CHAPITRE SECOND
L'observaiion de la conscience monlie donc en elle loas tes principes des religions , et on est conduit à rejeter en son nom cette intervention divine dont l'ima* gination se bcrc? depuis si longtemps. Ce n'est point une pensée impie qui me porte à rejeter sur ce point la croyance sacrée , mais c'est que le pieux pr^ugé me semble méconnaître à la fois deux choses plus respectables que toutes les croyances : l'humanité et b divinité , l'humanité qu'il eaciialne , la diviniié qa'il apelisse. Le genre humain ne consent pas facilemeat à laver son linge sale en famille, et, dès les premiers jours, il se platt à voir à côté de lui son maître et son dieu. Mais ce qui montre bien que cette tendance de l'esprit n'est pas significative et tient aux parties fragiles de sa nalore, c'est qu'A mesure que les idée* s'élèvent le dieu s'éloigne, à mesure que l'homme comprend mieux l'élornel il brise ses fétiches , il relègue dans le ciel, ou tout au inoins sur l'Olympe, celui dont le sourcil ébranle le monde. Toutefois il ne se détache pas ainsi de son erreur de prédilcclio'n ; s'il
12 jiuillHTS DI L'ÉTAT.
lai hat rcnoDMr & tenir Dieu pour ainu dire sont sa roain, il s'en dédontoisge en le faïaaDi descendre parfois de SCS mystérieuses baulean. Qu'on souscrive k cette idie qui a sa séduction , si on reconnaît en relonr le fatalisme et l'anthropomorphisnie. Au fond de la pensée de tous ceux qui croient aux incarnations , il y a nécessairement quelque chose de ces deui erreurs : une fois qu'on introduit l'infini dans le champ étroit de DOS alfoires , il l'a bientôt envahi tout entier , nous n'y sommes plus que des automates ; et d'un autre cAté , par une réaction naturelle , l'infini ne nous apparaît plus que comme un de nos pareils. L'espril a bean Faire, la sublime victime de la croix se présente toujours A notre pensée sous la forme humaine, je ne dis pas pour la fonle qui n'y voit que cela , mais même pour les docteurs qui y voient autre chose , et personne ne tirera saine et sauve la notion de l'infini des ombres ou des contradictions de ces cinq mots : et terbum earo facttsm est. Si l'action de Notrc-Seij^neur ne parait pas évidemment envahir notre liberté, c'est parce que l'idée d'humanité couvre tellement l'idée do divinité, qu'elle empêche de voir tout ce que colle-ci a de nécessairement dominateur. Mais outre que le catholicisme . comme je le moairerai surabondamment, a méconna la liberté humaine , n'a-t-on pas ru un homme qui était remonté par 1j pensée jusqu'au pied de la croix , Luther, écrire dans son traité du serf-arbitre : ■ Dieu lait en nous le mal comme te bien, s II n'a pas tremblé, le digne homme, en écrivant ces lignes formidables, et il serait platAt mort que de nier la présence réelle. Cepcadant ou est le sacrilège T II faut néanmoins le remercier d'avoir avancé celle immorale absurdité. Ces
i.Goo'^lc
QUESTION BBLIGIBVSS. 13
peiiMara,quine B'effi-aieBl jamais dnconaéquéncei d'un
principe, sodI précieux pour la décoavertc de la vérité, a Dieu bit eu nous le mal comme le bien. • Courag(', grand logicien I voilà des gens qui invoquent sans cesse le Deta tx machdna, qui cherchent h enlever au pécheur le mérite de ses bonnes actions , et veulent cependant hii laisser tout le fardeau de ses crimes. Un secret instinct de droite raison te pousse à l'absurde, qne dis-je, au blasphème , et lu t'écries : Dieu fait en nous le mal comme le bien ; pourquoi non , en effet T Bi Dieu est maître dans ce c&t6 de ma conscience, pourquoi ne l'est-il plus de cet autre cAté? — Il ne le veut pas. — Qui vous l'a dit, intrépides interprètes do la volonté de Dieu, qui connaissez si mal le jeu de la v6tre 1 j'aime mieux le hardi raisonnement de Luther. Il suit ses idées, et il les exposo avec tant de franchise et de clarté, qu'après toutes les disputes le premier Tenu , s'interrogeant lui-même, peut se dire à son tour : Dieu ne fait en nous ni le mal ni le bien ; nous voulons seuls l'un et l'autre.
