‹ Des Éléments Constitutifs de la Science DogmatiqueChapitre 8 sur 23 · II. S · texte numérisé non relu

II. S

* Theol, Stud, u. Krit. 4828. S. 125

voie psychologique et par voie exégétique et historique: l’une et l’autre doivent concourir à mettre dans leur vrai rapport la forme et le fond de nos croyances. Jusqu’à nos jours c'est la méthode scolastique qui à prévalu : elle recueille et juxtapose les matérianx de la dogmatique, sans se préoccuper de leur origine ou de leur lien organique. Les anciens dogmatistes n'étaient ni assez philosophes ni assez exégètes. Si, pour bien comprendre le christianisme, il est indispensable, d’une part, d’être placé à son point de vue et d’avoir approfondi l'essence de la vie religieuse, àl faut, d'autre part, connaître exactement la forme historique primitive sous laquelle il s’est présenté : de là la nécessité d’une série d'études psychologiques et historiques sans lesquelles toute recherche demeure superficielle et stérile.

De Wette marque ensuite avec précision le point où le rationalisme se rencontre avec le supernaturalisme. La raison humaine, dit-il, est à la fois active et réceplive, les lumières qu’elle reçoit du dehors lui viennent, soit par voie de tradition historique, au moyen du langage, de l'enseignement, des actes symboliques de la communauté, soit par voie d'influence directe et invisible exercée sur elle par des personnalités éminentes, douées d’un génie créateur : dans l’un et dans l'autre cas c’est, grâce à la volonté et d’après le plan de la divine Providence que s’opère la transmission. De plus il est impossible de nommer une seule vérité dont on puisse dire avec certitude qu’elle s’est produite dans la raison, sans le concours de l’action de Dieu, tout comme il serait téméraire de prétendre que la force persuasive d'une vérité repose sur un autre fondement que sur Son accord et sa conformité avec les lumières de

notre raison. Qui donc voudra se charger de déterminer nettement ce qui est et ce qui n’est pas virtuellement contenu dans l’homme, ce que Dieu peut et ne peut pas lui faire produire naturellement? Le faux rationalisme et le faux supernaturalisme reposent tous deux sur une conception erronnée de la raison, qu'ils considèrent comme une sorte de champ clos parfaitement connu et mesuré, et sur une idée inexacte de l’histoire dans laquelle ils ne voient pas l’action invisible et constante de la raison suprême. Le véritable rationalisme et le véritable supernaturalisme, au contraire, s’inclinent devant les profondeurs mystérieuses et insondables de la raison et la placent sous une action divine tout aussi mystérieuse et tout aussi insondable : ils se rencontrent et se complétent ainsi dans un point de vue que De Wette n'hésite pas à appeler du nom de mystique, mal famé à son époque.

De Wette à résumé ses vues et leur a donné leur forme définitive, à la fin de sa vie, dans un ouvrage intitulé : l’Essence de la foi chrétienne. Ce livre devait être une exposition systématique de la doctrine évangélique destinée spécialement aux laïques et déchargée de tout l’appareil exégétique et historique dont la dogmatique est d'ordinaire accompagnée. Il présente ainsi le caractère d’une apologie du christianisme etse distingue, comme d’ailleurs tous les ouvrages de notre auteur, par l'élégance et la pureté de la forme, l'enchaînement logique des idées , une certaine concision et une clarté qui ne sont pas d'ordinaire l’apanage de la science . théologique allemande.

1 Das Wesen des christl. Glaubens vom Standpunkte des Glaubens dargestellt. Basel 4846. |

G] ve

Nous y remarquons peu d'idées nouvelles, mais des définitions plus précises et plus justes. Une analyse plus complète de la foi conduit De Wette à l’envisager de préférence comme une force spirituelle qui nous remplit et nous anime : elle revêt d'abord la forme du sentiment et n’a encore qu'une conscience imparfaite el obscure des objets auxquelselle serapporte. Mais comme tout se tient dans la vie de l'âme et que ce qui se passe dans l'un de ses domaines doit aussi exercer une influence sur les autres, le sentiment religieux tend à exprimer son contenu sous la forme d'idées; limagination lui vient en aide et lui offre des images empruntées à des phénomènes du monde matériel!. Tandis que la philosophie, exelusivement au service de la raison, cherche, sans avoir égard à la vie religieuse, à coordonner les vérités de la foi en un système scientifique, la théologie dogmatique, au service de l'Église, ne saurait détacher les conceptions religieuses du milieu historique dans lequel elles se sont formées et auquel elles sont mdissolublèment unies. La philosophie dépouille les idées de leur forme symbolique; la dogmatique la conserve avec soin et s'applique à en montrer la valeur.

