‹ Des éléments de l'état ou cinq questions concernant la religion, laChapitre 7 sur 41 · ELEMENTS DS L ETAT · texte numérisé non relu

ELEMENTS DS L ETAT

tioD généreuse de la liberté. Mais dis qu'elle a menti k celte inleniion, flès qu'elle s'est montrée, à son premier pas , sophistique dans ses changements, mesquine dans ses attaques, et qu'elle a gardé, ea y ajoutant beaucoup, tout le cAté mauvais de l'église rivale sans en garder le plan magnifique, le dogme suivi et savant, la réforme n'est qu'une grande tentative avortée et dé- ^laease en elle-même , qnoiqne féconde en résultats qu'elle n'avait pas prévus. Le caractère et la positioo do ses auteurs explique suffisamment cette imperfec< tion. Sortis da sein de l'église, ayant sucé presque tous le laît de la scolastique, maigre nourrice , ils ont porté dans leur carrière un esprit de dispute qui ne produit jamais rien de grand. Ils n'avaient ni le calme néces* faire, ni les souvenirs d'éducation assez libres pour Toir sérieusement les cdtés faibles de la doctrine qu'ils attaquaient et la suppléer avec fruit. D'ailleurs, rare* ment la même main détruit et répare. Ils ont pu arra* cher une partie de l'Europe au SaintPôre, mais la loi qu'ils ont substituée à la sienne est peut-ilre moins ferme, et peut-être finira-t-elle avant la papauté.

Je ne méconnais ni le génie de Luther, ni son éloquence , ni la droiture et la bonté de son âme. Certes , ce fiit un grand jour, en Europe , quand il cria de sa roîx de tonnerre : a Rompons leurs liens et rejetons leur joug de dessus nos têtes. ■ La liberté crut avoir fiiit nn grand pas, et elle avait, en effet, préparé sa victoire, nais la suite montra bientôt qu'elle était encore loin de l'obtenir. Une fois passé ce moment sublime d'audace, où nn moine se I&ve seul contre la papauté, Luther D'est plus qu'nn théologien éloquent , puissant, énergique, mais OD théologien alimentant selon l'école.

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QUESTION BSLIOIEUSI. St

II comprend si mal co qu'il y a de Traimcnt grand dans sa rébellion , et le caractère libéral qui eût pu la jus» tiBer à jamais, que l'instant d'après le succès il devient despote et plus autocrate que le Saint-Père, puisqu'il ne souffre pas de collège de cardinaux. Hais sans peser sur les défauts de l'homnie et sur ce qui tient tout particulièrement à son cœur, voyons , dans les faits principaui, comment son dogme a réformé et perfectionni le caibolique.

Tout roule sur des subtilités. Lulbcr montre parfob un esprit haut, libéral, philosophique, qui promet mieux. On le voit reprocher à Carlosladt , qui avait supprimé l'élévation de l'hostie, a d'avoir mis le Chrisa lianisme dans ces choses de néant, à communier sous c les deux espèces, à prendre le sacrement dans la a main, à 6ter la confession, à brûler les images, s Il exprime ainsi une sorte de dédain pour la forme qui le ferait croire tout adonné à ce qu'il y a de plus sérieux dans le fond ; mais , outre qu'il se départit beau> coup, dans la suite, de ce laisser-aller métaphysique , et qu'il s'entêta aussi pour o des choses de néant, d Ici questions de dogme ne le trouvèrent pas plus riche en vues ni plus ferme dans ses explications. Les deux grands ctités par lesquels il se sépare du catholicisme sont la foi spéciale et son scniimont sur l'eucharistie. Or, sans le poursuivre dans les conséquences absurdes, immorales, et sans aucune grandeur de \a justice imputée (1), il est évident tout d'abord qu'en s' engageant dans cette voie , la réformaiion ne peut prendre un vol élevé. Elle ne s'adresse qu'à l'école , et la que-

(I) Autre nom d« li doclrinc iut U f«i apitidc.

