SI
Qui soutiendra que le caractère fondamental de la doctrine chrétienne est nécessairement condamné à souffrir de ces changements inévitables accomplis dans l'exposition scientifique? Ce n’est pas lout : la foi elle même , l'intérêt religieux peuvent prendre une direction , qui sans être en opposition avec les principes fondamentaux sur lesquels repose l'Église , modifient singulièrement la physionomie de la science dogmatique. En un mot, le principe central du système , sur lequel se dirige toute l'attention , vers lequel tout converge et qui exerce naturellement une influence prépondérante sur tout le système , ce principe peut être déplacé, et par suite entraîner une révolution dans la méthode scientifique.
Aussi la dogmatique , qui ne-doit pas seulement être un chapitre de l’histoire des dogmes, mais qui à pour mission d'exposer la foi vivante d'une Église à une époque donnée, ne doit-elle se refuser à aucune des modifications qui lui sont prescrites par les progrès de la foi accomplis.-dans la communauté. Elle doit être une reproduction organique de cette foi commune, telle qu'elle a lieu dans l’âme de celui qui s’acquitte de cette tâche. La dogmatique ne découle pas d’une manière directe de la sainte Écriture, mais de la conscience chrétienne. Pour que l'accord qui doit exister entre les données de l’une et le témoignage de l’autre , soit démontré, il suffit que les principes fondamentaux de la dogmatique puissent être retrouvés dans la Bible ; de même ce n’est pas aux textes isolés qu'il convient de s'attacher, mais à l’ensemble du témoignage scriptu-
rire. La démonstration sera donc beaucoup moins facile et moins simple que jadis où l’on se contentait de citer à l'appui de la proposition dont on prétendait établir la vérité, le témoignage de tel ou tel passage biblique, séparé de son contexte !.
Quant à l'influence des sciences philosophiques et historiques sur le dogme, Twesten fait remarquer avec raison que ce n'est que la forme, l'expression qui en est atteinte : car c’est dans le sentiment que le dogme a ses racines; une critique purement rationnelle ne saurait avoir de prise sur lui. En d’autres termes, pour Twesten comme pour Schleiermacher, la dogmatique et la philosophie sont deux sciences entièrement indépendantes June de lautre. Il est permis d’espérer et même de présupposer teur accord final, ainsi que leur harmonie préétablie; on peut désirer leur alliance et leur union, sans pour cela oublier qu’elies diffèrent essentiellement l’une de l’autre, et quant à leur point de départ et quant à leur méthode scientifique. Au fond , il en est de la dogmatique et de la philosophie comme de la méthode empirique et de la méthode spéculative : elles se complètent et se soutiennent l’une l’autre, sans jamais se confondre; elles convergent au même but, tout en suivant des voies différentes. La dogmatique est une science toute expérimentale, et son domaine est la conscience religieuse ; la philosophie, au contraire, est une science plutôt spéculative et se construit d’après les principes de la dialectique?.
Voici maintenant la conclusion que Twesten tire de tous ces développements : le premier et le plus impor-
tant devoir de la dogmatique est une analyse très-exacte et très-approfondie de la conscience chrétienne, du sentiment religieux sur lequel elle repose et de la foi qui en découle, dans le but de réunir tous ces éléments dans un système. La dogmatique doit être une exposition fidèle, complète et scientifique du témoignage rendu par la conscience religieuse. Puis elle devra montrer l'accord de ses résultats, tant avec l'Écriture qu'avec les symboles auxquels l’Église accorde une valeur normative; enfin, elle pourra chercher à justifier ces mêmes résultats devant le forum de la science ou de la philosophie : non pas en tant qu’elle s’appuie sur des faits de conscience, car dans ce cas elle porte sa jüsüfication en elle-même, mais en tant qu’elle fait des emprunts au domaine de la réflexion et du raisonnement scientifique".
L'aperçu historique que Twesten a joint à ses prolégomènes nous paraît tracé de main de maître, et les observations critiques, dont l’auteur l’accompagne, sont souvent d'une justesse frappante. Il lui semble que la dogmatique protestante tout particulièrement n'a pas reconnu d’une manière suffisante sa mission spéciale, d’être l'expression fidèle du témoignage que rend la conscience religieuse; et c’est à cette négligence qu'il attribue les erreurs et les écarts dans lesquels elle est tombée. Trop souvent, en effet, la dogmatique n’a consisté que dans l'agencement plus ou moins artificiel d’un certain nombre de vérités empruntées soit à des passages isolés de la Bible, soit à des systèmes philosophiques jouissant de la vogue du jour”.
