‹ Des éléments de l'état ou cinq questions concernant la religion, laChapitre 4 sur 41 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

De ruiée et du sentiment de l'infini.

Renjamin Constant a très bien observé (I) qu'il fnut distinguer, au sujet des religions, le sentiment d'où elles dérivent et les formes diverses par lesquellci elles s' opposent, les t>nps aux autres, lia vu , avec sa pénétration ordinaire, combien vides et superficielles sont ces eiplicalions qui trouvent l'orif^ine de tous les dogmes dans lii supersiiiion des peuples enfants, ou dans les spéculations do quelques hommes exploitant

(1) De 11 religion eoniidi^rfe itat » wurec, u» forme» et m Jftiro. •pfBBtnIf, lii. I.rhip. 1.

4 ELEMENTS DE l'bT1.T.

la crédulità du grand nombre ; il a montré que ces causes , si elles ont existé , n'ont pu être qu'occasionnelles, et que pour trouver la cause dernière et véritable, il fant chercher dans le cœur humain. C'est là, en ctfet, que tout ce qui est de l'homme a son type et sa raison d'être.

Là s'arrête l'cfForl de sa psychologie, c'est une grande percée jusqu'à la vérité, mais une fois la vérité rencontrée , il no l'examine pas assez sous toutes ses faces, et se tient lr^>p satisfait d'un premier aperçu. Sans doute les religions ont leur origine dans la conscience, mais parmi les racines qu'elles y poussent, pourquoi nodiseerncr que la plus extérieure pour ainsi dire, et ne pas saisir la maîtresse racine d'où le tronc s'élance et se nourrit v^rilabletncnt. Jamais un sentiment no peut être considéré comme une cause première, parce qu'il est frappé de stérilité , s'il agit seul , et que pour passer 4le ta puissance à l'acte, c'est à-iiirc pour exister vérilablemenl, il lui faut un objet. Ainsi l'amour est un sentiment commun à tous tes hommes ; il n'y a que des monstres qui soient privés de la faculté d'aimer, mais ce sentiment ne prend un corps, si je puis parler ainsi, et mémo un nom, que lorsqu'il s'applique et s'exerce au dehors. Car bien que la facuité d'aimer soit permanente dans l'àmi^ humaine, la langue, témoignage irrécusable en ces matières, ne permet pas de direqu'on est amoureux, qu'on a de l'amour, si on ne sort de ces abstractions pour passer à quelque chose qui n'est pas lu sentiment lui-m^mc. Il en est de même pour le eenliment religieux ; il a un nom , il existe , donc il s'applique, donc il y a quelque chose d'antérieur ou tout •u moins de simuliané à «on existence, et d4> qu'on

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QIIESTIO:( DELIOIKUSB. iî

Tml faire du sentiment religieux le principe dc« religions, il faut tenir compte, sous peine d'une grave ineiaciilude , de cet autre élément qui lui a donné l'être. Ou répondra Dieu , et on nura bien vite dit : mais c'est sortir de la conscience qui ne renferme pas proprement d'idée de Dieu , et jo ne vois rien autre tfaose pour susciter le sentiment religieux que l'idée de t'inSni.

Voilil donc en regard lo sentiment religieux et l'idée del'infiui, et c'est là le thème constant que doivent varier toutes les religions possibles. Mais celle idée de l'inSnt, comment la retrouver dans la boue informe dont sont pétries les religions sauvages T Comment la retrouver mCme au milieu des belles figures du polythéisme |>rec, et des mille incarnations des divinités de l'Asie! Cette idée do l'infini , comme toutes celles de la raison pure, appartient au fonds même de l'intelligence, et pnrconséquent , elle est aussi réellement pré- B^nie dans l'esprit des premiers âges que dans l'esprit des gièclcs les plus avancés. Mais , comme tout le reste des idées , et plus que toutes les autres en raison de ton importance et de sa hautçur, elle a besoin d'un travail patient de la pensée pour se dégager de ses nuages, «apparaître au Moi dans tout l'éclat do son immensité. Au berceau des civilisations, l'idée de l'infini n'est que l'idée de l'invisible.

Elle n'est pas autre chose , mais sons cette forme imparfaite, sous ce demi-voile qui la couvre, il est impossible de la méconnaître. Je dis même plus , s'il est ane preuTe évidente de la présence de l'idée de l'infini dans la moi , il faut surtout la chercher au sein du féliehiime ; on la recoRoatl & cet état d'enveloppement.

