G ÉLÉMENTS DE L'ÉT&T
son arme est la meilleure de toutes pour tuer un homme, car un tireur de profession pourrait lui prouver, in animd mit, que la carabine n'est pas moins par^ite pour cet objei. Il en est de même des méthodes. Il ne iâut pas crier : Ma méihode est la metltenre rouie pour arriver au vrai, car il peut se rencontrer qu'elle nous ait mené à l'erreur, ou tout au moins qu'un chemin différent ait conduit un autre à la vérité. Comme il n'est donné à aucun de nous de la contempler dans sa plénitude, et que nous n'en voyons chacun qu'un très petit cMé , il est aussi absurde de tirer une ligne de cette vériié polygone à tous les esprits, que de prétendre qu'il faut nécessairement suivre un seul sentier pour arriver aux différentes faces d'une pyramide k huit cùlés. Les méthodes sont bonnes lorsqu'elles répondent à l'esprit et au but d'un siècle et d'un philosophe, nonobstant tous les défauts qui s'y laissent critiquer. Il n'y a de foncièrement mauvaises que celles qui sont arbitraires, parce que l'arbitraire ne répond à rien.
Rien n'échappe donc plus à la tyrannie d'nne loi invariable, et je ne comprends pas comment on critiquela méthode d'un philosophe, lorsqu'il est d'ailleurs arrivé à de bons résultats. Elle ne fait pas plus que le temps à l'affaire, et s'il a frappé juste,, c'est que sa médiode lui convenait, c'est qu'elle était bonne. Le peu de règles qu'il y a à établir dans ce champ de l'exception , c'est premièrement de bien s'étudier soi-même et le caractère de son intelligence, puis de penser à la nature de l'objet qu'on se propose. Entre ces deux jalons, oa marche en liberté.
L'observation intérieure est indisiiensable pour cob-
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oallre en soi ce qu'il y a de personnel et de général, le mai particulier et le moi humain. L'observation précède iJODc naturellement, non-seulement la philosophie proprement dite , mais encore le choix d'une méthode, puisque ce choix doit être individuellement déterminé par l'appréciation des tendances de l'esprit dans leur rapport avec l'objet à étudier. Après cela, qu'on ne veuille pas faire usage, soit dans les recherches, soit dans la démonstration de ses idées, des formes de la psychologie ; qu'on préfère prouver par l'hislolre ou par le raisonnement, on rentre dans sa liberté dès qu'on a passé par celte voie. E>lo est donc nécessaire comme étude ; dans ses autres applications, elle est sujette au chois.
Mais qu'est-ce que celle étude psychologique? S'il était permis, après M. Cousin, de s'endormir dans ta paix des termes vagues, la forte discussion de M. Leroux impose, comme un devoir, une explication raisonnée et précise.
L'élude psychologique a pour instruments , outre l'observation indirecte qui n'est pas contestée par M. Leroux, l'observation directe qu'il croit impossible. Il y a pourtant de la justesse dans quelques-unes des critiques qu'il adresse à ce sujet aux cctectiques, mais la formule leibnilzienne, dont il fait si bien les honneurs, me semble prouver l'observation directe au lieu de la combattre.
Toute vive et intéressante qu'elle a été, la querelle dey. Leroux et de l'éclectisme, sur ce point de doctrine, me parait assez vide. C'est un peu une guerre aux mots. Leséclectiques ont fait une science de l'observation directe, elelle n'est pas une science; pour e«la M. Leroux la nie quoiqu'elle exiils.
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Leibnits (1) distingue deux choses dans l'action du moi en rapport avec le non-moi : la perception et l'uperception. Le moi perçoit et s'aperçoit de sa perception. Les termes sont clairs, cette aperception de Leibniiz, c'est ce que la langue de l'école actuelle dé- EÎgne sous le nom de conscience, et je ne puis voir autre chose dans cette faculté perpétueilemeot et sponiaoément réflexive que le moi qui s'observe incessameot agir. Pourquoi prétendre que celte aperccption de Leibniiz n'est que la conscience de l'Etre T C'est une pure invention du critique, et LeibnilE n'a ni tacitement ni explicitement attribué cette qualité restreiniei son aperceplion. Bien au contraire, puisqu'il en lait une perception de chacune des perce)'tions du moi.