Il est facile de voir que presque sur tous les points Twesten se rencontre avec Schleiermacher, dont ii est évidemment l’un des plus fidèles disciples. On peut dire que tout ce premier volume de son ouvrage n’est qu'un commentaire détaillé des propositions émises par Schleiermacher dans l'introduction de sa Foi chrétienne. Twesten donne aussi la préference à la manière dont ce théologien a divisé la dogmatique, tout en adoptant, pour les raisons indiquées plus haut, l’ordre suivi par De Wette dans son Manuel de la doymatique chrétienne.
Nous devons mentionner ici le nom d’un théologien, qui jouit en Allemagne d’une grande réputation de piété et d'originalité en matière de science. Le professeur Beck, de Tubingue, n’a pas écrit de dogmatique proprement dite, mais il a publié la première partie d'une Dogmatique biblique! et une Introduction à la théologie systématique? qui contiennent, dans un langage parfois obscur et prétentieux, des idées saines et justes plutôt que neuves. Le dernier de ces ouvrages, dans lequel l’auteur se rattache de préférence à Nitzsch, mérite de fixer un instant notre attention.
Beck distingue la théologie systématique de la dogmatique, en ce que la première renferme également l'éthique et sert ainsi de base à la seconde. La vérité chrétienne, suivant lui, ne conserve toule sa force et toute son originalité que lorsqu’elle se produit avec tous ses éléments: or, comme elle est une vie aussi bien qu'une connaissance, On la dépouillerait d’un caractère essenüel et on se priverait d’un auxiliaire indispensable, en séparant la morale de la dogmatique. Notre auteur s’é-
* Die christl. Lehrwissenschaft nach bibl. Urkunden. Stuttg. 4844. ? Einleitung in das System der christl, Lehre. Stuttg. 4838.
lève avec force à la fois contre ceux qui voudraient réduire la doctrine chrétienne à n'être plus qu’un assemblage de textes bibliques ou d'opinions dogmatiques traditionnelles, et contre ceux qui, désertant le terrain de la foi, substitueraient au dogme chrétien une doctrine rationnelle qui n’aurait plus du christianisme que l'apparence. La première condition à exiger de celui qui veut entreprendre une exposition systématique de la doctrine chrétienne, c’est de ne pas se montrer indifférent, de n'être pas étranger à la foi chrétienne et de ne pas vouloir appliquer le critère de sa raison subjective à la vérité objective. En d’autres termes : pour réfléchir sur la vérité, il faut être dans la vérité.
Mais, se demande-t-on, cette vérité que le dogmatiste doit s’assimiler par la foi, ne perdra-t-elle pas ainsi sa valeur objective ? Y a-t-il quelque part une vérité religieuse, un système de croyances qui soit affranchi du caractère de subjectivisme et d'imperfection propre à toutes les créations de l'esprit humain ? Grave et redoutable question, en effet, et sur laquelle 1l importerait d’avoir une solution nette et précise. Beck croit pouvoir garantir et démontrer la valeur objective et par conséquent l’autorité absolue des vérités qui constituent la foi chrétienne. Combien nous devons regretter l’obscurité du langage dans lequel il s'exprime qui nous rend si difficile la tèche de suivre le fil de sa pensée ! Voici pourtant ce que nous en avons cru saisir.
Le christianisme étant un principe de vie spirituelle, s'est créé un organisme parfaitement adéquat, au moyen duquel il se révèle dans le monde : il est, si l’on veut, le type parfait de la vie divine qui se révèle au sein de l'existence humaine. Il s'adresse à tous
les hommes, parce que tous sont appelés à réaliser ce type divin et il réclame leur foi. Mais l’homme ne peut pas s'arrêter à cette foi pure et simple, à cette adhésion spontanée : il soumet l’objet de sa foi à l’examen; il cherche pour l’exprimer, dans la plénitude de sa richesse, la forme, la conception la plus convenable. La mesure des dons spirituels dépend de la fidélité de notre abandon au christianisme et la vie nouvelle qui nous tombe en partage reste toujours supérieure à l'intelligence que nous pouvons en avoir; cependant grâce à la puissance créatrice dont cette vie nouvelle est douée, elle produit en nous une connaissance toujours plus approfondie des éléments de force spirituelle qu'elle nous a communiqués !. Mais si d'une part cette connaissance dépend de la foi, il faut que d'autre part elle se règle sur les lois générales de la pénsée humaine, d’après les principes et la méthode de la science : or, comme ces lois et ces principes varient suivant les temps et les individus, il en résulte que chaque époque essaie d'exprimer sa foi par des formules nouvelles, d’expliquer ses croyances par des systèmes nouveaux, n'étant jamais pleinement satisfaite des formules et des systèmes antérieurs, quelque appropriés qu’ils aient été aux besoins des temps qui les virent naître ?.
