CHAPITRE PREMIER
LES OUVRAGES DOGMATIQUES DE SCHLEIERMACHER , DE DE WETTE ET DE MARHEINECKE.
Îl ne peut être question ici de caractériser l'influence que Schleiermacher à exercée syx la théologie contemporaine en général: il entre dans le but spécial que nous nous proposons d'exposer la manière dont il a compris le rôle de la dogmatique, les modifications et, s'il y a lieu, les progrès qu'il a fait faire à cette science.
Lorsqu'on aborde l'examen de la question, telle que
nous venons de la poser, on est frappé tout d’abord d’un fait dont il importe de se rendre compte. Dans son Encyclopédie théologique! qui comprend trois parties : la théologie philosophique, la théologie historique et la théologie pratique, Schleiermacher à rangé la dogmatique parmi les sciences historiques. La dogmatique, dit-il, est l'exposition scientifique de la doctrine officiellement reconnue dans une communauté chrétienne, à une époque donnée?. Cette définition qui a une apparence séduisante de simplicité, n’est pourtant rien moins que simple : car la difficulté est précisément de savoir quelle est la doctrine officiellement reconnue à ‘une époque donnée, et quelles sont les sources, les documents, auxquels il faut en puiser la connaissance. En faisant entendre que cette doctrine doit être, non point celle qui à servi de base et de norme à la communauté à l’époque où elle s’est constituée, mais celle qu’elle professe au temps actuel, Schleiermacher soustrait déjà la dogmatique au domaine purement historique : d’une science du passé, 1} en fait une science du présent, comme l’est, du reste, aussi la statistique ecclésiastique avec laquelle 1l la compare. Mais ce n’est pas tout. Schleiermacher demande encore qu'un ouvrage dogmatique ne soit pas seulement l'écho de croyances professées par une Église établie, il veut qu'il soit le produit de convictions personnelles ; de plus, il n’est pas nécessaire, suivant notre auteur, que toutes les expositions dogmatiques , issues d’une communauté à une même époque, s'accordent entre
#Kurze Darstellung des theologischen Studiums. Berl. 48141. 2t*
Aufl. 1830.
elles ; il indique enfin , comme l'un des devoirs les plus importants de la dogmatique, celui de développer et de rectifier, s’il y a lieu, la doctrine qui nous est léguée par les temps antérieurs. Il en résulte que la dogmatique, loin d’être exclusivement au service des croyances du passé ou du présent, par ce nouveau côté embrasse en quelque sorte l’avenir même : elle enseigne ce qui doit être cru, au même titre que ce qui l’est déjà. Elle sort ainsi du cadre des sciences historiques, trop étroit pour elle, et la classification proposée par l'Encyclopédie de Schleiermacher, peu heureuse, vu que la dogmatique n'y trouve pas de place convenable, a dû être abandonnée par ses disciples.
I est nécessaire cependant d'ajouter une remarque. Si malgré les contradictions que nous venons de signaler et qui n'ont pas dû échapper au regard elairvoyant de Schleiermacher, il a cru devoir ranger la dogmatique de préférence parmi les sciences historiques, il sera utile de rechercher les motifs qui ont pu l'y déterminer. Craignait-1l peut-être de ne pouvoir faire de la dogmatique une science spéculative, et faut-il voir, comme on la dit, dans le rang inférieur qu’il lui assigne l'expression de son dédain pour elle? Ou bien jugeait-il ne pas pouvoir autrement sauvegarder les droits de la tradition ecclésiastique qu’en entourant la science dogmatique des barrières protectrices de l’histoire? Nous croyons que ni lune ni l’autre de ces explications ne sont exactes. La pensée de Schleiermacher était dominée par le désir de séparer nettement le domaine de la théologie de celui de la philosophie, dans l'intérêt de l’une et de l’autre
de ces deux sciences. Il assignait à chacune d'elles le rôle qui lui est propre, ne concevant pas que la théologie pût jamais oublier le lien qui la rattache à l'Église et être réduite à emprunter à la philosophie sa méthode et ses principes d’argumentalion.