Puisque la dogmatique n’est autre chose que l’exposition scientifique de la foi, dans le but de rendre plus clairs et plus accessibles ses objets, de fixer et de propager les convictions religieuses, il en résulte que sa valeur dépend de la mesure dans laquelle elle remplit ce but. Chaque proposition dogmatique dont la vérité ne s'impose pas d'elle-même au chrétien capable de . penser, le fait douter ou le scandalise, est défectueuse

soit pour le fond soit pour la formet. La dogmatique se proposant d'analyser et de raffermir le sentiment religieux, plutôt que d'exposer la doctrme biblique ou ecclésiastique, il s'ensuit que ni l'Écriture ni les symboles de l’Église ne peuvent être considérés comme la source de la foi : ils en sont seulement la norme et la règle. Les matériaux de la science dogmatique devront également être fournis par la foi qui s’assimile d’une manière organique le contenu de la Bible et de la doctrine ecclésiastique. Mais d’après le rôle que De Wette assigne à la dogmatique, il ne suffit pas à celui qui veut l'écrire de posséder lui-même la foi, d’en avoir fait une expérience personnelle bien vive, il fant encore qu'il agrandisse son horizon par l'étude des expériences religieuses de ses semblables. Ce n’est que de cette manière qu'il lui sera possible de découvrir le principe supérieur , le lien nécessaire et organique des vérités de la foi, avec les contradictions qu’elles peuvent renfer-. mer?. La philosophie de la religion doit lui être aussi familière que l’exégèse scripturaire et lhistoire des dogmes.

L'exposition que De Wette donne de la foi chrétienne, conformément au but spécial qu'il s'est proposé, est à la fois irénique ou conciliante et apologétique*: irénique, en ce qu'il relève, dans l’analyse des croyances chrétiennes, les points essentiels sur lesquels tombent d’accord ceux mêmes qui du reste pensent différemment, et en ce qu'il ramène tout au sentiment religieux, écartant avec soin ce qui ne concourt pas directement à le réveiller ou à le raffermir; apolégitique, en ce qu'il présente les vérités de la foi dans leur signification la

DST — 25, 5%, —3$. 57.

plus simple, signalant les principes immuables sur lésquels elles reposent et expliquant la haute valeur des formes historiques et symboliques ; les dards meurtriers et les angles saillants qu’offrait la dogmatique scolastique sont ainsi écartés. L'idée fondamentale d'après laquelle De Wette divise sa dogmatique est l'œuvre de la réconciliation de l'homme avec Dieu, accomplie par Jésus-Christ! : elle a l'avantage d’être à la fois l’objet principal de la foi chrétienne et la pierre angulaire du système théologique.

Tel est le résumé succinct des vues émises par De Wette relativement à la reconstruction de la science dogmatique. On voit qu’elles se distinguent par leur sagesse et leur application pratique, plutôt que par leur richesse et leur originalité. Gependant la théologie à fait largement son profit de ces deux idées qui se reproduisent, sous toutes les formes, dans les ouvrages .de De Wette, savoir la nécessité de distinguer, dans la vérité religieuse, ce qui relève du domaine psychologique et ce qui appartient à celui de l’histoire, comme aussi d'autre part la nécessité, non moins grande, de ne’ pas séparer ces deux éléments, vu que dans les vérités de l’ordre religieux la forme symbolique et le cadre historique sont indissolublement unis à l’idée même qu'ils veulent exprimer. Peut-être convient-il de regretter la manière quelque peu superficielle dont notre auteur semble avoir conçu le rapport entre le fond et la forme du sentiment religieux : sa théorie se ressent évidemment de l'empire qu'exerçait à son époque la théorie bien connue de l’accommodation qui ne considérait le dogme que comme l’expression figurée et

populaire des vérités que le sage aperçoit sans voilef.

