‹ Des éléments de l'état ou cinq questions concernant la religion, laChapitre 27 sur 41 · CHAPITRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIÈME

8' Philosophie àa xTiii' siècle. Baron, I.orke, Toltain tesquieu, Jean-Jacques, Tiirgot.

Baciin serévcilliieison He sa tombe, llyrpstainnl lo temp-* qiio vécurent ses cnntempnrainit, sai^hnnt qu'ils no l'écnatpr^iit'ni ni neroRtenrirnieni ; mais ionique ie XVIII" siècle parut, il se dit: Viiili^ mon fîlsl et il t'enseigna en conséquence. La métuphy^ique et ses hautes médiuiroiiB avaient occupé le xvii* siècle : amiderautorité, il se portait naiurellenient aux principes qui en sont ie premier uppui. L'A^e suivimt cliercba plni6t les Térités palpables, bornées, et il déilaigna tous les grands horizon*. Son caractère est bien différent aussi du caractère du XVI* siècle. Celui-ci avait la curiosité naïve, le réve capricieux, le doute sincère qui passe de l'tro* nïeè l'enihousiasme ; celui-là fiiiobterrauur aanséire curieux. L'enlhoasiasme le fit rire. II estima que l'œil, les mains, la bouche, le nez et les oreilles sont les seuls juges et les seuls instruments de la vérité. Un foa de génie symbolise le xvi* siède ; lérAme Cardan. I^ diaÛe en personne Teprèsentele xvhp siècle ; Voltaire. Car , à h vérité, lorsqu'il est calme il n'est que le fidèle diiCiple de Locke et de Bacon, mais Inr^qu'il est emporté par la fureurdelasatire, il reflète, cominedaDi

1, G ooj^ le

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les hceues enflammées d'un diamant, cette fougne destractrice qui donnait quelque chose de poétique et d'animé aux moÎDdres écrivains de son époque, et qoi déborda dans les démolisseurs de la Bastille , de li royauté, de l'Eglise el des vieilles lois.

Quand je dis que Bacon Fut le père du xviii' siècle, je me trompe, il n'en fut que l'aïeul vivant en esprit, au milieu des jeunes générations.

Locke, qui de l'esprit humain posa la borne heureuse, et nonmoinsélroiie qu'heureuse, Locke est le vrai père. Bacon, qui vécut la plus grande partie de sa vie dans le XVI* siëdfl , a beaucoup de l'esprit de ce temps. Il est crédule comme lui , comme lui emphatique dans tes espérances, comme lui confiant dans sa curiosité. Il n'a de commun avec le cartésianisme et le xviu siècle qne les antipathies , le mépris du passé , la baîne d'Aristoie. Ses sympathies, l'homme matière, la nature matière, sont celles de Locke etde ses contemporaim. Mais par un grand nombre de cAtés de son caractère propre, par l'enflure do son imagination, a prétention ambitieuse de pénétrer le plus încoDau et d'en établir les règles, ou voit qu'il avait respiré le mime air que Bruno, que Cardan, que Vanini, et qu'il tournait dan* la même sphère d'idées. Litcke, lesageet le sec, n'a plus rien depareil. C'est l'observation impassible d'un temps qui ne connaissaitque deux manières d'obsprver : celle de Louke, froide et métboilique ; d-lle de Voltaire , railleuse et emportée : attaque à la fuis et observation. La méthode de Bacon mêibe , eon expérience si excellente en physique, si mesquine el OK'nsimgère en philosophie, sa méthode bien qu'enployée par le xvui« siècle ne l'était pas dans toutes lei

