PREMIÈRE PARTIE
Aperçu kistorique.
Lorsque l’on compare, même superficiellement, un ouvrage de dogmatique écrit de nos jours avec une dogmatique du seizième ou du dix-septième siècle, on est frappé de l'extrême dissemblance qui existe entre eux, moins peut-être relativement aux diverses parties de leur contenu qu'à leur méthode et à leur physionomie générale. L'imperfection des sciences philosophiques et critiques au temps passé peut suffire à la rigueur pour expliquer ce phénomène.
Ce n’est pas toutefois que la dogmatique, antérieure à notre époque, s’abstint de spéculations pailosophiques : les ouvrages dogmatiques des Pères de l'Eglise, ceux des auteurs scolastiques el ceux de nos anciens théologiens protestants se distinguent plutôt par l'abus que par l'absence du raisonnement. Rien de plus
subtil et de plns raffiné parfois que les argumentations et les distinctions de l’ancienne théologie. Il y avait dans ce procédé une inconséquence choquante qui échappait à la plupart des esprits. Tandis qu'en théorie on proclamait l'impuissance radicale et lincompétence absolue de la raison en matière religieuse, en pratique on n’hésitait pas à s’en servir avec plus ou moins de succès, mais toujours avec une entière confiance dans la légitimité de ses opérations.
De là ce long et funeste règne de la logique d’Aristote dont les principes étaient appliqués, sans le moindre scrupule, au dogme; de là, plus tard, ces emprunts faits aux diverses écoles de philosophie, nées à la suite du mouvement de la Réforme. Aussi lorsqu'à la fin du dernier siècle la philosophie fut amenée à examiner et à étudier les principes mêmes de la connaissance humaine, les éléments dont se compose le raisonnement, les formes et les catégories de la pensée, il en résulta une véritable révolution dans le domaine du dogme. Peu à peu, sous l'influence de la spéculation de Kantet de ses successeurs , on s’habitua à ne considérer la formule dogmatique que comme un produit perfectible de la pensée humaine. On distingua avec soin entre les faits évangéliques et entre l'impression que ces faits ont produite sur ceux qui en avaient été témoins et la manière dont ils ont dû chercher à s’en rendre compte. Aussi les dogmes se virent-ils dépouillés de leur caractère d'autorité absolue , d'irréfragable vérité. On admit la possibilité d’un développement, d’un progrès dans l'intelligence des vérités et des faits qui servent de base au christianisme; on se résigna à avouer l'existence d’une histoire des dogmes ; on entrevit enfin la néces-
Se.
sité d’une transformation, d’un renouvellement périodique de la science dogmatique. On est même allé trop loin dans cêtte réaction , et si dans les âges précédents la philosophie a été regardée comme la servante de la théologie, c’est l'inverse qui a eu lieu de nos jours et l’on a vu les ouvrages dogmatiques n'être que le reflet et l'écho des systèmes philosophiques entre lesquels se partageait le suffrage des écoles.
Les progrès accomplis dans les sciences critiques appliquées à l’exégèse biblique et à l'intelligence de l'histoire ecclésiastique n’ont pas moins contribué à modifier le caractère de la science dogmatique. L’autorité des saintes Écritures étant ébranlée ou du moins contestée, à la suite de débats dont le retentissement dure encore et dont la gravité n'échappe à personne, la position de la dogmatique devint entièrement nouvelle.
