences des opérations a toujours été heureuse.
9 Que les plaies marchent vers la cicatrisation après l'emploi de l’éther, comme chezles sujets qui onL été opérés sans son aide. Et s’il est une diflérence, elle est en faveur des opérés qui ont été préalablement soumis aux vapeurs éthérées.
30 La guérison n’a jamais été moins prompte el quelquefois a été plus prompte.
L° 11 n’a pas été observé le moindre agaidént chez aucun opéré. |
Ces conclusions confirment et résument parfaitement les opinions de nos premiers chirurgiens : elles sont empreintes de cette circonspection si nécessaire dans une question, pour laquelle la science n’a pas encore dit son dernier mot.