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QURSTIOn PHILOSOPHIQDI. 347

internions de soa auteur. Commo Cardan , comme tous les philosophes de cette école. Bacon croyait fermement deux choses bien cnniraiiictoires : la faiblesse de l'eiprit humuin et la possibilité d'un instrument qui lui fit tout découvrir. Au fond c'était ne croire qu'à son inloltigencc, en méprisant rimclligeiice aniverselle, puisque c'était lui qui se faisait fort de fabriquer l'outil miraculeux. Le siècle son disciple no tomba pas dans cette vanité. Il prit l'iuductioa des mains du maître comme un passe-partoul indispensable, mais il n'imagina pas que les portes qu'il lui ouvrirait dussent le conduire dans des champs sans bornes. Il ne crut pas à la puissance de l'esprit humain , mais il ne crut pas qu'une méthode pi!tl lui donner la puissance qui lui manquait. Et en cela au moins il fui plus logique ; car mettre notre intelligence à plat de lerre et lui dire : je vais le donner ce qui te manque, pauvre misérable ; tu ne peux marcher, voici des bottes de sept lieues qui le conduiront en peu de temps au bout du monde, c'est tenir le langage d'un charlatan plutôt que d'un philosophe. Avec quoi irouve-t-on cette méthode qui garantit de toute erreur et découvre toute vérité. Avec l'esprit humain , je pense ; et toute cette omnipotence de l'instrument n'est en dernière analyse que la sienne propre. Ne dites donc pas qu'il est faible, ou si vous le proclamez avec tant de vivacité, ne transformez pas à si peu de frais sa faiblesse en force. Une méthode est un bâton de voyage ; mais un bâton entre les mains d'un boiteux ne l'aide pas à courir vite , c'est tout au plus s'il l'empêche de tomber. Le xviii« siècle comprit cela dès l'abord , et il vanta moins son ooeucnt. .Content de lui-mèine néanmoins, mais d'une vanité

Ml ftlJHlNTS M li'ÉIAT.

moins eolœsale , son bon sens audacieax dans )e combat, plein de finesse au repos, lui fit bomer son iravail de création à une œuvre moins gigantesque. Lorsqu'il s'agissait de résuudro les grands problèmes , il déclarait n'y rien comprendre , lui l^ible et |-eiit , et il les traitait d'inventions de rêveurs. Mais fallait -il détruire ces mêmes problèmes, lea hautes vérités, les premiers principes, il devenait géant alors, et aacan« massue n'était trop lourde pour sa main. An reste , cette disposition naturelle chez lui, et qui rentrait bien dans son unité, il la tenait de Bacon, chez qui elle était un rffet de la mobilité de son génie. Leibniz , Descartes, Spin ^sa réservaient avec divers degrés d'orthodoiie la question de la foi, mais loin de défendre à l'esiirit l'exampn des choses sacrées, ils l'y provoquaient, ils l'y conduisaient comme au but même de toute science, certains ces grands hommes que les principes sont à la fuis la source et la fin. Bacon AcAié d'eux commença cptte division infranchissable entre les principes et l'esprit, qui, chez lui , hypocrite et voilée, fut franche et hardie chez ses élèves. Dieu est venu jusqu'à nous, nous ne pouvons allerjusqu'à lui : • le sens humain ressemble an soleil qui dévoile le c globe lei resire , mais en voilant le globe céleste et ' « les étoiles, o Hommes , baissez ces regards que tooi levet vers Dieu, vers les idées, vers la substance, vers la cause, vers les principes des choses. Miopes,qu'y pouvez-vous voir? Idiots, qu'y pouvez-vuus comprendreTN'aveZ'VOuspasdesuperbesminérauxT Une matière tonte prête pour lagéologie, pourla géographie, pour la chimie, peur l'astronomie t Entourez-vous de microscopes, d'iprouvettes, d« cornues, de toupet, d'alaiDbi»et

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de fourneaux, puis souffleZ) allumez, éludiez, voyez : les ehoscs lerresireg sont àrous, mais les choses célestes 1 La sainle rcligioa s'est chargée de vous les digérer : recevez-les d'elle, croyez et n'y pensez plus. Voilà ce que Bacon proclamait par sa doctrine; voilà, malgré le livre de l'abbé Emery, ce qu'on doit entendre par le cfaristianismo de Bacon. Voilà aussi ce que le xviii' siècle en prit avec \v plus d'ardeur. Non seulement le catholicisme lui fut en horreur , mais la métaphysique; non seulement les papes , mais Descarles ; non seulement Jésus'Chrisl , mais la substance et la cause. L'unité que le précédent siècle avait eicliisîvcment aimée est abandonnée pour la multitude. Qui trouvera la conciliation?