Profitant de la latitude qui lui était laissée, elle a pu impunément s'affranchir des données traditionnelles qui la gênaient et se dispenser de se conformer aux textes scriptuaires. Et si, jalouse de conserver des priviléges séculaires , elle a refusé de se laisser enlever le dépôt des vérités révélées, elle a dû motiver du moins cet attachement et l’usage qu’elle faisait de tel ou tel passage des saints livres ; elle s’est vue dans la nécessité d'être plus sévère et plus vigilante dans son interprétation, de ne plus appuyer ses preuves sur des affirmations isolées, douteuses et séparées de leur contexte. De même cette science a dû tenir compte des enseignements de l'histoire des dogmes, distinguer entre la formule dogmatique primitive, plus simple et plus élastique, et la formule postérieure, plus précise et plus
savante, étudier avec soin les nuances variées et les éléments divers que révèle une analyse judicieuse du dogme, alors que celle-ci s'applique à en montrer la genèse et à en poursuivre les développements successifs. Ces devoirs imposés à la dogmatique par la science critique, dont les temps passés soupçonnaient à peine l'existence, ont rendu sa tâche très-difficile aujourd'hui et ont puissamment aidé à en changer la physionomie.
Il serait curieux d'observer de plus près l’impression produite , depuis le milieu du dernier siècle , par cette invasion de la philosophie et de la critique , dans le domaine de la dogmatique. Ce fut d’abord un véritable désarroi et la confusion sur toute la ligne était complète. On abandonna , presque sans combattre , les positions acquises depuis des siècles. Tout l’appareil dogmatique fut livré et sacrifié aux heureux vainqueurs. Si dans les ouvrages dogmatiques, publiés dans ces circonstances , on conserva encore les formules traditionnelles , c'était à litre de simple curiosité. On créait un musée historique des erreurs et des préjugés théologiques du passé; on croyait la rupture entre le christianisme des apôtres et la jeune philosophie sur le point d'être consommée. Ouvrezles manuels des Wegscheider et des Bretschneider, vous y verrez le contenu de l’ancienne dogmatique transformé en propositions spéculatives d’une part, en gloses critiques et en annotations historiques de l’autre. La décomposition du christianisme , en ces divers éléments, semblait la chose la plus naturelle du monde: on rendait à chaque domaine scientifique ce qui lui revenait de droit, à la philosophie ce que la raison réussissait à s’assimiler, à l’histoire
at
ce qu'on mettait sur le compte des croyances d’un autre âge.
Ce fut Schleiermacher qui, le premier, s’efforça d’arrêter ce courant qui emportait la théologie chrétienne à la dérive. Il voulut renouer le présent avec le passé et réconcilier la philosophie et le dogme. Également doué du génie spéculatif et du sens historique et critique, 1] dévoila les misères et les lacunes du rationalisme, et tout en acceptant la révolution qui s'était faite et les conditions nouvelles qu’elle avait imposées à la dogmatique , il se mit résolàment à l’œuvre et mérita la gloire de devenir le créateur de la théologie moderne. C’est donc avec lui que nous devons commencer notre aperçu historique des ouvrages de dogme dont il nous importe de connaître la physionomie. Nous diviserons cet aperçu en trois chapitres, correspondant, aussi bien que possible, aux diverses phases que notre science a parcourues.
La première phase nous offre les commencements, les premiers essais de reconstruction dogmatique, les tâätonnements les plus féconds, les élans les plus vigoureux nous pourrions l’appeler la période de formation de la science dogmatique moderne. Dans la seconde phase , les génies créateurs ont fait place à des disciples qui marchent sur leurs traces, s'appliquant à développer, redresser et combiner entre elles les vues des maîtres; ils se montrent surtout empressés à rattacher la science dogmatique aux enseignements du passé et à l'accommoder aux besoins religieux des fidèles : c’est une période de halte et de transition. La troisième phase se signale par une grande activité et par une richesse plus apparente que réelle dans le domaine du
dogme. Les ouvrages qu'elle a produits ont tous un certain air de famille, parce qu'ils cherchent avec plus ou moins d’habileté et de succès, à assurer leurs droits à chacun des éléments dont se compose la science dogmatique. La plupart d’entre eux ont une tendance marquée vers un biblicisme rigoureux et visent même à une conformité entière avec les confessions de foi du seizième siècle et avec les symboles de l'Église. C’est la période de la conciliation et de la restauration dont Hagenbach a retracé la fidèle image, pour la fraction libérale du moins des théologiens allemands".