La plupart des ouvrages de Marheinecke sont consacrés à la dogmatique, et s’il n'avait tenu qu’à lui, il se serait décerné, sans lrop craindre de manquer aux devoirs de la modestie, le titre de réformateur de cette science. La théologie, selon lui, a un caractère essentiellement apologétique : elle doit établir, aux yeux de tous, la divinité du christianisme. Celui qui se montre incapable de s'acquitter de cette tâche d’une manière qui fasse honneur à la science ne mérite pas le nom de théologien. Notre auteur regrette que, depuis le milieu du dernier siècle, la dogmatique paraisse avoir renoncé à cette noble et légitime ambition; il s’indigne contre ceux qui déclarent qu'on ne peut rien savoir de certain et de précis sur Dieu et sur les choses divines?.

Marheinecke s'élève avec force contre la tendance funeste de son époque qui voudrait faire de la dogmatique une science historique. Les matériaux, soit historiques, soit philologiques, depuis un certain nombre d'années, se sont tellement accumulés autour de chaque dogme qu'il a semblé aux théologiens qu'il suffi-

1 Parmi les théologiens contemporains, celui qui nous paraît avoir continué avec le plus de succès l’œuvre de De Wette est Hase de Iéna. Quoiqu'il se soit surtout occupé de l’histoire de l'Église, il a publié cependant plusieurs ouvrages de dogmatique (Lehrb. der evang. Dogm. Stuttg. 1826. 5 Auf. 1860. Gnosis, od. evang. Gllehre für die Gebildeten. Lpz. 1827. 3 Bde. Hutterusredivivus. Lpz. 1829), dans lesquels il cherche à concilier la tradition de l’Église avec les besoins de la culture moderne; il relève les côtés par lesquels les anciennes formules dogmatiques peuvent se recommander à l'intelligence des hommes de notre temps et, comme De Wette, il insiste sur la haute valeur de l’élément symbolique.

? Aphorismen zur Erneuerung des kirchlichen Lebens im protest.

Deutschland. Berl. 1814. S. 85 ff.

sait de les disposer et de les grouper d’une nouvelle manière en y joignant quelques réflexions de peu de valeur, pour être en droit de se persuader d’avoir rendu un service éminent à la science dogmatique elle-même. Au fond, cependant, cette apparente richesse révèle une extrême pauvreté; car plus la masse de l'appareil purement historique s’est augmentée, plus la connaissance de la vérité a diminué, si bien qu'un théologien comme Bretschneider a pu écrire de nombreux et volumineux ouvrages sur la dogmatique, sans avoir la moindre notion des conditions que doit remplir cette science de nos jours.

Notre époque éprouve le besoin pressant de reconcilier la foi avec la raison et la raison avec la foi. Mais aussi longtemps que la théologie restera engagée dans la lutte stérile que se livrent le rationalisme et le supernaturalisme, elle sera impuissante à remplir le devoir qui lui est imposé. Une analyse véritablement scientifique des notions de révélation et de raison est indispensable : seule elle pourra nous mettre à même de dégager les éléments de vérité que la théorie du supernaturalisme et celle du rationalisme renferment. Mais pour cela 1l faut pénétrer plus avant dans le domaine de la spéculation qu'on n’a fait jusqu'ici, essayer une reconstruction philosophique du dogme qui fasse paraître la vérité, non pas seulement telle qu’elle a été reconnue et formulée dans les âges passés, mais telle qu'elle est en soi. Il est nécessaire de plus de.s’assurer franchement le concours de la philosophie qui, dans ce siècle a fait de si merveilleux progrès, alors que la théologie est restée stationnaire.