L'organisme vivant dans lequel, comme nous l’avons dit, le christianisme se révèle au monde, peut se décomposer en diverses parties; dans chacune des phases de son développement la société chrétienne possède et porte avec elle tout le contenu de la foi et le type complet de la vie divine, mais elle ne le révèle que peu à peu au
dehors, qu'il s'agisse de la connaissance scientifique ou des applications sociales. Cependant à côté de ces évolutions successives, auxquelles elle est soumise, la vie divine telle qu’elle nous est offerte par le christianisme, sest choisi une expression particulière, parfaite en son genre, dans la sainte Écriture. C'est là une révélaüon dès maintenant complète et dont toutes les autres ne sont en quelque sorte que des reproductions et des commentaires : la Bible a un caractère normatif et typique!.
Mais, comme tout ce qui dérive du christianisme, la Bible est un organisme vivant : il est par conséquent nécessaire d'examiner comment elle s’est produite ; 1l faut que nous assistions à sa genèse, que nous remontions à son principe. La science chrétienne devra reproduire l'organisme biblique dans une forme systématique appropriée aux besoins particuliers de chaque temps?.
La pensée de notre auteur revient en résumé à ceci : Pour pouvoir donner une exposition systématique de la doctrine chrétienne, il faut d’abord se l’assimiler par la foi, telle qu’elle est contenue dans la Bible; puis il convient d'appliquer aux vérités ainsi acquises les principes de la science et la terminologie qui se trouve le plus en rapport avec le génie propre à chaque époque.
Rothe a commencé dans une série d'articles publiés dans les Sfudien® à esquisser des prolégomèênes à la science dogmatique et il y est tout naturellement amené à traiter la question qui nous préoccupe. La solution qu'il lui donne ne nous a pas entièrement satisfait. Comme
? Zur Dogmatik. Stud. u. Kritik. 1855. H. 4. 1858. H. 4. 1860, H. 4.
Schleiermacher, il voudrait ranger la dogmatique au nombre des sciences historiques. Il lui conteste d’une manière absolue le droit de modifier la doctrine reçue ou enseignée à une époque donnée dans la communauté ecclésiastique à laquelle le dogmatiste se rattache: c’est à la théologie spéeulative et non à la dogmatique qu'il appartient de préparer et d'accomplir les modifications jugées nécessaires. L'œuvre du dogmatiste au contraire consiste en ces deux points : il doit se borner à recueillir sur chaque dogme l'opinion des symboles et les développements qu'elle a reçus par les théologiens qui s’y rattachent; puis il doit vérifier les résultats ainsi obtenus en les comparant avec le témoignage de la Bible, de la conscience religieuse et de la science. S'il devait se trouver un désaccord entre eux, 1l se bornera à le constater, à en donner acte, sans chercher à le faire disparaître.
La dogmatique serait done, suivant Rothe, une espèce de procès-verbal qui contiendrait le relevé de tous les témoignages pour ou contre une opinion dogmatique; elle n'aurait nullement la tâche de les réduire à l'unité et de formuler des conclusions nettes et précises'!. Toutelois ce que Rothe ôte à la dogmatique, il le donne à la théologie spéculative dont il a tracé un programme sommaire dans les premiers paragraphes de son Ethique?! Gette branche de la théologie à laquelle revient l'honneur de frayer des voies nouvelles à l'Église et de tra-
! Telle est aussi l'opinion de Mécdner qui nie que l’élément scientifique et spéculatif soit inhérent à l’éssence de la dogmatique, puisqu'il implique la négation du caractère positif revendiqué par la doctrine chrétienne. Voy. Das Recht der Dogmen im Christenthum in gesch. Betrachtungen. Zeitschr. für histor. Theol. 4851. H. 4.
? Theologische Ethik. Wittenb. 1845. 3 Bde. Voy. L S 1-6.
vailler à la réconciliation définitive entre la foi et la science, n’est liée à aucune des conditions précédemméênt indiquées. Elle ne relève que de la science, ne connaît d'autres lois que celles d’une saine logique et n'a aucun égard aux données objectives; il lui suffit de légitimer après coup, par une contre-épreuve scrupuleuse, l'accord de ses résultats avec le témoignage de la Bible et de la tradition ecclésiastique.