John Locke est le métaphysicien de l'époque; vrai métaphysicien de fa nmllitude, c'est-à-dire méiaphystcien sans métaphysique. Son essai sur l'entendement humain mériie sans doute par beaucoup de parties la gloire dont on l'a environné. Tout ce qui est do la sensation s'y explique avec clarté, avec vérité, avec une fdctiité iDgénieuse. Mais lout le principal, tout ce qui ne peut s'apprendre ni par l'eipérience, ni parla sensation, ni par aucune autre étude que celle de la raison, lout cela esieffacé ou nié, oublié ou démenti. (Ju'est ce que l'espace? le lieu limité des corps. Le temps? la succession des jours. L'infini? la négation du fini. L'identité personnelle? elle n'existe que par la mémoire. Ainsi l'éternité, ainsi l'inSnité, ainsi la substance, ainsi le moi lui-même sont relégués par le sage Locke au delà de cette limite fortunée qu'il assigne à rintelligence. Si une pareille philosophie est vraie, que nous resta-t>il à fiaiie ? Dieu n'est pas, ou nous ne pouvons le

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connatire, puisque nos idées ne nous donnent ni l'éternité, ni l'infinité. Nous no sommes qu'une agrégation de parties assez mal liées entre elles, puisqu'elles n'ont d'autre ciment que la mémoire, qui est sujette à se détacher. Adieu donc toute foi. Adieu donc l'immorialilé. La vie )i résente et la terre sont tout, et encore que sont elles? Les choses cèlrsles ne nous sont pas seulement voilées, il vaut mieux dire qu'elles n'existent pas. Il n'y a pas de causes, il n'y a que des choses qui se sno cèdent. Il n'y a pas de justice, il n'y a que du. plaisir et delà ppine. C'est encore Gassendi, moins l'esprit don- Lie. Mais l'innocent épicuréisme du chanoine de Digne n'éiiiit plus de saison. Le temps était passé desdînffî fins, des orgies délicates, oûrimpiétés'égayaitaudessert. L'impiélé lient toute la table et ne s'oublie pasi jeun, L'o idéologue de la trempe de Locke ne prêche plus une petite société de libertins. Penseur résolu, il trouvera de ces convictions sérieuses, impitoyables dans l'action. Vainement pour sa part il sera sincèrement honnête homme , il aura renversé toute h\ et toute morale. Car lorsqu'on vient dire que de tels philosophes avaient une foi, on raille ; ils avaient une opinion, ils n'avaient pas de foi. La foi, nous ne pouvons l'accorder ici-bas qu'ans principes, soit que nous les appelions révélés, soit que nous les reconnaissions i l'aide de la philosophie. La foi ne s'applique qu'an nécessaire. Le contingent ne nous fournit qu'une opinion, c'est-à-dire une croyance que nous tenons pour plus ou moins solide, mais dont la réfutation n'implique aucune contradiction dans notre esprit. Inutilement, les nouveaux encyclopédistes nous disent que l'afôriuation est permanente dans le genre humain :

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QUESTION PHILOSOPHIQUE. Ui

selon une habitude assez couslaute chez eui ils sautent par dessus la question et ils appellent cela la résoudre. On ne peut contester que le xviii' siècle ail été très dogmatique; les siècles vraiment douleurs, comme le xvi% sont rares; mais il sagil de savoir si sa croyance était une foi, et c'est ce qu'il n'a jamais osé prétendre lui-même. Sans doute rbumaniié, l'animal collectif, est toujours croyant, maïs les membres de cette colléciion interrompent parfois cette foi continue quant à l'ensemble. C'est aller tout droit aa scepticisme que de proclamer fidèles tous les âges indistinctement. Et j'entends par fidèles les croyants des principes, l'objet constant et unique de la véritable foi. Tous les temps ont une opinion, mais selon que cette opinion se déclare contre la foi des idées ou se confond avec elle les temps sont pieux ou impies. Ainsi le moyen-Age est pieux : il a la foi catholique ; ainsi le x.v' et le xvi' siècles sont moins pleur, parce que leur opinion ondoyante se détache de l'Église sans trop se fixer ailleurs ; ainsi le Xvii'siècle est pieux : il a la foi métaphysique ; ainsi le xvni* iiècle est impie, parce qu'il proclame que les cicux lui sont voilés, et que son principe de certitude étant placé dans les sens, qui n'en fournissent pas de véritable, il est réduit à ne croire que sauf une vérification plus ou moins longue à venir. Sans doute, > et ceux aussi qui croient les principes n'ont qu'une opinion sur beaucoup de points. Le progrès incessant do l'humanité la confirmera ou la détruira, ils le savent, ils s'y attendent. Mais les principes eux-mêmes» mais l'infini, mais la cause, mais la substance, mais le vrai, ie juste et le saint, ils les croient, nonobstant le passé et le présent, nonobstant l'avenir, parce que

c'ett li I« Hul centre Bkb où la grande araignéâ dei siècles se suspend pour tisscrsa toile, parce qu'en de {a et au delà , il n'y a qu'incertitude et impiété.