Tel est le programme que se posait Marheinecke

lorsqu'il publia la première édition de ses Principes fondamentaux de la dogmatique chrétienne, considérée comme science *. I] croyait alors avoir trouvé la clef de tous les mystères dans la philosophie de Schelling et s’efforçait d'interprêter d’après ses principes les dogmes chrétiens. Marheinecke a nourri durant toute sa vie le généreux espoir de réconcilier la science et la foi, et en même temps la fâcheuse illusion de pouvoir opérer cette réconciliation en imposant au dogme les résultats conquis par la philosophie du jour. Dans la seconde édition de son livre, publiée huit années après la première, c'est d’après les principes de la philosophie hégélienne et la terminologie consacrée par la Phénoménologie de l'esprit qu'il essaie la reconstruction de la dogmatique. Mais la forme définitive qu'a revêtue son système , il faut la chercher dans la Doymatique chréhenne® que deux de ses disciples ont publiée après sa mort, d’après des cours faits à Berlin. Nous allons résumer, aussi clairement qu’il nous sera possible, la pensée contenue dans ce livre.

La foi, suivant Marheinecke, est, sous sa forme primitive, un sentiment entièrement subjectif et par conséquent sans valeur pour la science. Une dogmatique qui s’arrêterait aux affirmations de la for, cette forme en quelque sorte embryonnaire du sentiment religieux, se paierait de vaines apparences : aussi longtemps qu'elle se contente d'images imparfaites et contradictoires, elle ne pourra jamais pénétrer dans l'essence

‘ Die Grundlehren der christl. Dogmatik als Wissenchaft. 4ste Auf. 1819. 2te Aufl. 1827. Vorrede.

2 System der christl. Dogmatik, herausgeg. von Matthies u. Vatke. Berl. 1847. |

même des choses. Il faut que de la sphère subjective du sentiment, elle s'élève dans le domaine objectif de la pensée. Là même, la dogmatique rencontrera des difficultés et des pierres d’achoppement. Pour paraître dans tout son éclat, sur cette terre, la vérité est obligée d’abord de se scinder, de se décomposer dans ses éléments constitutifs et de se produire sous des formes contradictoires aux yeux des hommes : en d’autres termes, il faut que la religion dont la sphère est FPinfini passe, pour se faire comprendre, dans celle du fini et traverse ainsi toutes les phases qu'il plaira à une démonstration rigoureuse, à une analyse approfondie de lui faire traverser, afin de reparaître plus riche, plus complète, plus évidente. Si le dogmatisme se retranche dans l'obstination qui lui est habituelle, s'attache exclusivement à l’un des côtés de la vérité et se refuse à tenir compte des autres, il en résultera que la pensée embarrassée dans la contradiction, propre à tous les objets finis, sera nécessairement inadéquate à l’objet infini de la religion.

Il faut que la dogmatique , comme science, soit affranchie de toute contradiction : la vérité ne peut résider que dans la conformité parfaite, voire même dans l'identité de la pensée avec son objet qui, d’après la philosophie de Hegel, n’est autre que l'être lui-même. La théologie spéclative commence donc par le doute pour arriver à la certitude absolue : elle ne connait pas l'argument « priori, dit d'autorité, parce qu’elle ne reconnait aucune autre autorité que celle qui résulte de son accord avec la vérité elle-même. Les religions nommées positives, qui sont fondées sur l'autorité d’une Église, d’un livre ou d’une révélation laissent toujours

prise au doute el ne présentent aucune sécurité réelle : le plus léger soupçon qui atteindra la légitimité de cette autorité, entraînera immédiatement l'incertitude de toutes les affirmations qu’elle recouvre de son pavillon. La science, qui seule mérite ce nom, va au devant du doute, le provoque afin de le vaincre, et n’est sûre de posséder la vérité que lorsqu'elle à réussi à écarter toutes les objections possibles : son but est le rétablissement de tous les éléments positifs dont se compose là religion, non plus sous la forme imparfaite de l’autorité, mais sous celle plus parfaite de la vérité ou, ce qui revient au même, de la certitude".