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rdlescra ronfcrméo dans un étroit champ-clos où la scolastiquo rompra bien des lances, mais où la raison no saurait mettre lo pîod. Conlradiciions, marches, contre-marches, reiraitcî, fausses sorlios , toute une Btraiôgic savante est déployée pour emporter et défen' (Iro cette bicoque de la justice impuiaiive. Et à quoi aboutissent toutes ces fatigues 'd"unc campagne rcmuanlc et pleine d'escarmouches ? Luther paraît vouloir mitigcr les terreurs dont l'église catholique accable, selon lui, l'imedu pécheur. Lui, Luther, il veut être bon prince et clément aux imaginations faibles. 11 ne demande au pécheur, pour qu'il soit justifié, que la certitude absolue de sa justification. Voilà qui semble, au premier abord, d'une morale facile jusqu'à la complaisance ; mais , qu'on pousse plus avant : cette certitude n'est permise qu'à l'égard des péchés que nous ne connaissons pas; à l'égard de tous les autres , eilo n'est qu'une a détestable arrogance et sécurité, n OhJ la belle trouvaille! lo précieux banmc pour les plaies do la conscience ! Je dois éirc certain de ma justification , tant que je ne me connais d'autres péchés que ceux dont une conscience timorée se suppose toujours coupable. Mais , dès que je sais ma faute et que le besoin delà justification me presse de son aiguillon, je ne puis plus être justifié, parce que je no puis plus me tenir certaindel'élre. Luther est vraiment un grand consolateur I Je fais gràcedes antres belles raisons dont il appuie cette colonne desa doctrine, et Bossuel les a trop victorieusement réfutées pour que j'entreprenne l'inutile tâche de le répéter. Je ne veux que remarquer ce caractère d'argutie ihéologique qui décide,à première vue, l'incapacité de la réforme à remplacer le catholicisme.

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Au sujet do rcucharislic , lo démon do la logique tournicnlo Lullicr avec amant d'ardeur. On dirait, à voir In maniùro dont il envisafjo la question , qu'il est n^oins choqué de la transsubstantiation en ctlc-inémc , qno pressé du désir d'y fubstilurr quelque produit lliéolngique de son invention.

En effet, sur quoi porto son attaque? sur quelque chose d'essentiel, de fondamental, do décisif? Non, Luther n'aime pas les grandes discussions, qui sont toujours les plus simples. Il lui faut des nuances, des chicanes, des interprétations sans fin. Vous prétendez, catholiques , que la substance du corps divin se chango eu la Bubslanco du pain. Moi, Luther, j'avance que les deux subtances, celle du pain et ccll« du corps , demeurent également. Vous voulez que le corps soit réellement transformé eu levain. Jo veux a un pain B charnel et un vin sanglant. D C'est lu une hérésie, jo n'en doute pas , mais qu'est-ce autre chose 7 En liaant toute cette belle dialectique et invention d'esprit, on DO pcnt s'empêcher de penser que Luther avait étudié sous quelque a maître , Tubal IToloferne [1] , qui lut ff apprint sa charte, si bien qu'il la disoyt parcccur a au rebours , » et dont lo « scavoir n'estoyt que bcsn lerye, asbalardissant les bons et nobles esperits et a corrompant toute fleur de ieunessc. » J'ai déjà cité une proposition du serf-arbitre qui prouve combien manquait à Lutherie sens de la liberté. lia aussi peu celui de la morale. 11 trouve moyen d'avilir la grandeur des sacrements catholiques. N'est-ce pas lui qui a écrit, au sujet du mariage , ces étranges paroles :

(I) Le dcclouT Eckius.