6 ËLBUENTS DE L KTAT.

comme an fait réel , dès les origines do l'humaniié, et non comme une subtile création de l'analyse. En l'abacnce de tout dogme écrit ou traditionnel , qu'on examine donc l'homme sauvage se créant une religion : ou bien dans son immense besoin d'adoration, il vénère toute la nature, les animaux les moins puissants lui sont des dieux, les plantes les plus frêles une autorité redoutable ; ou bien , il choisit , au gré d'un pressentiment trompeur, ceux qui, parmi ces êtres lui paraissent doués d'un caractère surnaturel. Mais au milieu de ces manifestations diverses du sentiment religieux , quel est le véritable objet du culte du sauvage î Ou plutAt, quelle est la raison qui le porte & diviniser tous ces maîtres chimériques qu'il s'impose dans sa naïveté? Est-ce parce que le nègre trouve le serpent plus beau , plus fort, plus magnanime que le reste des animaux et que leshommesGux-ntêmes,qu'ille regarde comme son fétiche 1 Le taureau et le lézard Scandinaves étaient>îls adorés pour leur forme et leur apparence corporelle? Non , sans doute, mais parce que derrière cette forme le sauvage imagine quelque chose d'occulte et de supérieur qui lui devient sacré. Le visible , il le dompte, il ■'en sert, quand il ne le considère pas comme l'expression de l'invisiblo qui l'effraie. 11 monte le cheval, il égorge le sanglier, il poursuit le daim et le cerf, il use de la supériorité que la nature lui a conférée. Mais i pi?ine l'idée do l'infini qui le travaille s'est-cllis appliquée au hasard dans les premières ténèbres ou elle s'agite, à peine a-t<il cru découvrir sous les formes les plus inoffensives le pouvoir suprême qu'il devine vaguement, une voix de fer crie au-dedans de lui, cotniEe autrefois lu syijille : le Pieu , voici le Uicu, et t'hpmme

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i^UISTIOTI BELIGIEl'iie. 7

^ prosterne, cl le sentiment rrligiciix s'élance hors de lui.

Ces idées trouvent leur confirmation dans le caractère des religions qui suivent le fétichisme, surioul dans crlles que Bciijamin Constant appelle saccrdotatcâ, Lo polythéisme grec prend loul de suite un vol trop humain , dos aspects qui le rapprochent trop de notre nature, pour qu'il se ratlac'cie par des liens ti es visibles è la première période des religions. L'homme y est pour l'homme un fétiche. Mais les dogmes indiens, égyptiens, phéniciens, druidiques et Scandinaves qui se ci>mplaisentet meitenileurforcedansTanliquitédos traditions, nous montrent recueillies et commentées avec soin toutes les bizarreries du fétichisme; ils les coordonnent, ils les expliquent tant bien que mal par des causes célestes ou à demi historiques, en travaillant toujours sur ce fond commun des religions qui ne s'élèvent pas Jusqu'à l'idée de l'infini , l'idée de l'invisibic. Ils la détaillent, et se rendent compte de toutes les divinités que 1e fétichisme avait adoptées au gré de son instinct. Ils prennent les membres des anciens dieux et les adaptent à leurs nouvelles idoles, et comme ils craignent l'humanité aalant que te polythéisme grec l'aime, ils en font de la sorte des monstres qui ne ressemblent à rien de ce que l'esprit peut concevoir.

Ils donnent à Saturne, en Phénicie, une tôle de singe et une queue de sanglier; dans l'Inde, la trompe de réIéphanIdisiingueGanexa,ledieu de la sagesse, restes mutilés du fétichisme, qui avait adoré lo singe etl'éléphanl. Ces mêmes dogmes , quelque immobiles qu'ils soient de leur nature, marquent et subissent cependant l'aclion du temps, et on voit peu à peu l'idée de

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l'infioi H développer et se produire, sinon avec une complëlo clarié, du moins avec assez d'évidence pour qu'on puisse déjà lui restituer son vrai nom. Une antipathie assez mal Fondée contre le sacerdoce pousse Uenjamin Constant à méconnaître le progrès dogmatique des religions sacerdotales, progrès qui se manifeste tOlitefois bien mieux en elles que dans le polf théisme indépendant ; car chez elles les dogmes se perfectionnent d'eux-mêmes, tandis que, dans le polythéisme, il n'y a que la philosophie qui les élève et les épure en les dénaturant. Benjamin Constant ne considère pas assez les croyances en elles-mêmes potir les juger avec une eniiëro vérité. Il se préoccupe trop de leur influence sur i'éiat civil et le développement social. Mais, s'il est vrai do dire avec lui qu'une religion indépendante comme la grecque est plus favorable au bel ordre de la société politique, et laisse plus delibcrté à son jeu, il faut ajouter aussi qu'une telle rcligionest parfaitement nulle et qu'elle ne rend pas au principe les mêmes services que les dogmes sacerdotaux. Au point de vue religieux, le polythéisme ne peutdoncleur être comparé. L'homme d'état on le philosophe peuvent le préférer lorsqu'ils considèrent le côté politique des religions, mais dans lo cercla de la question religieuse, tout l'avaRtage me semble rester aux croyances constituées, qaî apportent dans les livres sacrés toutes les connaissances nécessaires au premier développement des civilisations. L'accusation de manège, de ruse, de politique, qn'on porte contre le sacerdoce, n'a do valeur réelle qu'aux temps où son autorité est mise [en doute; aux temps de sa puissance , il est le plus souvent de bonne f()t , toujours utile précepteor de TentiDce des citée. S'il devient