On le voit, Marheinecke est animé de la plus louable ambition. Il ne veut pas s'arrêter à mi-chemin; il déclare qué son œuvre ne sera achevée que lorsqu'il aura embrassé toute la vérité. Point de compromis, de timides concessions, de lâches réserves : il flagelle de ses sarcasmes impitoyables quiconque désespère de donner à la science le caractère de la certitude absolue. Et pourtant que de doutes soulèvent, nous ne disons pas les résultats de la spéculation de Marheinecke, mais même son point de départ, sa méthode. Gertes, nous aussi, nous déplorons les compromis: loin de nous la pensée de vouloir, de plein gré en quelque sorte, paralyser l’essor de la science ou étouffer le besoin de certitude que l'homme porte en lui, et de lui dire : la vérité n’est point faite pour toi et tu n’es point fait pour elle; 1l faut se contenter d’un peut-être et d’un à peu près. Et cependant, il importe, dans l'intérêt même de la recherche de la vérité dé bien déterminer les conditions et les limites dans lesquelles cette recherche peut se faire. Vous

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vous récriez! vous ne voulez-pas entendre parler de conditions et de limites : mais depuis quand l’homme est-1l donc un être souverainement inconditionnel et affrancht de toutes les limites; depuis quand les barrières qui séparent le fini de l'infini et la créature du créateur, sontelles done tombées? Ab, croyez-le bien, celui-là n’a pas une plus noble ambition qui, méconnaissant les bornes prescrites à sa raison, s’obstine à vouloir enfermer dans ses formules la vérité absolue, que celui qui accepte avec soumission la condition que Dieu lui a faite et trouve même au dedans du cercle qu’elle lui trace assez de trésors pour satisfaire la curiosité la plus vaste, pour exercer Pintelligence la plus pénétrante, pour apaiser la plus ardente soif de vérité.

Cessons d’ailleurs de nous payer de mots. Que sert-l de commander à un être fini d'embrasser complétement par tous ses côtés et de comprendre d’une manière adéquate un objet qu'on avoue être infini; peut-il seulement faire abstraction de toutes les formes de sentiment, de conception qui lui sont propres pour s'élever à la hauteur de la vérité absolue; est-il possible qu'il se débarrasse de toutes les contradictions qui sont inhérentes à sa nature pour contempler l’harmonie absolue qui n'existe que pour Dieu? I y à là un oubli et un mépris des lois imposées à notre condition humaine, une absence de modestie qui s'expliquent facilement dans un système dont le nom propre est le panthéisme. Car qu'est-ce autre chose au fond, dans la pensée de Marheinecke, que s'élever de la sphère subjective du senment dans le domaine objectif de la pensée, sinon d’abdiquer son individualité pour se perdre dans le moi absolu, dans l'existence fantastique duquel on lui promet

Pimmortalité! Qu'est-ce autre chose encore que cette intelligence qui doit penser Pinfini et dont la pensée doit être identique à l'être, si ce n’est l'intelligence divine, la pensée de Dieu, Dieu lui-même qui pense en nous et par nous! Qu'est-ce autre chose enfin que cette unité que nous devons atteindre, sous peine de forfaire à la science, et qui plane dans des régions inaccessibles à la contradiction, si ce n’est l'identité avec Dieu, notre propre déification ! Aussi bien est-ce là le résultat parfaitement logique auquel Marheinecke est arrivé: la religion n’est plus seulement la vie en Dieu, mais la vie de Dieu; etla dogmatique n’est plus seulement la science de Dieu et des choses divines, mais la conscience que Dieu a de sa propre existence.

Après avoir déterminé ainsi le caractère scientifique de la dogmatique, Marheinecke passe en revue les divers points de vue d’après lesquels il est possible d’envisager les dogmes qu'il s’agit de réduire en système. II y a d'abord le point de vue biblique. La Bible étant le document le plus authentique du christianisme, Marheinecke n'hésite pas à affirmer qu'aucun dogme ne pourrait devenir l’objet de la foi chrétienne , qui se trouverait en contradiction avec les données de l'Écriture, ou même qui ne serait contenu dans aucune de ses pages. Mais, ajoute-t-il, la Bible est une lettre morte, un livre entièrement scellé, sans le concours d’une interprétation judicieuse qui distingue ce qui est essentiel de ce qui ne l’est pas; ou comme Marheinecke s’exprime un peu plus loin : l'esprit qui est dans la Bible ne se révèle pas sans l'intervention de l'esprit qui est hors d’elle. Il en résulte que l'objet qui forme le contenu de l'Écriture, savoir la religion chrétienne, du rang d’un simple fait historique

