‹ Des éléments de l'état ou cinq questions concernant la religion, laChapitre 11 sur 41 · Deuxième partie : Monde grec · texte numérisé non relu

Deuxième partie : Monde grec

Quelquefois la civilisation veut un grand théitre, d'autrefois elle concentre ses forces et ne se développe que dans un champ bornl. On vient de la voir s'agiler sur le vaste continent de l'Asie; en prenant possession de l'Europe, elle ne plante son drapeau que dans an pays qui n'en est pas la vingtième partie. Mais dans cet étroit gymnase, quelle variété de luttes , quelle adresse et quelle force réunies concourent à Jormer un spectacle unique et à jamais regretté.

Ouverte de toutes parts à la mer, la Grâce semblait appeler la civilisation et avoir été disposée pour la recevoir^ Pareille à ces princes favorisés des contes de fées, elle nah à l'heure la plus heureuse, et de toutes parts on vient i l'cnvi la combler de tous les dons. L' Asie-Mineure , au moment ou la Grèce se développe, peut déjà lui servir de précepteur, et il est probable que les Pelages partirent de son sein. Enfin , par une concordance qui ne s'est plus rencontrée entre le climat, la géographie et le génie des peuples, se forma ce tout harmonieux où. la poésie, la religion , les arts, la philosophie, la politique et les sciences ne sont que les membres bien proportionnés d'un beau corps. On

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lime le [Jas généralement A voir la Grèce par ses c6léa poétiques, on la personnifie dans Homère plu» volontiers que dans tout antre de ses grands hooimes, mais cette personnification brillante ne suffit pas à la représenter. Son vrai caractère ne se montre bien que dans l'an^emble, et il consiste surtout dans la science dn convenable. Lo terme peut paraître froid au premier abord, mais ai on pèse eiactement tout ce qu'il renferme, op verra qu'il est le synonyme de parfait dans le cercle des choses humaines. La vie, en effet , est double : l'idéal d'un côté, de l'autre le réel. Les ans se jettent dans l'excès du premier, les autres poussent le second Jusqu'à la brutalité. La Grèce tombe rarement dans aucun de ces pièges favoris de l'intetligMice. Ello nnii ordinairement, avec un calme admirable, le rêve et le réveil, le possible et l'être, en sorte que, parn:i tontes les nattons , elle a eu les vuas pratiques les plus longues , les plus droites, les plus conformes au bon sens, et les élans d'enthousiasme les plus exaltés. I^ musique qu'elle aimait tant est le symbole de son génie. Science et art tout i la fois, mathématiques et poésie, calcul et inspiration, la musique est de toutes les Œuvres humaines celle qui réonit au plus haut degré l'imaginaire et le réel , et quand ou considère la place importante qu'elle tient dans l'éducation grecque, on serait conduit à rapporter à son JnBuence cette couleur è la fois méthodique et inspirée qui revêt les beaux teaips de la Grèce, si l'amour de la musique n'était un eSet du génie grec, et ne») sa cause. Dans la politique, ta république de Platon est un modèle tout idéal dans la pensée même de %oa auteur, nais on oublie trop, en JBB««iU e^t« belle cetiTre, la çoHtiiaiion des eociétét

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anciennes. CerUincmEnl l'esprit pratique n'est pas tellement banni de celle théorie que beaucoup de desseins qui nous paraissent à mille lieues de l'application n'en aient été très prèi à cette époque. Puis la folie des imitatenrs a fait tort à la sagesse des maîtres. Ainsi, ce carnaval politique de la communauté des biens et des femmes , dont on ose encore faire tinter les grelots à nos oreilles, à l'époque de Platon n'était, à la vérité, qu'un songe, parce qu'il combat trop la nature de l'homme, mais un longe qui prenait naissance dans certains faits des constitutions existantes. L'État grec, quoi qu'on ait répété à ce sujet, ne s'appuyait que très peu sur les bases naturelles de la société , je veux dire sur les idées de la fomille , et c'est vraiment par là qu'il eai inférieur à l'Étal romain. Le droit est nul chez eux, le droit qui naît des rapports de ta famille, et qui ne fait pour ainsi dire que les étendre à la société. Les fondements de l'État grec sont assez volontiers de cod- Teniion , c'est-à-dire établis non sur des besoins de la conscience humaine , mais sur des nécessités de position et de gouvernement. Je prends pour eiemple les repas publics. Il y a dans cette institution comme un faux air de l'application à l'État des coutumes de la famille, mais, en vérité, elle ne peut se maintenir que par un combat perpétuel contre les sentiments domestiques ; elle suffit soute à les refouler et à les détruire. Elle anéamtl le foyer et met la vie tout au dehors. Oo voit facilement qu'elle n'a d'autre raison que l'impuissance du législateur qui , embarrassé de subvenir aux nécessités de son peuple , recourt au grossier mo^en, et praticable seulement dans des temps grossiers , dé - pourrir ceux à qui il ne sait pas donner l'industrie do