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QUESTION BELIGlEUSfi.

mèprisaUe, co n'est qu'd son déclin, et lorsque Hmi»sion est Snie. Pourquoi donc lui reprocher avec tant d'aigreur des vicfs qui sont ceux de toua les pouroin clècliDants, et qui ne peuvent effacer la mémoire dei services rendus ? Or, sans énumérer tons les bien^ils des religions sacerdotales, ce sont elles qui arrivent les premières à la conceptîoD la plus haute do l'Idée do Dieu, et je ne trouve pas que ce cAlé do leur travail soit tellement à dédaigner. Los politiques les plus penseurs, et Benjamin Constant est du nombre, ne tiennent jamais assez dQ compte du progrès métaphysique , et pourtant c'est leseul incontestable et le pèredo tous les autres. Eh bien, chez les brames , chez les prêtres de Mcmphis, dont il raconte avee tant d'ardeur l'inSuence maligne , il n'est pas moins vrai que les symboles tes plus grossiers cachent une métaphysique qui a défrayé certaines parties do la méiaphysique de Platon, et par quelques endroits admirables encore 6 c6té du chrislia- Disme. Il y a quelque chose do puéril à tant appuyer sur le iihalius, le linj-am, l'oiseau garouba, la grande abeille b'.cue, et autres symboles, qui no dovlenneni ridicules ou obscènes que lorsque la foi luj les consacre plus , et qui couvrent des idées dont la grandeur témoigne des progrés dct'esprit. Le polythéisme grec n'a rien eu de pareil que par emprunts, et dans ses mystères il a imité la forme et le fond des dogmes sacerdotaux dont les philosophes purgeaient et régularisaient la métaphysique. D'ailleurs, c'est quereller injustement le sacerdoce que de lui reprocher ces symboles, comme s'il lesavaitinvcntés; le fétichisme les avait déjà conçus. Après sa destruction , il les lègue au sacerdoce , qui , dans un temps où , comme Vico l'a sagement conjcc-

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turé, la langue est hiéroglyphique, s'est servi aussi naturellement de cellelanguG, que nous de notre îdiAme analytique. Puis, e^t-il inventé ces symboles ,'qu'irnporio ? un poète les trouverait expressif, un philosophe ne s'en inquiéterait guère dès qu'il en aurait pénétré la signification ; qu'on en ait abuié par la suite, qu'on ait pratiqué le langngc symbolique, quelcs prêtres eunuques de Cybèlo aient donné l'ignoble représentation d'un cmbrassement sans puissance , que de l'adoration du phallus on ait passé à la débauche, tout cela, c'est l'abus, mauvaise arme pour tuer l'usage. Oa lit dans Sonnerat, qui a fourni à Benjamin Constant plusieurs détails sur les cérémonies indiennes, une confession de foi brahmanique, qui contient de fort belles aperceptions de l'unité divine ; l'idée do l'inRnif dont nous cherchons l'avénemcRt dans l'histoire de la pensée humaine , est là saisie dans sa réalité. Quelques contradictions décèlent seulement que cet illimité dont l'idée de l'infini est l'interprète effraie encore la la faiblesse relative de l'esprit qui ne se dégage pas assez delà matière. Les divinités ternaires qui couronnent tous les dogmes sacerdotaux sont déjà un effort puissant vers la compréhension de l'unité divine, La religion lamaîque conçoit une Irînité merveilleusement rapprochée de la trinité chrétienne, l'intelligence, le verbe et l'amour, et bien que l'eau soit la substance de ce ternaire , il faut convenir que le polythéisme homérique n'a point de ces élans , et que cette découverte des vérités religieuses , qui sont au vrai toutes celle* de la raison pure, mérite aux rdigious sacerdotales la reconnaissance et le respect.

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