Mais le vieux levaindu passé mélange n<H progréa ; l'idée de l'infini, qui s'estdégajïée avec tant d'éclatdans la métaphysique chrétienne, ne s'est pourtant pas débarrassée tout-i-fait de cet amalgame contradictoire qui l'a défigurée jusqi'ici. L'humanité a été trop longtemps couchée dans son berceau de superstitions pour que des haillons de ses langes ne déparent pas sa robe virile; les temps Ips anéantiront. Je respecte le motif de rhumanilé toujours ardente à s'unir à Dieu , mais quand, au dedans de noos-mémes, tant de liens nous attachent à lui, quand l'idée de l'infini, du beau, du vrai , du juste , le rendent pour ainsi dii^ prêtent dans
14 BLEHBNTS DE L'ÊTAT.
noire conscience , sans altérer en rien l'uBence métaphysique de sa nature, sans l'obscurcir ni ie subtiliser, ni sans le rabaisser i noire niveau; quand l'imaginalion, la raison , le sentiment religieux, nous élèvent si directement aux pieds de l'éternité, je ne vois pas pour* quoi on a recours à des machines merveilleuse^ A des rcnvTScments de la loi naturelle et divine, et je ne puis m'empëcher de nier les incarnations moins comme miraculeuses que comme superflues.
Dieu, qui nous a foit une loi d'acquérir par le travail nos moindres connaissances et la satisfaction do nos plus simples besoins , n'a donc pu vouloir nous épargner toute peine à l'endroit de notre science la plus sublime et de notre besoin le plus sérieux ; il n'a point~~ enfreint toutes les lois, borné l'infini, épbémérisé l'éternel, pour n'apporter d'ailleurs ici-bas que des lumières incomplètes sur son être, sujettes à la contradiction et au temps. Enseveli dans son mystère éternel, il veut les lois qu'il nous a voulues, et nous les accomplissons; ridée de l'infini est en nous et nous marchons à la connaître, à travers bien des sueurs et du sang, qu'il nous épargnerait sans doute par ses incarnations , si elles n'élaienten elles-mêmes monstrueuses, mais librement, mais avec la gloire du dessein Indépendant , de l'action raisonnée el persévérante.
Les religions sont des oeuvres humaines , donc elles progressent ; elles progressent , donc elles sont des oeuvres humaines. A votre insu, vous n'êtes déjà plus catholiques , vous qui , vous pliant aux circonstances , concevez la religion aussi malléable que vos esprits conciliants. Bossuet le comprenait autrement, le rigide catholicisme ; dans sa préface des variations , il établit
i.Goo'^lc
QUB8TI0H BILIOIBUSI. IS
logiquement cette diffêreDce entre les œorros de Dieu et celtes des hommes, que celles-là atteignent d'uti coup la perfection, tandis que les autres varicnl, lAtonneot, hésitent et so perdent dans de perpétuels changements. Eh bien , il fiaut accepter ce dernier caractère, et comme vraiment et dignement humain. Mais tout en reconnaissant l'immutabilitâ , comme un signe nécessaire de l'œuvre de Dieu, elle ne suffit pas pour la caractériser, et loin que l'œuvre immuable soit nécessairement divine, dans notre sphère, elle finit tAt ou tard par n'éire plus h la hauteur de l'humaniié.
