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CHAPITRE TL

LES OUVRAGES DOGMATIQUES DE LIEBNER, DE LANGE, DE MARTENSEN , D'EBRARD, DE HOFMANN, DE SCHENKEL, DE RÜCKERT ET DE LANG.

Dans un article de la Revue de Tubinque qui a fait sensation, K/ing se posait, il y a vingt-cinq ans déjà, la question : Quelle est la forme qu'il convient de donner à la dogmatique, en vue de l’état actuel de la science théologique et des principes sur lesquels repose notre Eglise évangélique? Il concluait qu'il est de toute nécessité qu’elle porte un caractère plus christologique. Comme c’est en Jésus-Christ que Dieu revêt la nature humaine et l’homme la nature divine, argu-

1 Was für eine Gestalt der Dogmatik dürfte sowohl dem gegenwärtigen Zustand der theol. Wissenschaft als den Principien der evangel. Kirche am meisten entsprechen? Tübinger theol. Zeitschr. 1834. I. 2.

mentait Kling, il faut aussi que toute la doctrine chrétienne découle de lui, comme de son principe générateur. Ge que l’auteur de cet article demandait avec instance, Laebner l'a réalisé.

Dans un article récent de la Revue qu’il dirige?, il développe avec une certaine étendue comment toutes les notions dogmatiques, et surtout celles qu’on a l'habitude de placer dans l'introduction, perdent toute leur force et toute leur originalité, alors qu'elles sont détachées du principe christologique ou que du moins le lien qui doit les unir à ce principe n’est pas clairement marqué.

Mais pour asseoir la. christologie elle-même sur un fondement solide il faut remonter jusqu'au dogme de la Trinité. Telle est l’idée qui a inspiré à Liebner la composition de sa Dogmatique chrétienne dont le premier volume, contenant la christologie, a seul paru jusqu’à ce jour. L'avantage qu’il croit pouvoir obtenir ainsi est double. Il lui semble tout d’abord qu’en donnant à Christ, l'Homme-Dieu, la place centrale dans la dogmatique, ce sera une garantie pour la connaissance plus exacte de Dieu et de l’homme, quoique la manière très-compliquée dont il procède pour construire sa christologie eût dû l’avertir que ce n’est pas aux dépens de la simplicité que l’on obtient la clarté. Le

1 Déjà avant lui deux auteurs essayaient de construire Ja dogmatique d’après le principe christologique : c’est Rust dans son ouvrage : Philosophie u. Christenthum, et Hahn dans son : Lehrbuch des christ]. Glaubens.

? Aus Vorlesungen über die Dogmatik : Jahrbücher für deutsche Theol. 1856. H. 4.

* Die christl. Dogmatik aus dem christol. Princip dargestellt. Gôtting. 1849. "

Christ, suivant Liebner, est à la fois la seconde personne de la Trinité, telle que l'Église l'a formulée, et le {ype primordial de l'humanité, la totalité concrète de la nature humaine, dont les éléments isolés forment les membres épars de la grande famille humaine : idée toute nouvelle empruntée à la philosophie moderne et destinée sans doute à répondre aux réclamations qu’elle pourrail élever contre le dogme trinitaire. Quelque ingénieuse que soit celte combinaison de la scolastique et de la spéculation hégélienne, nous avouons qu’elle nous semble médiocrement d'accord avec le témoignage de l'Écriture et avec celui de la conscience chrétienne.

Liebner prétend en outre que son procédé a l’avantage de faire ressortir toute l'importance que doit avoir l'élément éthique dans la construction de la dogmatique. Il fait voir avec beaucoup de sagacité combien la théologie protestante en négligeant cet élément à fait fausse route; il prouve avec la dernière évidence que ce qui constitue le caractère vraiment original de la doctrine chrétienne, c'est précisément la manière indissoluble dont la morale s’y combine et s’y unit avec le dogme. C’est en rémtégrant cet élément éthique dans ses droits que nous pourrons le mieux servir le christianisme en le présentant à ses adversaires sous une forme beaucoup plus convenable que nos pères qui trop souvent se sont perdus dans les landes stériles du rationalisme ou du scolasticisme: Liebner parle d’or quand il ajoute que ce qui, dans le christianisme, est démontré être le plus pratique, renferme aussi les éléments de la véritable spéculation; comme aussi tous les résultats de la spéculation, quelque ingénieux et quelque profonds qu’ils puissent paraître, ne sont vrai-

ment féconds pour l'intelligence de la doctrine chrétienne qu’à la condition d’être pratiques.