En opposition avec cette théologie imprudemment où sagement conservatrice, une nouvelle tendance, faiblement accusée, 1l est vrai, semble vouloir se frayer une voie. Ceux qui la représentent, ne déguisent pas leur intention de mettre largement à profit les résultats du mouvement des idées auquel nous assistons depuis le commencement de ce siècle; mais ils tendent surtout à simplifier Pappareil dogmatique, à lui donner une forme plus dégagée, plus transparente, plus moderne, à le débarrasser des langes de la tradition historique pour en rendre l'accès plus facile aux esprits cultivés de ce temps. Quelle sera la valeur définitive de cette tendance, quelle sera son attitude vis-à-vis du christianisme biblique et des besoins religieux des communautés ? C’est ce que nous ne saurions déjà préciser aujourd hui.
Il est entendu que nous ne comprenons dans cet aperçu que ceux des ouvrages de dogme qui présentent des traits saillants et un caractère original. Nous avons
* Ueber die sogenannte Vermittlungstheologie. Zürich 4858.
dû négliger tous ceux qui ne poursuivent qu'un but purement historique, et qui sont des manuels ou des compilations de sources, plutôt que des traités de théologie spéculative : tels sont, entre autres, l'ouvrage de Schmidt pour la dogmatique luthérienne! et celui de Schweizer pour la dogmatique réformée?.
Nous avons dû aussi laisser en dehors de notre cadre, des ouvrages écrits dans un intérêt ‘exclusivement polémique, tels que la dogmatique de Strauss?. Non que cette dernière n’ait rendu un service signalé à la théologie dogmatique en dressant son bilan, en lui montrant la valeur réelle de ses affirmations et en la forçant, par sa critique, à une révision et à des réformes ; mais en déclarant la banqueroute complète et irrémédiable, elle a plutôt entravé que favorisé, autant qu'il dépendait d'elle, la reconstruction de la science dogmatique. Il y a dans l’idée fondamentale du livre de Strauss un élément de vérité mêlé à une grande erreur. Selon lui l’histoire du dogme en serait en même temps la eritique, ou si l’on veut, la décomposition. La nécessité qui force la dogmatique à mettre en lumière et à analyser, dans la suite des temps, tous les éléments dont elle se compose, favorise la transformation du dogme en propositions philosophiques. L'histoire du dogme forme ainsi la transition insensible du règne de Ja dogmatique à celui de la philosophie. Ge qu'il y a de
! Dogmatik der evang.-luth. Kirche, dargesiellt u. aus den Quellen belegt. 3te Auf. Fkft a/M. 1853.
? Glaubenslehre der evang.-reform. Kirche, dargestellt u. aus den Quellen belegt. Zür. 1844. 2 Bde.
8 Die christ, Glaubenslehre in ihrergesch Entwicklung u. im Kampfe mit der modernen Wissenschaft. Tüb. 1840, 2 Bde.
vrai dans l’assertion de Slrauss, c’est que ces deux sciences, comme nous le montrerons plus tard, ont, en effet, une tendance à se rapprocher incessamment; elles sont destinées à se rendre des services mutuels et à concourir, chacune dans sa sphère, au même but. Mais ce n’est pas la dogmatique qui fait seule toutes les avances et tous les frais de la réconciliation, en se dépouillant peu à peu de son contenu et de son caractère distinctif; la philosophie fait, elle aussi, des concessions à mesure qu'elle subit davantage l'influence du christianisme ; elle s’assimile ainsi peu à peu le contenu de la dogmatique , en se pénétrant des éléments de vérité dont elle est le dépositaire. C’est bien l'inverse de ce que veut Strauss qui a lieu en réalité : la dogmatique ne livre pas à la philosophie son contenu pour le perdre et pour adopter le sien, mais pour l'en enrichir et le retrouver par ce moyen, sous une forme plus transparente et plus parfaite.