Quand il l'aorait exprimée , cette opinion ne serait pas confirmée par l'expérience. L'aperceplion ne nous rend pas seulement compte de notre force, non pas seulement de sa puissance de se manifester en général. Elle ne se borne pas à nous dire : Vous êtes, vous pensez, vous sentez, vous voulez; elle dit: Vous pensez à Dieu, vous sentez de l'amour pour votre pays, vous voulez la gloire des poètes. Elle est à la fois synthétique et spéciale, elle comprend tout l'ensemble et le plus petit détail ne lui échappe pas. Quand je dis : j'admire Saint-Pierre de Rome, outre moi, outre mon admiration, outre Saint-Pierre de Rome, n'y a-t-il pas comme quelqu'un qui prend ma pensée sur le fait, CI qui voit s'unir par la perception le moi et le nonmoi qui s'appelle Saint-Pierre de Rome? Sans avoir besoin de raffiner et de subtiliser l'argument, n' est-on
(I) Voyei ks prinripcs it h nsturf tt de la ptSce hoài) «b nim.
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QUESTION PHILOSOPHIQIE. 149
pas forcé de reconnallre que c'est là uneYéritable observation dtrecle, bien qu'elle n'ait pas l'appareil méditatif, et qu'elle ne prenne pas toutes ses aises comme celle de l'éclectisme. Il est remarquable même, et cette vérité commence à être publiée par les romanciers et les poêles, que dans tes plus eialiés élans de la passion, l'aperception est plus voilée, moins saiiissable pour la moi que l'ouragan étourdit, mais toujours présente et prête à s'éclaircir dès que le trouble s'apaise. On n'est pas Furieux sans le savoir. Je ne crois même pas que l'amour s'ignore au moment du plus vif enthousiasme. Rousseau, en se souvenant d'une soirée passée aui ge- Doui de Mmed'Houdetot, écrivait: Jefus sublime. Si le sublime de sa passion ne l'eût frappé dans le temps qu'elle s'exhalait, il n'eût jamais pu en garder la mémoire. L'observation directe n'est donc point une illusion de savant, elle est commune à tous les hommes, et partout oil est la vie, non-seulement ta vie se connaît, mais se connaît dans tous ses moments et dans loQS ses actes. Partout où la parole, les gestes, un signe quelconque servent à l'eipression de la pensée humaine , partout on peut affirmer qu'il y a conscience de la pensée. Tout signe étant uno chose de convention et de combinaison, de choix volontaire, quoique souvent sans motif déterminé, comment la pensée pourrait-elle se revêtir cl se produire, si elle était ignorée du moi où elle naît? Or, il n'y a pasde mutisme absolu dans notre espèce ; on peut donc conclure que, depuis les plusbas dcgrésjusqu'aus plus hauts de notre échelle, l'observation directe du moi par le moi est constante dans l'humanité. Quand Leibnitz prétend que l'aperception est en même lemjis une perception de r£tr«
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ISÛ ELtMEMS DB LBTAI.
éternel, ce u'eat pas, je le répète, qu'il b<>rne les fonctions de l'aperccption à nous rendre compte de noue existence. C'est que, connnel'aperception'est en nous la conscience de i;OS perceptinna, elle ne peut manquer d'être en même temps la conscience de l'être, et, par une conséquence un peu éloignée, la perceplinn de celui qui est la vie en soi, l'Etre universel, le substrat commun de tout ce qui vit.
On ne doit donc pas distinguer l'observation directe de l'aperccpiion ou conscience. Mais, comme elle est partie intime de l'organisme du moi, comme elle n'est nullement passible de ta volonté , et qu'elle s'exerça fatalement suivant les lois de notre nature , elle n'est pns une science , elle ne peut pas en devenir une. Il est certain que dès que la volonté se met de la partie, dès qu'on a l'iniention d'observer le jeu de son âme, co n'est plus qu'une observation indirecte, elle ne saisit plus qu'un Tait accompli, si proche qu'if soit de son accomplissement, et qui lui est livré par lamémoire. Mais, encore une fois, ce n'est pas une raison pour nier l'observation directe, car l'observation iodirecte, tout au contraire , la suppose nécessaireDWal. En eflet, si le moi ne s'observait pas perpétuellement, jusqu'au point qu'il s'observe observer, la t&émoire serait impuissante à nous retracer les opérations de notre esprit , mais comme on ne se souvient que de ce qu'on a vu , Uur science n'est autre chose que notre conscience, nous ne pouvons la perdre, et lorsque le philosophe veut se replier sur lui-même et se rendre compte scientifiquement de la vie du moi, il trouve lou* jours trois termes, le moi, l'action du moi, et l'obseryïLtioR ^u ippi portée sur lui-méip« «t cUto? wa action.