L’idée centrale, à la fois spéculative et pratique, qui constitue le christianisme, paraît être à Liebner celle dé l'Homme-Dieu, avec toutes les applications à la théologie et à l'anthropologie, dont elle est susceptible. Toute la tâche de la dogmatique se réduit à analyser et à décomposer dans tous ses éléments l’idée spéculative de l'Homime-Dieu.

Nous n'avons pas à exposer ici les résultats auxquels aboutit cette analyse et les vues trinitaires et christologiques passablement vagues et arbitraires de notre auteur. Pour avoir voulu éviter le scolasticisme, il est tombé dans le mysticisme, ét, tout compte fait, il se trouve que Liebner est beaucoup plus subjecüf, dans ses spéculations, que ceux auxquels 1} adresse ce reproche, et dont le seul tort est d’avoir pris comme point de départet comme source de leur dogmatique la conscience chrétienne. Tout en lui tenant compte de la bonne volonté qu'il a montrée en expliquant par des considérations éthiques, les dogmes les plus ardus et les plus spéculatifs de la théologie, nous devons déclarer que sa christologie ne satisfait ni la conscience, ni la science, ni l'Écriture. C’est grandement risquer de faire fausse route que de mettre, comme principe générateur de la doctrine chrétienne, à la place d’un fait très-simple, la personne de Jésus-Christ, selon Îles Écritures, l'idée très-spéculative et très-complexe de l’'Homme-Dieu.

La dogmatique de Lange‘ se propose, elle aussi, de réconcilier la science moderne avec l’ancien dogme.

* Christl. Dogmatik. Heidelb.‘1849-1852. 3 Bde,

Cherchons à nous rendre compte, aussi clairement que possible, chez un auteur qui possède si peu le don de de la clarté, la manière dont il prétend accomplir cette œuvre. La définition qu'il donne du dogme devra être le point de départ de notre analyse. Le dogme, dit Lange, est un principe à la fois spirituel et social qui détermine la vie religieuse d’une société humaine quelconque!. Il se compose en conséquence d'un double élément : d’un élément idéal, car il naît dans les mystérieuses profondeurs de certains hommes de gémie; d’un élément réel, car il se manifeste dans la totalité des institutions par l'intermédiaire desquelles les vues de ces hommes privilégiés sont devenues la propriété de certaines communautés religieuses. C’est l’action, le jeu combiné de ces deux éléments qui constitue le développement dogmatique, l’histoire des dogmes.

La dogmatique sera donc la science de la doctrine chrétienne, en tant qu’elle est le principe religieux et social, la norme suprême de l'Église chrétienne ?. Lange. distingue dans le développement de la dogmatique une triple tendance : la tendance idéale qui la pousse à exposer dans leur ensemble systématique les idées qui forment son contenu et à montrer qu’elles sont fondées en raison ; la tendance sociale, suivant laquelle la dogmatique s'efforce d'établir les droits et les raisons d’être de telle ou telle communauté ecclésiastique déterminée; enfin ce que l’auteur nomme d’un de ces noms composés si élastiques et si chers aux théologiens allemands, la tendance idéale-sociale, qui provoque une action réciproque des idées sur les faits et des faits sur

les idées dans le domaine religieux. De là les trois parties dans lesquelles Lange divise la dogmatique: la dogmatique philosophique dont le caractère et le mode de démonstration est emprunté à la philosophie, quoique son objet appartienne au domaine de la religion; la dogmatique positive qui n’est que l'exposition systématique des dogmes ecclésiastiques et qui tire ses preuves de l'Écriture et des symboles de l’Église, tout en s’appliquant à en montrer les rapports et la concordance avec l’idée ou le dogme philosophique; enfin, la dogmatique appliquée ou l’application du principe de la dogmatique chrélienne à toutes les autres sphères de l’activité humaine, dans le but de réaliser sur la terre le royaume des cieux!.

Laissant de côté la dogmatique appliquée qui embrasse une série de branches théologiques, absolument étrangères à notre sujet, telle que la statistique, la polémique, l'irénique, ce qui nous frappe dans la division de Lange, c’est la séparation de la dogmatique philosophique d’avec la dogmatique positive. Afin de mieux saisir la pensée de notre auteur, nous allons examiner de plus près la manière dont il décrit l’une et l’autre.

La dogmatique philosophique est la dogmatique chrétienne dans son rapport avec la pensée humaine en général. Sa tâche est de démontrer l’origine, les développements successifs, les modifications essentielles des doëmes chrétiens dans leur vérité et dans leur nécessité, afin de les justifier devant le forum de la raison. Elle n'est pas déterminée par le dogme, mais elle se rapporte à lui: c’est ce que l’on entend communément par le

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