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u nourrrr eux-mêmes. Veut-on un exemple plu» ftuppaDt de ca recours aux expédients qui se remarque dans la législation grecque? la loi créloise légitime te commerce entre hommes dans la vue de restreindre la population. Que cette loi ne répugnât en rien aux mœurs grecques, ce n*esi pas là ce qui m'occupe, mais ce qui atteste combien elle était conforme à l'esprit général de la législation , c'est qu'Aristole, en rapportant la loi, approuve l'intention qui l'a dictée, et pour le reste, se contente de dire : « Institution dont noua examinerons plus lard les avantages, u Ainsi, rien ne coûte à la politique grecque pour exécuter ses combinaisons. Privée des lumières et de ce sens moral que la jurisprudence porte toujours en elle-même, elle va jusqu'A fiiire appel aux vices pour atteindre son but, Jusqti'.^ méconnatlre les lois de la nature. Comment s'étonner après cela des imaginations do la république.' On serait à meilleur droit surpris du sens pratique de l'auteur, qui ne les a données que comme des imaginations, tandis quclaréalîté, de son temps, lui offrait des cicniplcs si analogues. On doit donc en convenir, dans ses rêves les plus extraordinaires selon nos vues, Platon a subi la loi du génie grec, l'idéal tempéré parle réel. Mettez un Indien à sa place, et celui-là révéra l'impossible, mais Platon songeant la communauté des biens et des femmes aura un souvenir éloigné des Phidities laccdérnoniennes.

La même tendance se retrouve dans la religion. L'Egypte envoie ses mystères à la Grèce , qui les adopte avec avidité; mais aussitôt qu'ils ont touché le sol hellénique, ils sont contraints de s'adapter aux systèmes philosophiques*! de n'en i^venir que |p vêlement ; aussi

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la vraie religion grecquéne s'exprime ni par la mythologie, qui n'est qu'une poésie, ni par les mystères, qui ne sont qu'uno tradition esoiique. Elle est tout eatièro dans la philosophie : c'est dans ce terrain tempéré que l'esprit harmonieux desGrecs devait la faire croître.

De tous temps, la philosophie grecque eut ce caractëre des religions de s'occuper de cosmofionie. L'école matérialiste de Thaïes, l'école spirilaaliste de Pyiha- 0ore, lei sectes qui se ramifièrent à l'entour de ces deux vastes souches, toutes discutèrent la création des choses , et répondirent ainsi à ce besoin populaire de l'esprit qui cherche en tout les commencements. La philosophie grecque créa le dogme, comme les poètes créèrent le personnel dos dieux, et toute cette sublime théologie professée par la suite des philosophes se' continue et se couronne dans Aristote et dans Platon , Ariitote et Platon , les deux prophètes du paganisme , les deux colonnes du monde ancien. Tonle la religion grecque est dans ces deux non».

PUton reproduit volontiers le passe ; le Chaldéea se mêle en lui an Grec par l'intermédiaire do Pythagore , et, ses habitudes d'artiste te joignant à l'esprit oriental, sa métaphysique a quelque chose de moins éthéré, de moins magnifiquement spirituel que celte d' Aristote. Toutefois leur doctrine no diHere pas essentiellement quant à la Ihéodicée.

Dieu est l'unité par excellence et l'artisan du grand tout ; il a formé le monde qu'il n'a pas créé, mais constmil avec deux éléments éternels comme lui, les idées «t la matière. Les idées sont des êtres indépendants de la.^irinité, et les modèles de toutes choses. Elles sont \9 monde ialelli|ible sur lequel Dieu «vailles yenx fixés

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lorsqa'il forma l'univers à leur image. La matière , ou comme nous dirions la substance eiiitant à part de toute qualité , la matière, en ayant soin d'6ter an sens de ce mol iDQt ce que nous y attachons de corporel et de sensible, la matière flottait avec les idées dans le mouvement désordonné du chaos. Diea cesse de vouloir £lre seul : dans un moment derétemitft, il imprime l'o^ dre à la matière et aux idées. La multitude des formes de la matière peut se rapporter à cinq classes principales. Une fois le mouvement divin imprimé, les cinq classes de molécules s'agrègent suivant leur affiniti réciproque, de manière à ce que les plus légètM surnagent et que les plus lourdes restent au dessous. De celte agrégation naissent la terre, l'eau, l'air, l'éther et le feu ; le feu et la terre son t les principaux éléments, et les trois autres n'ont été formés par Dieu que pour servir d'intermédiaire à leur action. Avec une portion de cette matière, le grand artiste forme l'&me, qui n'en est pas moins immatérielle selon les idées de l'antiquité.