Si lo5 religions snnt humaines, il est donc licite de les soumettre à i'eiamcn , comme tout ce qui est de l'homme; mais on sent combien, dans une pareille matière, l'examen doit être grave, mesuré quoique libre, et fondé surtout dans ses oppositions sur la véritable observation de la nature humaine. Pour n'être pas directement émanée de Dieu , la religion n'en est pas moins sainte, vénérable, la plus belle et la plus profonde expression de l'humaniié , l'échelle de Jacob qui . monte jusqu'aux cieux. Ce n'est pas qu'il faille lui prodiguer les formules de respect, et réconduire, comme dit madame de Staël , avec force révérences. Le seul moyen de l'honorer en la discutant, c'est d'y apporter la rigueur du raisonnement, le calme de la discussion sincère et l'appel constant aux faits. On no peut attaquer cette vérité incontestable, que le christianisme, ou pour mieux encore préciser ma pensée, le catholicisme est le plus magnifique progrés religieux de l'humanité , et celui qui pour bien des sièclcsaprës le nàire, sera l'expression suffisante de la vérité. Mais cst-il la dernière limiio du progrès? j'entreprends de montrer
16 UBHUm Dl i.'but.
le contraire ; dans ee deesein , j'éviterai , j'espire, tonte etpèce de dédaœation. Quand ils parlent du cbristianisme en le comparant aux temps anlérieun, s'ils évitent recueil du désieremeai , les meilleurs esprits s'cxbalent d'ordinaire en points d'inierjeciion ; ils procèdent par € è religion sainte^ les ténèbres que tu as dissipées, la Doit de l'erreur b et autres expressions, qui nuiraient à la vérité lors même qu'elles ne seraient pas mensongères, mais elles dénaturent les faits par l'cxagâration. Alexandrie [1), berceau plus réel du christianisme, (el que nous le possédons, que Jérusalem elle-même, Alexandrie qui a vraiment systématisé ladoctrinedeJésus-Clirist, présentait à cette époque le ipeclacle d'une civilisation extrême dans ses lumières comme dans ses vices. Elle résumait, elle rassemblait comme dans un vaste bazar tous les trésors de science et de génie qui lui avaient été légués par l'Asie et la Grèce, et elle a été honorée du cAté des derniers païens, aussi bien que du calé des premiers docteurs de l'Eglise, par une suite de grands esprits, tels qu'il s'en est ]>ou vu de semblables dans les plus beaux temps do l'ère nouvelle. Pharisiens intellectuels, ne nous glorifions pas de notre supériorité ; apprécions justement ce qui est de nous et ce qui est du paganisme, et nous verrons que la moitié , au moins, de nos richesses nous a été léguée par ce monde antique qu'on nous peint quelquefois si ténébreux. Il s'agit donc en quelque sorte, de dresser un rapide inventaire do passé et d'examiner ea regard notre propre trésor, puis lorsque la balanco
()) Par- Alcuadrie, j« veux nprfMiiIcr loua I» Ttin ie VtgVm
i.GoO'^lc
QUESTION HELIGIBVSB. 17
tara été établie, une autre question se présentera natarellement. Ces idées qu'un long travail nous a conquises dans le passé, celle science que le présent a cnc(H% enrichie , tout cela est-il désormais stérile ? aucun effHt ne pourra-îl plus les féconder? Ici l'histoire est impuissante, quoi qu'on en ait dit 1 Ce regard jeté sur les probabilités de l'avenir ne peut discerner dans leurs ombres quelque chose de précis et de certain qu'en lesfiiant à travers le 'prisme de la conscience ; il en dénombre les facultés , et voyant qu'il en est , parmi ces puissances de l'esprit , quelques-unes dont l'énergie est arrêtée ou restreinte , ou mécoanuc dans l'ordre social du présent et du passé, ta conclusien ne se fait pas attendre : Non, s'écrie l'avenir, l'humanité n'est pas là tout entière, ni dans toute sa grandeur. Lo progrés du catholicisme sur le paganisme a été de satisfitire un plus grand nombre de facultés humaines ; où sera le progrès sur !e catholicisme T dans la religion qui en satisfera un plus grand nombre que lui.