Locke nous a donc montré, dans les quelques lignes qui soni le résultai le plus clair et le plus substantiel de sa ibédrie, le sens véritable de la philosepliie que nous avons sous les yeux. Comme il n'est pas dans mon dessein de faire une histoire complète des hommes ni des systèmes, ma*! que cherchant sculoment la suite des idées diins leur aciion ^ur le tcm|is, jr- prends on toute liberté Icsfigureequi les personnifîenile mieux, de Locke jipafseà Voltaire : c'est très près et très luin,c»mmela théorie et la prHli(iu<>. Voltaire, et dans Voltaire Je vois comme un nombre immense dont DidiTot, d'Alembert, d'Holbach, Hel^éliits, Cimdi.lac mén^e et Mably si>nt les mille, les centaines, k-sdiiaineset les modestes unilés. Voltaire prëchn aux hommes ta né|;aiion de principes que Locke avait accomplie d:ins son cabinei. Il dit à tout ce qui est de la mulliiude que la multitude seule eslDieu, que l'unité est un rêve, qu'il n'y a de vrai que ce que l'on peut voir et toucher. Il donne ];ipunant de sanglants soufQets à son Dieu de la multitude, mais c'est précisément parce que son génie avait pénétra dans tous ses replis la valeur de cette idole. Les hommes isolés de l'humanité, des principes et de Dieu , vraie trinité logique dont les membres sont insépararables, les hommes ainsi solitaires ont encore une certaine force, une certaine grandeur relative, car méma ainsi ils sont les premiers de ce globe, et, parle fait, les rois de la créatiim. M<iis le droit de cette royauté , l'unité de l'esprit, l'unité de l'humanité, l'unité de Dieu, ce droit qui «cplique «t relève le fait, est perdu, et il M

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QUHXIOH rRlLOKOFUIQUB, 131

reste que tofaii, plutôt petit que grand, grand ou petit selon la miinière de voir , mais à ciiup aùr d'une ^,Tnndeur très facile à humilier. Voilà lo sons de Candide, Voilà comment Voltaire, en cela mieux que ses contemporains parce qu'il avait tout le génie qu'ils se partageaient, déctiiia à si belles dents la matière, la seule réalité pourtant épargnée par sa pbilosopliie. Si Diderot reste enthousiaste au milieu d'uno pareille doctrine, c'est d'abord qu'il avait un aperçu de la loi du projrrcii qui reniiiit pour lui quelque hauteur au sens de l'histoire, puis, c'est que l'enihousiasme était un besoin de sa nature. Il s'enthousiasmait aussi bien pour composer quelqu" méchant conte que pour exprimer les idées les plus graves et les plus importantes. Il avait auiai't que Vnllaire le g^iiic de la multitude, mais il élnii soumis à ce |>énie que Volliiirc dominait, etc'cst pourquoi suriDut il s'cialiaitau bruit strident du rire quele ventapporiiiitdeFerney. Marmontel, La Harpe, d'Ak'mbeit ne sont, quant à la philosophie, que des oiseaux plus ou moins bien siffles. Uelvélius, Condillac et Mab'y sont dos émanations de Locke. D'Holbach ca est le corollaire cfTronté. Voltaire seul est grand dans ce milieu du siècle, parce qu il est l'expression de tous et le maître de tous, supérieur pour ainsi dire à soimême.