Jlest vrai que le théologien qui se livre aux recherches spéculatives dont 1l est question ne commence pas par faire table rase. Il ne peut faire abstraction des résultats auxquels l’a conduit son propre développement spirituel, m de la marche de l'humanité à laquelle il est lié d’une manière organique mdissoluble. Le point de départ de toute science religieuse, au sein de la société chrétienne, est la conscience de Dieu, telle que le christianisme l’a déterminée. Tous les éléments dont se compose la doctrine chrétienne devront pouvoir être logiquement dérivés de cette prémisse.
Nous ne pouvons pas suivre Rothe dans ses déductions, étrangères au but de notre travail. Remarquons seulement encore que, suivant notre auteur, le besoin d’une théologie spéculative, venant suppléer à l’insuffisance de la dogmatique, ne se fait sentir que lorsque les dogmes, soit par leur contenu soit par leur forme, ne répondent plus aux exigences scientifiques des membres éclairés de l’Église : elle aura ainsi toujours une apparence d'hétérodoxie. Mais à ce compte presque tous les ouvrages de dogme, nés du besoin de légitimer la foi aux yeux de la raison, rentrent dans la catégorie de la théo-logie spéculative. Nous ne voyons pas dans quel intérêt Rothe veut que. la dogmatique soit toujours orthodoxe
au risque de ne plus répondre aux besoins de l'époque; tandis que la théologie spéculative, pleine de vie et de promesses, est fatalement condamnée à porter le cachet de l’hétérodoxie et du subjectivisme.
Julius Müller a publié un article étendu sur la dogmatique dans l'Encyclopédie théologique de Herzog". Elle est, suivant lui, l’exposition de la doctrine chrétienne. Il lui demande d’exposer, non ce qui a été reconnu comme vrai à une époque ou dans une communauté donnée, mais ce qui est absolument vrai en soi. Mais ici se présente une difficulté. Si la science dogmatique entreprend la recherche de ce qui est vrai en soi en matière religieuse, elle ne pourra pas conserver le caractère historique qui cependant semble lui être propre: car tout ce qui appartient au domaine de l’histoire est nécessairement limité par l’espace et le temps, renferme toujours des éléments négatifs et contradictoires et est soumis aux lois d’un développement progressif. La dogmatique est-elle résolue à n’admettre que ce qui a une valeur absolue, il faut qu’elle fasse dériver ses connaissances des principes généraux, immanents à l'esprit humain : seulement dans ce cas, elle n’est plus une science théologique, elle devient une science philosophique.
En examinant la question de plus près on s'aperçoit que la science de la doctrine chrétienne reçoit son objet de la révélation de Dieu en Jésus-Christ: or, ilest dans la nature de cette révélation de résoudre la contradiction qui existe entre ce que cherche la raison, le vrai absolu , et ce que donne l’histoire, le vrai relatit. Un fait historique isolé, limité par l'espace et par le temps et qui
Real-Encyklopedie für protest, Theol. u. Kirche. Bd. IL. S. 433-450.
présente cependant le caractère de la vérité absolue, l'œuvre rédemptrice de Jésus-Christ est la source et la norme de toutes les autres connaissances dans le domaine du christianisme. De là le rang spécial et unique qu'occupe la dogmatique parmi les autres sciences, de là son caractère à la fois historique et philosophique. Les obstacles que peut présenter encore la solution de la difficulté signalée ne viennent pas de l’objet de la science, mais de l'imperfection de celui qui doit s’assimiler le contenu de la révélation chrétienne et le reproduire avec une entière fidélité.
Aussi longtemps que nous ne considérons la révélation chrétienne que comme une autorité en quelque sorte extérieure et étrangère à l’homme, il peut bien se produire une foi aveugle et passive, mais non une foi acuve et libre, consciente d'elle-même, dont il’ soit possible de faire dériver une connaissance scientifique, un système. Car notre esprit ne possédant dans cette condition aucune notion générale, aucun principe générateur, ne peut essayer que des combinaisons partielles et fragmentaires qui donnent bien une sorte d’agrégat, mais non un système de vérités. La foi chrétienne doit avoir pour résultat de produire en. nous une autorité intérieure, de manière que la connaissance dogmatique ne soit plus une opération en quelque sorte mécanique, mais bien un travail organique, un fruit véritable de la foi.