Si telle est l'intention de Schleiermacher, quel sera, est-on en droit de se demander, le rôle de la théologie philosophique que Schleiermacher a placée au seuil de son encyclopédie? Comment justifier sa présence et
- échapper au reproche d’avoir introduit, sous un autre nom et couverte d’un autre pavillon, la philosophie dans le domaine des sciences théologiques? La théologie phi-
* losophique, nous apprend Schleiermacher, a autant de rapport avec la philosophie que la dogmatique en a peu; elle prend son point de départ au-dessus du christianisme, dans l’idée générale de la religion et de l’association religieuse!. Son butest essentiellement apologétique et son caractère, celui de la critique. Elle est chargée de mettre en évidence l'essence du christianisme et les principes sur lesquels repose notre Église protestante; elle présuppose, 1l est vrai, la connaissance de la tradition historique du christianisme, mais elle détermine la manière dont il convient de l’envisager; elle indique les développements dont elle est susceptible, les preuves sur lesquelles elle s'appuie, les sources authentiques où il faut la puiser. Étant avant tout une science de principes, le théologien ne la cherchera que dans ses propres convictions, et sans avoir égard aux croyances professées autour de lui *.
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macher réclame, armée à la légère et capable de satisfaire aux besoins urgents de notre époque. Il faut se garder de reléguer la théologie philosophique dans l'introduction ou dans les prolégomènes de la dogmatique; il ne faut pas attendre que des circonstances spéciales nécessitent des apologies spéciales. En vue des progrès que font parmi nous les sciences philosophiques et l'incrédulité systématique, il est nécessaire de donner des développemients nouveaux el une attention concentrée à la philosophie du christianisme : c’est à elle qu'incombe la glorieuse mission de réconcilier la science avec la foi, la pensée moderne avec la théologie.
S'il est permis d'éprouver un regret, c’est celui que- Schleiermacher n’ait pas lui-même écrit, de sa main de maître, cette philosophie du christianisme dontil nous a dépeint le rôle dans la première partie de son Æncyclopédie. I à produit des travaux remarquables dans toutes les branches de la théologie et de la philosophie : exégèse, dogme, morale, théologie pratique et historique, dialectique, pédagogique, mais il semble que le couronnement de son œuvre manque. Notre regret cependant est adouci, grâce à la Dogmatique! de notre auteur à l'examen de laquelle nous avons hâte de passer. Elle nous fera voir de quelle manière Schleiermacher aurait traité la philosophie du christianisme, et combien l’idée fondamentale de son ouvrage et l'esprit qui l'anime tout entier, bien loin de justifier les craintes que la place que Schleiermacher avait assignée à la dogmatique dans son Encyclopédie pouvaient faire naître, sont en contradiction avec sa propre théorie.
! Der christliche Glaube nach den Grundsätzen der evangel. Kirche im Zusammenhange dargestellt. 3te Aufl, Berl. 4835. 2 Bde.
Lerôle etlamission de la dogmatique, suivant Schleiermacher, ne peut être bien compris que lorsqu’au préalable on s’est entendu sur la nature de l'Église chrétienne! : telle Église, telle dogmatique. On peut dire que toute l'originalité, toute la nouveauté de l’œuvre de Schleiérmacher est contenue dans cette proposition et dans les quelques développements qui vont suivre. L'Église chrétienne n’est pas une institution préétablie, qui existe antérieurement aux communautés particulières, en possession de règles et de statuts immuables, de
symboles qui renfermeraient la doctrine chrétienne formulée une fois pour toutes, pour tous les temps. Elle a Sans doute, comme nous le verrons, son fondement objectif et sa tradition historique, mais au fond elle ne subsiste et ne se perpétue que par la libre activité de ses membres. La liberté humaine y joue un rôle dont il faut tenir grand compte. Voilà pourquoiSchleiermacher, sur le seuil de sa dogmatique, déclare devoir emprunter son point de départ à la morale qui traite des actions libres de l’homme; nous eussions plutôt dit à la psychologie, appelée à nous renseigner sur la nature des phénomènes religieux qui supposent le concours de la liberté.
L'idée de communauté religieuse est inséparable de celle de la piété : elle en est la réalisation et Schleiermacher, contrairement à ses devanciers, consacre à son analyse des soins particuliers ?. La piété, considérée en elle-même, ne consiste pas dans la possession de certaines connaissances, car alors le plus savant en pareille matière serait aussi le plus religieux; ni dans l’accomplissement de certains actes, car alors l’intention qui y pré-
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side serait déclarée de nulle valeur. Il y a, à la vérité, des connaissances et des actes qui appartiennent au domaine religieux, mais ils ne constituent pas l'essence même de la piété; ils ne se produisent qu’en tant que le sentiment, animé par le souffle religieux, cherche soit à s'exprimer, à se fixer et à se rendre compte de luimême au moyen de la pensée, soit à s’'épancher et à se manifester au dehors par une activité conforme à sa nature. La piété est quelque chose de plus primiüf, de plus immédiat, de plus intime que les productions de la pensée ou de l’activité humaine; elle a son foyer dans. la conscience et c’est le sentiment qui est essentiellemeñt son organe.