Un grand esprit qui participe du sien s'élève rn dehors de son milieu par la position et la gravité d'ét<<i, mais qui ne laissait pas de le côtoyer de près : le président de Montesquieu. Il a un style sententlcux, coupé , coulé en bronze , qui ne se rapproche que pou de cet éclair de parole, de cette flamme limpide et subtile qui brille dans tous les éi^ila de Voltaire. Celte ditférence

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dans le langage en dénoie certainement une dansl'io' telligence; mais, sauf les nuancei>, au toml Montesquieu me semble encore Voilaire. Qu'on se Bgure celuici né dans la noblesse de robe au lieu d'être ne dans la bourficoisie, nécessairement vôlu dhermine ci concentrant toute sa pensée dans l'csamen des lois, dont il se serait accoutumé dès l'enfance à devenir l'inlerprëte, et il parait, grâce à cette modification toute extérieure, que Arouet, président à mortier, n'aurait pu faire quel* que œuvre bien différente de l'£sprit des lois. Les visages mémede ces deux hommes se ressemblent : même hauteur de front, même lon{;ueur et Snessede nez, lèvres également minces, mais bienveillantes d'habitude chez l'un, dévorantes chez l'autre. La grande dissonance n'est qu'entre le calme spirituel des traits du président et la contraction diabolique de ceux de l'écrivain. Montesquieu est physiquement plus près de Cicéron, avec lequel Voltaire a beaucoup de ressemblance morale. Enfin, lorsqu'on vient à l'examen de l'œuvre même oïi Montesquieu s'est mis tout entier , bien que Ifieu elle roi y soient plus sérieusement en honneur que dans V Essai sur les mceurs, bien qu'elifl témoigne par conséquent d'une appréciation plus équitable de tout ce qui lient à l'esprit monarchique et religieux, par combien de cblésl' Esprit des lois et VEsstà sur les mœurs ne^ont-îls pas frères? Tout le génie philosophique est le même dans les deux ouvrages. La méthode avec laquelle Montesquieu étudie la politique est celle avec laquelle Condillac étudie le moi : une mécanique d'un jeu très facile, dont les ressorts s'agencent parfaitement les uns dans les autres, une symétrie, une symétrie surtout que rien ne dérange et à laquelle toot

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est sacrifié. Le peu de métaphysique dont Uoniesquiou a cru devoir orner sou livre, en manière de frontispice, est de même goAt. Qu'est-ce que les lois? Ce sont des rapports. VoilA le siècle ; les lois des rapports , le moi une sensation, Dieuuno obscurité. Toutefois-cette identification de deux mots si contraires révolta lo bon sens des sages lockistes les plus acharnés , et ce détestable métaphysicien d'Helvétius ne put s'empêcher d'écrire au'bas du premier chapitre de Montesquieu : a Quplle métaphysique I d Et il avait doublement raison, car il se condamnait en même temps que Montesquieu. Pour tout le reste, c'est Voltaire plus grave , ingénieux an lieu d'être railleur, mais aussi peu pénétré que le vrai Voltaire de la fui des principes, autant que lui balotté par la vague du siècle, qui poussait irrésistiblement au matérialisme, ci par suite à la négation de ces idées fécondes dont le flanc engendre aussi bien la politique que toutes les sciences. On se demandera peut-être comment des esprits que je quali&e de représenianis de la multitude n'ont pas cru le dogme de la liberté. Locke le proclame , mais ce n'est qu'un mot. Comment faire un moi libre d'un moi sans unité? Voltaire est porté i nier la liberté parce qu'il aime à écraser l'homme sous le poids de toutes les misères et de tontes les laideurs, etd'ailleursà cause delà métaphysique do Locke. Mais déjà quelque chose est gagné sur ce point dans la politique : les philosophes du xviii' siècle sont aus^i laialistes que ceux du xyu", mais Montesquiett n'est point un philosophe comme llobbes ou Spinosa. Il n'a ni leur trempe sévère ni leur amour de l'autorité jusqu'au despotisme. li le hait d'instinct; il en bit même un texte à phrases, témoin son petit chapitre mignard

IH ÛÉMIIITS DB L'KIAT.