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s'élève à celui d’un fait de conscience, car c'est la conscience qui est le siége de l'esprit ou de la foi qui doit s’assimiler le contenu biblique. Cette foi ou bien n’a pas conscience du travail qu'elle opère, ou bien elle cherche à s’en rendre compte par le moyen de la théologie. S’arrêter aux données de la conscience chrétienne, au témoignage du sentiment religieux serait se condamner, suivant Marheinecke, à ne produire qu’une science bâtarde et tout à fait indigne de ce nom: car la conscience individuelle est une source bien imparfaite et troublée pour la connaissance religieuse. Il faut que la foi purement subjective encore tende à devenir objective, c’està-dire vraie.

Les symboles etles confessions de foi del’ Église présentent le côté objectif de la foi chrétienne; mais comme la foi de l'Église change et varie aussi, comme ses symboles sont imparfaits et incomplets, il faut au théologien une norme et une règle plus sûre de la vérité objective. Il devra donc s’adresser à la pensée spéculative qui seule est capable de trouver la vérité absolue : elle lui montrera jusqu’à quel point les décisions de l'Église en matière de foi sont normatives ou non; car nous ne sommes obligés de nous attacher, soit dans l’enseignement ecclésiastique, soit dans le témoignage biblique, qu’à ce qui est absolument vrai et rationnel. Aux deux points de vue inférieurs de la Bible et de la foi, Marheinecke oppose danc le point de vue supérieur de la spéculation, qui seul nous rend capable de déterminer ce qui dans la religion chrétienne à une valeur absolue aux yeux de la raison, et ce que la Bible et les confessions de foi contiennent d'éléments éternellement vrais. Penser la vérité absolue, penser Dieu : tel est l’objet de la dogmatique.

La religion chrétienne s’est pour ainsi dire incarnée dans la Bible : spirituelle dans son essence, elle s’est créé dans la Bible une existence en quelque sorte matérielle, dans le but de s’abaisser jusqu'aux simples et aux pauvres d'esprit. La science, en dégageant l'esprit de l'Écriture de l’enveloppe de la lettre, se trouve d’abord en présence de faits de conscience, essentiellement variables et incertains, tant le vrai et le faux s’y trouvent intimement et habilement mêlés; elle ne peut rester dans cette sphère inférieure; il faut qu’elle s'élève à celle de Pidée. Or, l’idée, dans la philosophie de Hegel, ne joue pas , on le sait, le rôle modeste que lui assignait celle de Kant; elle n’est pas la forme subjective par l'intermédiaire de laquelle nous connaissons les objets; elle contient et réunit en elle toute la vérité, toute la réalité, la substance même de la foi véritable. Car l’idée de Dieu n’est pas distincte de Dieu lui-même; en elle la raisoh humaine connaît Dieu tel qu’il est, puisqu'au fond c’est Dieu lui-même qui se pense dans l’idée que homme se fait de lui. La religion, Marheinecke le répète sous toutes les formes, ‘n’est autre chose que la conscience que Dieu à de lui-même en nous. Connaître ce qui dans tous nos sentiments et dans toutes nos conceptions religieuses est vrai et raisonnable, c’est conpaître les lois mêmes de l'existence de Dieu, le développement dialectique auquel 11 est obligé de se soumettre pour arriver à la conscience de lui-même".

Le panthéisme de Marheinecke se trahit d’une ma-” nière plus visible encore dans ce qu'il ajoute au sujet de la méthode de la dogmatique. Marheinecke n’est pas en peine pour trouver un point de départ et un prin-

cipe scientifique. Il prend dans la religion chrétienne l'idée qui lui paraît à la fois la plus simple et la plus spirituelle, à savoir l'idée de Dieu qui renferme en elle, comme en germe, tout le contenu de la dogmatique. La force dialectique qui lui est propre et qui met en évidence toutes les conséquences qu’elle renferme, est de beaucoup supérieure à celle de la pensée subjective. La science de l’idée, soumise aux lois d’une nécessité organique, n’exige d'autre démonstration et d'autres preuves que celles que nous fournit la logique. Elle se divise elle-même dans ses parties organiques qui ont l’avantage de correspondre exactement à la réalité, car l’idée , on le sait, est identique à l'être.