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QLESTIO?! PHILOSOPHIQUE. lâl
La conscience n'est que le moi s' observant lui-même, el l'observation directe fournît les mnl^rianx indispensables à l'observation indirfcie. La seconde no serait pas possible si la premiâre n'existait pas.
Bacon ser» donc do nouveau incriminé pnur ses fameuses toiles d'araignée et sa phrase menteuse: II L'âme ne peut pas s'observer elle-même , o car elle B'oitserve perpâtuellement, et loin de soutenir Uacon par Leibnitz, c'est dans Leibnitz qu'il faut trouver l'entière condamnation de l'opinion baconnienne. Je n'ai pas à examiner la méthode de Bacon, qui, admirablement propre à inspirer un physicien, manque, à ce qu'il me par.ntt , du sens métaphysique. Elle ne mérite pas sans doute, dans tout» sa rigueur, la honte du pilori auquel M. de Muiaire l'a attachée. Sun auteur surtout est au-dessus des airs méprisants et des corrections pédantes qu'on lui prodigue, mais il est ceria'n quelexamcndeM.deMaislre, en rapprochant toujours Icgi^iiiede Bacon du génie d'Aristoie , a montré tout cequ'il y a dans lo premier d'infériorité philosophique. C'e^t là le résultat évidi^nt de sa critique, mais le grandespritfiubsistcmalgrétoutesles railleries et tousles raisonnements. Je ne chercherai pas si on ne trouverait pas dans les règles prescrites par 13acon une sorte de charlatanisme de sagesse qui tend jl les enfler en paroles sans augmenter leur utilisé d'application. Il en est trèsppu qui soit'nt particulières à la philosophie. Je ne citerai qu'une de ces opinions, parce qu'elle est d'un sens priifond.qui décide d'un {;rand point de la question des méthodes, et parce qu'elle s'applique aussi juslementà l'expérience des philusophes qu'à celle des phy- EÎÇieOfi l'agaenim f.i^/)meM/i»; dit-il, et, se tantùin
tequent, mera palpaiio ett, et hominet potiùt alupefacit quam informat, a Uoe expérience vagabonde et qui ne songe qu'à aoi est une pure affaire do mains, et elle hébèie plutât l'esprit de l'Iiomme qu'elle ne l'instruit. bM. de Maistre, eu s' élevant contre cette opinion, obéit beaucoup plus à celte ardeur de haine contre les iBorts de deux siècles particulière à son école qu'au véritable esprit de sa critique. Le reproche capital qu'il adresse à Bacon , c'est de ne pas comprendre l'idéal, et le reproche est fondé; mais la phrase dont il s'agit est précisément du petit nombre de celles où Bacon reconnaît la puissance deTespril. Ily avait donc équité et habileté à s'armer contre lui-même d'un aveu dont il ne pressentait peut-être pas toute la portée. Que veut-il dire par cette action stupéfiante de la pure eipérienceT Quelle dispute tranche-t-il par celte décision qui condamne ce qui n'est qu'une affaire demainsf la dispute des matérialistes et desspiritualistes. Sa proposition est on corollaire assez prochain de celle de Leibnitz : Rienn'est dans l'intelligence qui n'aitd'abord été dans les sens, si ce n'est l'intelligence elle-même. Il montre le néant des prétentions de ces psychologues qui veulent entrer tout nus dans l'étude de l'homme, seulement avec de l'attention pour bien voir et une certaine dose d'intelligence pour comprenrire ; qui se targuent d'une indifférence absolue et se croient ainsi mieux préparés pour la vérité 1 Ils n'ont point de systèmes , disent-ils , ils éviteront les erreurs systématiques. Ils ne souhaitent rien qu'apprendre, rien que savoir. Faga experientia, étude vide ; mera palpatio , occupation machinale. Celui qui n'eetre pas dans les hits avec nae idée qveleonque préconçna no pavt en
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avoir qu'une courte et partielle inielHgence. Si quelque conception de la raison n'iaspire le philosophe comme l'artiste, le philosophe et l'artiste qui en seront privés se rangeront dans la même classe : parmi les esprits terre à li>rre , agréables penseurs de riens, minuiieux éplucheurs rie syllabes et d'idées^ui, dans les lettres, engendrent les madrigaux , sonnets, etc., et je ne sais quoi en idéologie. Il &ut, au contraire, que l'esprit éiudie, si je puis dire, arec passion, c'est à dire sous l'empire d'un sentiment ou d'une conviction philosophique. Il la mesure aux faits, il la rectifie par eux, et lors même qu'il les plierait quelquefois à sa conviction, l'impartialité n'est jamais si entière qu'elle n'ait aussi A redouter cet écueil. Une expérience vagabonde et qui ne son^je qu'à soi n'est qu'une pure affaire de maint , et elle bébëte plutôt l'esprit de l'hoir.me qu'elle ne l'inelrtiii.