de tmi) lignfs , oh le despotisme est comparé soi saavagradela Louisiane, qui, pour avoir le fruit, coupent l'arbre par le pied. Parties n officiel de la monarchie et dn plus vertueux des maîtres , Louis XV , il n'en admire pas moins la conaiitniion anglaise. Son libéralisme s'exerceavpc éloquence dans ses taMeaux des républiques anciennes , et il y a comme du regret dans son admiration. L'indépendance de son Biècle et l'indépeDdance de son esprit le sauvèrent dans l'application du faulismedela philosophie contemporaine, llétaitd'ailleurs peu imbu de ses systèmes et il n'était ni assez logicien ni assez spéculatif pour en tirer les rigoureuses conséquences. Puis , il taat le reconnaître, tous ce« hommes, métaphysiciens ou poètes , ou jurisconsul'es, malgré leserreursdeleurscience première, bien qu'ils n'eussent pus, dans le vrai sons du mot, le sentiment de l'humanité, avaient au moins celui do l'homme. La plupart sentaient quelque chose de généreux battre sous leur mamelle gauch<>. Ils étaient bienfaisants, pénétrés d'un instinct d'égalité qui commençait de pa^ sionner les masses. Ils n'avaient, ils ne pouvaient avoir aucune idée bien fixe sur la liberté politique ; ils pé' chaient par la base ; ils la voulaient cependant et la pressentaient, bien qu'ils n'aboutissent qu'à des réclamations hyperboliques. Ce que le peuple entendant, qui f>e se souciait ni de leur logique ni de leur méu* physique, il les prit au mol purement et simplement, et I ar le fer, le sang et le feu, il commença l'ceuvre de la libené politique.

La pensée philosophique dn xviii* siècle ne régna pas plus sans conteste que le cartésianisme durant soa «kitttioii. La liberté politique était le but et te tiei

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QUISTIOH FBILOSOfEntR- MT

commun , nais il ne se pouvait que tontes )ei imaginations se courbassent sous les fourches caudiaes de L.ocke. Jean-Jacques est le chef de cette opposition de l'esprit contre ia matière, du cœur contre le raiïonaftinent; philosophe entre tous diRicile à apprécier parce que chez lui l'homme est tout et le système peu de chose. Il est disciple de Locke, on peut le dire , aussi bien que Voltaire; je ne saurais montrer ce qui lui appartient en propre comme docirine, et cependant quelle originalité I Quelle dissidence profondeentre son siècle et lui, entre lui et I.ocke son maître. Il y a toujours deuxchosesdans un philosophe : l'homme et le penseur: dens choses qui s'abstrayent si bien qu'elles sont parfois contraires, ou tellement divisées que la doctrine D'éclaire pas plus la biographie quR la biographie la doctrine. On en a vu des exemples dans les chapitres précédents. Mais quelquefois aussi l'homme et le penseurne sont qu'un, comme dans les personnes chi'z qui la sensibilité a plus d'énergie que l'intelligence. Jean-Jacques est un grand esprit, sans nul dontp, mais, avant tout, c'est un cœur imlssant 1 II n'a pas abondé en idéesvasles, bien qu'il ait admirablement senti et possédé les délicatesses et les richesses du cœur ; ce qui réfute suffisamment, en laniqtt'asiAme, la maxime de Vauvenarguea : Les grandes pensées viennent du cœur ; et que je réfuterais encore de cette manière : l'hurmonie préétablie est une grande pensée et elle ne vient pas du c«eur. Il faut se garder des maximes trop absolues. Vauvenargues a raison dans la sphère des pensées que j'appellerais morales, c'est'Â-dire qui ne peuvent être fécondes si un sentiment ne s'y applique et ne se pastionne poiur elles ; mais pourquoi cet air Benteocieux

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9fi8 ^LÉHENTS DX L'ÉTAT.

et nnÎTenel T Cette reinar(|ue, en ne la sortant pas de ses limites, eAt été noblement Judicieuse; on cd fait un nphiirismo, et clic devient mensonfje, un i)e m mensonges pompeux qu'on adopte comme vériiétars les comprendre, et qui oui fo gran<1 déraut He dénaturer ce qui est simple pur ncellencc, le spnlimpni. Rousseau est donc bien moins riche en vues qu'en impressions, et il a EU si peu soumettre sa sensibilitéàson intelligence, que, mCmedans ses œuvres d'art, il du pas atteint le degré de perfection littéraire auquel se sont élevés des artistes bien moins richement douésque lui par la nature. Tout ce qui est composition dans la Nouvelle Héloïse est peu digne de remarque, et des œuvres où la passion s'exprime avec moins de vérilé, ds flammes et d'éloquence lui sont préférables par ce l'ôté. J'en dirai autant de ses ouvrages de philosophie. Qu'est-ce que l Emile comme système? Un style incomparable dana la discussion comme dans lanarrïlion et l'éptire, des pages qu'on ne fera plus; naii l'unité, les priucipes, la solidité du plan, l'invention même, qui a aussi sOn rAIe légitime en philosophie, tout cela manque, et, ce qui est lit miracle de son génie , sans trop se faire regretter. Un livre , un livrt unique nous reste, qui tious a permis de vivre avec l'àmede Jean-Jacques, ses Confessions, et c'est là, je crois, qu'éclaiejetse résume son plus grand mériio d'homme éloquent, de peintre du cœur et même de philosophe. Car la principale gloire de sa philosophie ne consiste pas dans cenaines idéej d'une grandeur contestable et d'une application impossible, mais dans son antipathie contre les tendances matérialistes de son temps. Or cette antipathie est peu visible danstoatce