Dans l’idée suprême, qui se trouve placée au seuil de la dogmatique, Dieu est considéré d’abord au point de vue de l'identité absolue de tous les éléments qui constituent son essence : c’est la doctrine de Dieu, de sa nature, de ses attributs ou la théologie proprement dite. Mais il est possible de distinguer l’idée de Dieu de son objet, de Dieu lui-même. Dieu devient ainsi l’objet de la pensée et par conséquent un autre que celui qui le pense. Cette distinction, quelque subtile qu’elle nous paraisse, n’est pas aux yeux de Marheinecke une distinction logique seulement, mais une distinction réelle, parce que c'est Dieu lui-même qui la veut, qui létablit, qui se distingue ainsi de lui-même, comme substance et comme sujet, dans le monde et dans le verbe éternel. En d’autres termes le monde est nécessaire pour que Dieu ait conscience de lui-même ; c’est dans l’homme et par son intermédiaire que ce progrès en Dieu s’accomplit. Mais en traversant ces phases diverses et en devenant homme, Dieu ne cesse pas cependant de res-

ter toujours l’être divin par excellence; seulement lorsque la pensée et la volonté de l’homme se sont complétement identifiées avec la pensée et la volonté divines, on peut dire que l’homme est devenu le Dieu humain; de même que d'abord Dieu est devenu l’homme divin. Cest de cette manière que s'opère la rédemption de humanité et sa réconciliation avec Dieu. La seconde . partie de la dogmatique, qui explique toutes ces distinctions et toutes ces évolutions qui ont lieu dans l’idée de Dieu, est la doctrine de l'Homme-Dieu et celle du salut, l'anthropologie et la sotériologie. Mais déjà dans la personne de Jésus-Ghrist ou de l’'Homme-Dieu la distinction entre la nature divine et la nature humaine a perdu sa raison d’être; l’œuvre du Christ est précisément de ramener l'humanité à la divinité, par l’établissement du royaume de Dieu sur la terre. Dieu lui-même, incarné par Christ dans la communauté des croyants, hâte et consomme, dans le temps, l'unité de toutes choses qui est le terme de toutes ses évolutions; c’est là l’objet de ce que Marheinecke nomme la pneumatologie qui correspond à la doctrine ecclésiastique du Saint- Esprit.

Tel est le point de vue dogmatique de Marheinecke. Cette identité chimérique de l’idée et de l'être, celte glorification de la logique et de ses lois, cette dialectique si subtile et si arrogante qui se paie de mots et de distinctions imaginaires avec une incroyable assurance, celte évolution ambitieuse du point de vue inférieur au point de vue supérieur, ce dédain superbe de l’histoire et de ses témoignages , dont il est permis de tirer le parti que l’on veut, cette manie de tout interpréter et de tout

spiritualiser d’après une méthode arbitraire, cet affranchissement de la conscience chrétienne et du sentiment religieux ; tout cela caractérise la philosophie de Hegel que Marheinecke a substituée à la théologie chrétienne, tout en conservant la terminologie consacrée, sauf à lui prêter sans cesse un sens qui lui est étranger. Nous ne pensons pas que ce néo-platonisme moderne ait fait faire de grands progrès à la science dogmatique. À force, de confondre ce qui doit être séparé, la spéculation philosophique et la réflexion théologique , Marheinecke a aussi séparé ce qui doit toujours marcher de front, la réflexion théologique et la foi simple du cœur. L'école hégélienne, cette halte dans le vague théologique, a abouti au nihilisme le plus positif dans la critique dissolvante de Strauss et dans la psychologie réaliste de Feuerbach. Tel est le sort inévitable des plus nobles espris, alors qu'ils prêtent l'oreille à la voix du tentateur qui leur crie : Erütis sicut Deus.

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