Laméthode de Descaries, particulièrementempreinte d'an admirable esprit métaphysique , n'est point exemple de cette sorte de charlaunisme qu'on remarque dans Bacon. Ses quatre célèbres règles logiques n'espliquent guère leur célébrité. Leur simplicité seule a fait leur fortune , au sortir des inextricables complications de la scholastique. Il faut avouer que cette simplicité est on peu vide , et en général tout ce qui, dans le discours de la méthode, traite proprement delà méthode ne répond pasà l'attente des esprits, qni ne s'apprêtent à le lire qu'avec une admiration religieuse. Cela tient au caractère d'inspiration et d'individualité des méthodes. Plus leur inventeur est grand et original, moins elles sont gotltées par les esprits indépendants. La loumiisioa qu'on leur accorde n'est
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que moutonnière. Ce qui est vraiment beaa dans le discours, c'est l'audace, c'est l'impulsion, c'est la profondeur des vues accessoires, c'est le style; ce n'est pas quatre règles fort sages sans doute, mais qui n'ont rien que do vulgaire dans la pratique. Une preuve îrri^cusabliï* de leur peu d'importance comme règles générales, c'est que si un esprit de bonne foi voulait se mettre sous Id conduite de Deîcarles, et appliquer les préceptes qu'il commande, il n'en tirerai! aucun proGl. Elles ne le feraient pas avancer d'une ligue dans la science.
Voyez Leibnilz, ce génie si étendu , si conciliateur', si éminemment fait pour accepter et comprendre la diversité et la liberté des intelligences. Il ne s'est jamais préoccupe de tracer un code do la méthode. Il a tout étudié : historien, jurisconsulte, littéraieur , méinphysicicn, pliysicien, chimiste, mathématicien , univeiser, sa méthode a été d'éclairer son esprit de toutes les luniièrea, d'ouvrir à toutes les sciences toutes les portes de sa pensée, puisil s'est dirigéàson gré. A-t-il débuté par le doute? fantaisie de Breton, indifférente en soi, si elle no représentait une {jrande phase de la lutte de l'esamen contre l'auioriiél A-l-il choisi quatre rèf;les plutôt que cinq, plutdtque dix, pluiAt qu'une ? S' esi-il fait une loi de partir loujours du simple pour s'élever au composé et de faire des dénombrements si entiers qu'il fût assuré de ne rien nmoitre? Non, Lcibniiz, ne s'enferme pas aiasi dans un promenoir. Il se coiiRe un peu en sa raison, il Un laisse plus ^es franches allures. Il se sent inspiré d'une grande pensée, l'étude l'appuie et le réconforte ; il a vu le moi dans ses profondeurs . l'histoire jusque dans ses curiosités, pourquoi ion
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génie no suivrait-il pas son vol sans autre contrôle qus sa droiture naturelle? Ld philosophie est une vocation; il faut attendre l'heure et le souffle pour écrire quatre pages do l'harmonie préétablie aussi bien que pour composer un chant de la Divine comédie. Une fui^ que |e souffle commande, une fois que la pensée inspire, qu'on ne néglige rien pour l'entretenir et l'exprimer dignement. Ni les veilles , ni les iiires, ni l'ennui des plus minutieux détails. Mais une fois qu'on possède l'idée, une fois qu'on l'a appuyée sur des bases solides, pourquoi faire tant de cérémonies î Toute voie est eiccllenie qui nous mène à notre but, seuls nous pouvons bien apprécier notre but, seuls nous pouvons bien nous frayer notre voie. Elude de l'homme d'abord et toujours, puis étude de la tradition. Inspiration, étude et liberté , voilà toute la méthode philosophique.