QDISTtOn PHILOSOPHIQUE. 359

qa'il a écrit de proprement philosophique parce que n'ayant pas assezde puissance mélaphysique pour Gubstituer d'auiresidéesaus idées régnantes, il los subissait en grande partie; mais cette antipathie d'instinct dévoile dans les Confessions ses causes les plus intéj ieures et ses aspects les plus vrais. On vnii par quelles discordances cet homme vraiment sensible s'écartait de l'eDthoasiaste Diderot; comment il était à Voltaire ea haine naturelle et invincible j comment enfin il fut repOBSsé de tons , bien que tous subissent son action , parce qae son éloquence régnait et non pas ses doctrines, parce que sa passion entraînait et repoussait tout à la fois.

Turgot de tons les philosophes de ce temps est celui qui donne le plus la main an nôtre. Non que je voie en lui un missionnaire du progrés aussi intelligent de sa mission qu'on veut le ^ire, mais parce qu'au moins il a de commun avec notre siècle l'amour de la perfectibilité. La perfectibilité, qu'on le remarque, est un fait à ranger dans la classe des idées que je comprends sous le nom de multitude ; il est auxiliaire des vérités premières, mais il ne les implique nullement , et comme on peut les établir sans lui , avec lui on peut les méconnattre. Turgot l'a parfaitement compris sous ce point de vue de la multiplicité, mais il peut et doit être ramené à l'unité, et c'est sous cet autre point de vue qu'il n'a pas su l'envisager. Ses prindpaux ouvrages de philosophie proprement dite sont : l'Un discours sur les avantages que le christianisme a procurés au genre humain ; 20 un autre discours, sous plusieurs formes, sur les progrès snccessiËsderesprithumain; 3' un plan de géographie politique ; 4" diverses es-

U» AUuirts M Vétta.

qoiuei d'une biiloire aniTWwlls. J« me tenini pow juger soD premier morceau , qui n'est an rette qu'uD dUcoura d'appârai, de ses propret cipmstons au tujet de l'éloqueoce académique : a Puur avoir tout le wiccès ■ dnnt elle esl susceptible, dit-ji, il faudrait que ceux qui la cultivent n'eussentjamui» fait d'ampliBcaiion. a C'est eu effet de la plus raine rétborique. Platon M Arisloley tout traités comme des ptiils garcoM, et œtte singulière appréciation de l'antiquité répond qm la religion nouvelle n'est pas mieux étudiée. I^eiecond discours sur les progrès snccessifi de l'esprit huraiun, oelui qui est en possecsion de r^oge gèoéral, et qu'cto regarde comme le meilleur essai de phikttOpfaw de l'bisioire qui ait été tenté parmi nous , eM digne d braucoup d'égards de cette estime ; mais il n'est pas moins vrai qu'il est entaché du défaut dont il est parlé quelque lignes plu haut. Le progrès du passé est suffisamment prouvé , quoiqu'il oftt été potsi* ble de l'exposer d'une manière plus positive, mais ta loi même du progrès, cette loi delà furce humaine n'est pasdégitjécdeibiuqui la msnifeitenl..Ces faits eux-mémeB ne sont pas soumis au triage rigoureux qu'une critique plus maîtresse de son sujet n'eiïtpas manqué d'opérer. Pas plus que les philosophes du progrés d'aujourd'hui , il no voit le véritable point où le progrès réside, ni son véritable objet, ni ses véritablpt limites. Il se contente de montrer par l'histoire que rbumaniié est perfectible . et cette tâche fiacila il la remplit. Mais celte perfeciibiliié e5t-«lle particulière à l'individu ou à l'espèce 7 tout progreMC-t-il dans l'humanité elle-même ? ei quel est le caractère de co progrès et soa ourn daai le plaa général 7 Ce soot autant dm