Dans réchcllc des créatures, au plus haut degré se dessincle monde, animal divin, et doué d'une âme. Dieu a fait l'âme du monde avec la matière et l'idée, avec l'essence divisible et l'essence indivisible. Comme ces deux essences sont contraires , il crée un moyen terme pour les mettre en relation^ Il les mélange, puis il compose r&me en prenant une première partie de ce mélange, puis une seconde double de la première, puis une troisième triple de la seconde, etc. (H y a trente^ix nombres}, suivant une moyenne arithmétique , géométrique et harmonique : lime du monde est ainsi formée dam les proportions de la gamme diatonique. Dieu

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donne «u monde l<i forme d'an X dont il furmo deux cercles en recourbant les deux branches de chaque côié. Le second cercle est divisé en sept autres cercles emportés par le moavemem le plus parfait, le circulaire uniforme. Ces cercles sont les animaux les plus parfaits, au nombre de neuf, et on les appelle les planètes. Une fois que Dieu les eut produites, il leur dit qu'elles étaient indestmctibles parce que telle était sa volonté, et qu'il leur donnait ta charge de créer le reste des animaux : sous sa main, en effet, iUn'auraient pu être inférieurs aux planètes elles-mêmes. Toutefois le grand Dieu se réserve encore la création desàmes humaines qu'il forme avec les mêmes éléments que l'Ame du monde, mais un peu moias purs. Il les attache aux asires, et c'estdans ce moment de leur exislenca qu'elles conçoivent tontes les idées que nons connaissons icibas. Quand elles sont ^liguées de suivre le mouvement des astres, elles tombent dans les corps, et c'est là l'origine du leur vie terrestre. Los neuf animaux célestes forment le corps humain, et l'Ame et le corps des plantes et des animaux privés de raison.

Tel est le dogme de la création ici que Platon l'imaginait. Voltaire, après l'avoir entendu à demi , comme au sermon, criait au philosophe : e Puis vous vous riveill&tes. d Mais , si, eu effet, de pareilles explorations dans le domaine du surhumain méritent en un sens le nom de songes, il y a des réalités qui ne valent pas ces beaux rêves. Au milieu de toutes les cosmogonies, celle de Platon ne le cède qu'à la seule Genèse. Encore n'estce précisément ni en grandeur ni en poésie qu'elle est i oférieure, mais en ce point qu'elle a deviné d'une ma^ nièrc moins sûre les phases de la créatioD-

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Cependant , une fois la pan faite aux beautés d'une telle théologie, une fois qu'on a pu constater son immcrse supérioriié sur les théologies iDdleones, restent les défauts qu'il n'est pas permis d'oublier. Certes, avec lo seul Vlaton, la Grèce demeurait en possession d'un progrès religieux incontestable ; mais il ; a encore un progrès sur Plalon : Aristole. Jo ne veux pas anticiper ici sur la comparaison que je me propose d'établir entre la Théodicée d'Aristote et la Somme de Saint-Thomas, l'une représentantleslumières du passé, l'autre celles du christianisme. Il me suffit de dire sommairement par quelles raisons la Théodicée d'Arisloio surpasse celle de Plalon , et en quoi elle est vraiment le dernier mot de la théologie antique. Lo fond , je lo répète, diffère peu sur cet objet, dans les deux Pères de l'Église païenne ; mais la forme, cette chose qu'on pourrait dire plus précieuseque le fond, mais l'expressionde l'idée et les raisonnements qui la découvrent , voilÀ ce qui confère au stagyrite la plus éclaïaate primauté. Plalon se rattache trop à l'inde, il s'enveloppe trop dans les mystérieuses Sciions de l'Asie pour atteindre au degré de supériorité que l'esprit grec sans mélange atteiu dans Arisiote. Les habitudes mêmes de sa pensée, les fermes poétiques qu'il affeciionne, les détails oii son imagination se complaît et se déploie, tout ce qui fait ailleurs le charme et le plus beau rayon de son génie , ici l'en l rave et l'obscurcit. L'intelligence, l'immatériel en soi, voilà ce qu'il s'agit de peindre , et Aristole y parvient mieux avec son ■lyle si dotiit, si limpide, si concis, que Platon avec son luxe et les figures géométriques qu'il combine à grands frais. Parce «lu'ArisloIO a eu l'honneur et le ma'heuf

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lont ensemble d'étre-le père de la scolasliqne, od te le représente généralement comme un esprit sec , raide, dénué d'attraits pour l'imagination. Quand on parle de ses écrits, il semble, chez quelques écrivains, qu'on parle des Principia PMlosophiœ de Spinosa, démontrés en théorèmes, sans oublier les corollaires. Pourtant , sans parler de ses antres ouvrages ni de sa manière en général que Cicéron trouvait suave, sa Théodicée est plus vraiment poétique que celle de Platon ; la majesté en est plus imposante et plus large, l'expression plus nette el plus pénétrante. Enfin elle donne de l'éternel , du moteur immuable, une idée que le christianisme a pu modifier, mais non pas détruire, tant elle est haute et vraie et de tous les temps. Cest qu'ArisIolc est le génie grec, le convenable par excellence , celui qui tient avec plus de fermeté que Platon lui-même une balance exacte entre l'idéal et le réel ; celui qui à la subtilité, la logique, l'observation puissante par laquelle nous comprenons ce qui est, uniten juste proportion la grandeur, l'imagination, la raison sublime, par lesquelles nous nous élevons jusqu'aux lois de ce qui eïi.

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QUlSTlOn ABUfilBUIB.

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