Le caractère commun de toutes les manifestations de la piété, quelque diverses qu'elles soient, est le sentiment de notre dépendance de Dieu qui en est inséparable et qui la distingue de tous les autres sentiments". Nous nous sentons à la fois libres et dépendants, seulement le sentiment de notre dépendance s'impose à nous avec une évidence et une énergie bien autrement grandes que celui de notre liberté : non pas, il est vrai, à l’égard du monde, contre lequel nous pouvons réagir et vis-à-vis duquel il est possible de nous sentir libres, mais à l'égard de Dieu dont nous sentons avoir reçu à la fois notre existence et notre liberté. Nous rendre libres à l’égard du monde, dans le sentiment de notre dépendance absolue de Dieu : telle est l’œuvre de la religion, el c’est pour cela qu’elle réunit les hommes les uns aux autres, afin de leur faire atteindre en commun ce but?,
Ici Schleiermacher quitte le terrain de l'observation
éthique ou psychologique pour demander à la philosophie de la religion et à l’apologétique des éclaircissements sur la nature des diverses communautés religieuses dont l’histoire fait mentiont. Sans entrer dans des détails qui seraient déplacés ici, nous dirons que Schleiermacher assigne le rang le plus élevé à celles de ces communautés quirapportent leurs sentiments religieux de dépendance à un être unique, absolu et infini ?; mais parmi les cultes monothéistes, les uns, comme la religion des Grecs, se bornent à relever le côté esthétique, la contemplation et la représentation du beau; les autres, comme le mahométisme, aboutissent au fatalisme et, par cette voie . détournée, à la divinisation de la nature. Le christianisme, au contraire, s'adresse avant tout à la volonté ; il subordonne tout à la morale 5. Son caractère distinctif réside en ceci, que tout y est rapporté au salut de l'humanité opéré par Jésus-Christ, et qu’il n’y a pas d'autre manière de participer à la communauté chrétienne que par la foi dans le Sauveur: c’est lui qui a réalisé au sein de l'humanité le sentiment de la dépendance absolue de Dieu, et, grâce à l'impression ineffaçable qu'il a laissée dans le milieu où il a vécu, il réveille et développe ce sentiment chez tous ceux qui entrent en communion avec lui. À Ja lumière de ces vérités, Schleiermacher passe à l'examen de la distinction, parfois arbitraire, que l’on fait entre la religion naturelle et la religion positive ; 1l analyse l’idée de la révélation, celle de l’inspiration, la valeur attribuée au témoignage des miracles, des prophéties, et sur toutes ces matières si délicates et si controversées, il ouvre des aperçus nouveaux.
Puis Schleiermacher aborde le sujet qui nous occupe spécialement : il se demande quelles sont les conditions que doit remplir une vérité religieuse, reconnue par l’expérience, pour s'élever au rang d’un dogme. La définition deSchleiermacher eston ne peut pluslarge: le dogme est l'expression du sentiment religieux au moyen de la parole!. Il diffère de la vérité philosophique moins par son contenu que par son origine: il ne procède pas par voie de raisonnement et de dialectique, mais par voie d'expérience et d'observation intime. Le système dogmatique qui groupe, agence et lie les uns aux autres les dogmes isolés, est né du même besoin que ces derniers et en est la conséquence naturelle.
Mais d’où le théologien prendra-t-il le principe, la règle qui le guidera dans la construction de son système? Ici la méthode indiquée par Schleiermacher nous paraît assez compliquée. L’essence du christianisme étant déterminée, il faudrait, selon lui, rechercher d’abord quelles sont les formes variées dont l’erreur pourrait se revêtir, les altérations que l’on pourrait faire subir au christianisme, tout en conservant les apparences de lorthodoxie?. De plus, il est indispensable que le théologien protestant connaisse exactement les principes sur lesquels repose le protestantisme, en opposition avec le catholicisme, afin de les appliquer à la construction de son système dogmatique*. Or, puisque le catholicisme fait dépendre le rapport de l’individu avec Christ ou son salut de son rapport avec l'Église, tandis que le protestantisme fait dépendre le rapport de l’individu avec l'Église de son rapport avec Christ#, il est dans la nature de la dogmatique protestante d’avoir un