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QVMXnil MlIlOMrHIQUB. Ml

qnMttont qu'il laisse noo-seulement tans solution, mais qu'il n'entrfvuii même pas ; ei bien qu'il a laissé f clore •prto lai eut œaf ridicule de la perfectibilité individoelle, et que de son mot progrés il a fait pluidt un lexie à déclamations qu'une doctrine précise. On objec* tera qu'il aurait fallu pour cela plus de développement; je répondrai que les dévelnppemenis ont des germes et que les germes n'cxisient pas dans le discours de Turgnt.

Il avait certainement plus qu'bomme de son siècle le sens métapliysique , et je n'en voudrais d'autre preuve que la maniée dont il envisnge la question des climats. Montesquieu l'avait mise é la mode , et l'avait presque estimée la raison dernière de l'humanité telle qu'elle est. Turgol. ce qui est beau au xviii* siècle, ne craint pas de dire qu'il faut avant tout remonter aux causes morales, et ne recourir aux causes physiques que lorsque tes premières sont complètement épuisées. Et la raison qu'il en donne est d'un vrai spiritualisie : c*esl que les causes morales nous sont mieux connues que le» physiques, parce que nous en sentons le principe et que nous on pouvons suivre la marche au fond do noire coeur. Mais, commesousunclimatbrâlant notre corps, quelque précaution qu'il prenne, ne se soustrait pas absolument à l'action du soleil, on n'échappe jamais pntièremeni au climat de son siècle. Turgot le m^iii physicien et le physicien Herder .expliquent le pri'grës de la même manière. Môme expUcaiiou physique, philologique et politique de l'histoire grecque; mêmes considérations sur l'esprit do la civilisation asiatique ; même coup-d'oeil sur l'histoiro romaine. Dans l'appréciation da moyen à$e, autant d'importance

3VS titiHiHTS Di l'État.

donnée à l'esprit municipal , anssi pen à la papauté et aux croisades , autant à l'influence arabe. En sorte que, pour la partie historique, on dirait que Turgot n'a ^it que résumer les vues de Herder avec plus d'emphase oratoire. Tnrgot ne s' étant point attaché à l'unité ne pouvait, malgré toute opposilîon de génie, différer de ceux qui comme lui l'avaient délaissée.

Elle manqua donc à tout le siècle celte clef de voûte que Descartes et Spinosa avaient mis toutes leurs forces à élever, et h laquelle l'esprit plus étendu de Leibnitz avait tenté d'attacher tons les arceaux de l'édiflce. Faute de l'avoir comprise cette éternelle unité , avec le sentiment de la force humaine ils n'en purent aueindre la vraie connaissance. Fatalistes , ils ne purent arriver à une théorie complète du progrès, car toutes ceschoses se lient , et la canviciion raisonnée du libre arbitre, qui n'est autre chose que la manifestation par excellence de l-activilé humaine, et la croyance à l'unité universelle développée par l'universelle variété ; toutes ces choses aident puissamment à comprendre la marche ascendante de l'esprit humain, qui sans elles reste problématique.

i.Goo'^lc

QrBBTION fHILOSOPRIQUI.

CHAPITBE HUITIEME.

Essai de métiphysique.

Je ne T«nx discuter qu'gn point dans ce chapitre , un point fondamental à la vérité .- les rapports de Rien et de l'hoaime, ou, en d'autres termes, la loi des relations de l'un et du mnliipie. Sous toutes ses formes, j'ai poursoivi et je poursuivrai ce problème d^ns le cours de cet ouvrage; je l'envisage ici à son état primitif pour ainsi dire , sous sa forme métaphysique. Après l'exposition rapide que je viens de faire du travail di's siècles qui ont le plus directement enfanté le n6trr, on saisira facilement en quoi ia solution que je propose s'écarte de celles qui ont été précédemment données, et en quoi aussi elle se rattache à leur tradition.

FHESnÉaE PARTIE.

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