La remarque que la doctrine chrétienne, telle qu’elle se révèle dans les diverses manifestations de la vie religieuse , est entachée de contradictions, fait naître le soupçon et presque la certitude que des erreurs doivent s'être glissées dans la tradition de cette doctrine. Il en
résulte le besoin de séparer le vrai d'avec le faux , et il est de la plus haute importance d’être bien fixé sur la manière dont la dogmatique doit démontrer la vérité de ses propositions. L'objet principal de la doctrine chrétienne étant le salut ou l'œuvre rédemptrice de Jésus-Christ, tous les faits, toutes les assertions ou actions par lesquelles cette œuvre se manifeste, forment la base de la preuve dogmatique. En d’autres termes, toute vérité qui aspire à faire partie de l'organisme de la dogmatique chrétienne, doit légitimer son accord avec les faits, les assertions ou les actions qui constituent ce que nous appelons l’œuvre du salut, savoir la vieet la mort de Jésus-Christ, ainsi que l’enseignement des apôtres qui vient compléter le sien’, qui porte le cachet d’une inspiration spéciale et qui est garanti d’une manière suffisante par la tradition écrite. L'Écriture apparaît ainsi comme l'unique fondement de la preuve dogmatique. Mais la dogmatique présupposant, comme nous l'avons vu, la foi, l'expérience personnelle, il faut que la puissance propre à l’œuvre du: salut vienne directement se révéler à nous, afin de nous offrir le moyen de nous orienter et de nous reconnaître dans le contenu divin des saintes Écritures. Ce témoignage tout intérieur que la révélation chrétienne produit en nous, s'appelle dans le langage de l'école le témoignage du Saint-Esprit. C’est lui qui fait distinguer au chrétien ce qu'il y a d’essentiel dans la Parole écrite ; c’est lui qui donne à la conscience religieuse une certitude qui ne se laisse troubler ni par les propositions contradictoires que la raison peut lui opposer, ni par celles, en apparence contradictoires aussi, qui peuvent se présenter dans l’Écriture elle-même. Si
la vérité révélée n’a pas pris possession du chrétien à tel point qu’elle produise en lui, par le seul fait de sa présence, des pensées et des connaissances de même nature qu'elle, c'est-à-dire chrétiennes, l'existence d’une dogmatique, d'un système scientifique de la vérité chrétienne, est à jamais impossible.
Tel est, suivant J. Müller, le rôle que l'individu est appelé à jouer en matière de connaissance religieuse. Ce n'est pas là un nouveau fondement sur lequel doit s'édifier la preuve dogmatique, car lindividu demeure soumis à l’autorité de la Bible, par le moyen de laquelle la révélation chrétienne lui est communiquée. Faire dériver la dogmatique de la conscience chrétienne seule, sans avoir recours à l'Écriture, semble à notre auteur une entreprise pleine de dangers, et il affirme que cette fausse autonomie de la conscience chrétienne, sous prétexte de spiritualisme, aboutirait infailliblement à des résultats négatifs. D'autre part, ces droits que la foi chrétienne assure à l'individu ne conduisent pas non plus à l’isolement en matièrereligieuse, car rarement le chrétien arrive à la connaissance de la vérité rédemptrice autrement que par le secours et l'intermédiaire de la communauté ecclésiastique. C’est de l'Église surtout que l’on peut dire que par sessymboles et ses débats dogmatiques , elle est levéritable interprète de lEcriture ; c’estelle qui nous suggère les questions qu’à notre tour nous adressons à l’Écriture; c'est elle aussi qui nous met sur la voie de leur solution. Jamais cependant les symboles ne peuvent avoir pour la dogmatique une valeur normalive; ils pourraient devenir trop facilement une entrave et enlever à la doctrine chrétienne son caractère scientifique. On doit toujours re-
courir à l’Écriture, dans le but de réviser et de rectifier les résultats transmis par la tradition. Ainsi, suivant J. Müller, le témoignage de l'Église et celui de la conscience chrétienne individuelle sont toujours et en toute circonstance subordonnés à celui de l'Écriture, qui est l'autorité suprêmeet la seule source, vraiment pure et féconde, en matière dogmatique.
Nous ne soumettrons pas ces vues, en général fort justes, à un examen critique détaillé; on verra plus loin, quand nous exposerons notre propre théorie, quels sont les points, en petit nombre, où nous croyons devoir nous séparer de J. Müller. Cette divergence d’ailleurs repose plutôt sur la définition de certains termes que sur le fond même des idées.