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a Si los femmes sont opinittres , il est à propos que < leurs maris leur disent : si toos ne voulez pas , une a autre le voudra; si la maîtresse ne veut pas venir, « que la serrante approche. ■ Cette grossièreté montre qu'en morale comme en pliilosophie , on ne g^S')'^ ^'*^° au retour vers le passé. Si Luther n*Glait pas remonté jusqu'aux patriarches, il n'aurait puisé nulle part, dans le dogme catholique, ni même dans l'esprit dos mœurs de son temps , ce mépris oriental des femmes, cette méconnaissance du grand rAle qu'elles peuvent jouer dans la fomille, celle lourde et dégoùunto appréciation du mariage , qui ne le ^t consister que dans les « inévitables nécessités de la chair, s II est vrai que le catholicisme , par le principe monacal qu'il reoformo, avait consacré, dans le fait, un dédain excessif de la matière, et que c'est U ce qui a pu jeter la réformatioD dans l'excès opposé. Mais outre que le catholicisme a tonjours admirablemenl compris les oeuvres sociales et en particulier le mariage , il est plus digne d'un dogme do retenir Ids penchants Corporels de l'homme que de les favoriser avec tant de brutalité. Il n'y apas de danger que la chair s'oublie , il y en a qu'elle s'emporte. Servez-vous donc d'un frein , non pas d'un aiguillon. Une critique moins sévère s'adresse à la réforme de Zwingle. C'est celle en effet qui a mis dans sa théologie le plus de clarté, de franchise et de philosophie; celle qui s'est montrée le moins puérile dans ses changements, et qui s'est dégagée le plus librement de tout le passé avec lequel elle voulait rompre. La négation du péché originel, la négation du mystère eucharistique, TOilà un véritable usage de la raison , roilA qui £ait un pu vers le but coMtant de l'humanité, rendre les rtii-

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gioDSilesgonvernements.Iapbilosopbieplusconforiiiea aa développeineiit de noa facnltés. Déchirer le mystère, ceneiloripeau des religions antiques, roilàan vrai progrès, une niilo préparation de l'aTenir. Luther était trop théologien pour si bien oser. Mais, avec tons ses mérites, la réforme de Zvingle n'a rien fait qui puisse prendre rang parmi les croyances de rbumanîté. Un homme de bon sens, désirantse rattacher à une église, préférera peut-être celle de Zarich comme l'église la plus raisonnable; mais lorsqne le philosophe voudra l'opposer à ce dogme catholique, universel, dent le passé est plein , dont Je présent s'instruit encore, il ne ponrra se résoudre à rapprocher deux objets si distants, ni à mcllre en regard le cèdre et l'hysopo. Zvingle est celui de tous les réformateurs qui est le plus à la haaleurde sa mission. Mais sa mission était d'abattre et non d'édifier. Aussi , peut-on considérer sa doctrine comme un sage recueil des reproches qu'on peut adres- <cr au catholicisme , quoiqu'il n'ait pas formulé le reproche capital : mais ce n'est pas une véritable religion, hitelligence lucide, sincère, sans fkux-fnyants ni retours, il était parfaitement né pour voir et combattre le faux, et s'il n'a pas eu le génie des vastes et solides systèmes, 'i a brillé du moins par cet invincible boa sens qui haï t etbnse les arguties.

len'en voudrais pas dire autant de Calvin, quoiqu'il ait de fortes et sévères parties d'Intelligence. Plus logicien que Z^ingle, il ne va pas si avant parce qu'en matière d'innovation la raison est un guide plus dè< terminé que la logique. Il a pris tout le caractère théologique du luthéranisme, qu'il n'a fait que systématiser en pressant les conséquences de la justice imputée. Il l'a

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!0 ELElIliNTS DE L ETAT.

constitué en corps de doctrine plus suivi, ))lusré(;ulicr, au moins en apparence , car il n'en a i^viié ni toutes les subtilités ni toutes les conlradiciions. Sj manière d'expliquer le sens figuré demi-Zwitiglienne , dcnii-LulIiérienno, est ce que Bossuet nommait un prodi{;c, ctil est certainement difficile de rencontrer une mâlaphysiquc plus enflée , plus déliée , plus mystérieuse et plus vide. Haineux et sec , il concentrait au dedans la violence que Luther épanchait au dehors. Il était comme son stylo que Bossuet a si bien peint d'un mot, triste. Il a donné à son dogme je ne sais quoi de dur, de raide ctd'austôre, qui ne ressemble pas mal à la sombre couleur du, catholicisme d'Espagne sous Philippe II. Il y avait en lui l'étoffe d'un grand inquisiteur, et il en eut les bûchers. C'est à cet &pre caractère imprimé à sa réforme qu'il faut attribuer l'immense succôs qu'elle obtint, et le grand nombre de croyants qu'elle réunit à son centre. Les religions trop faciles dégoûtent : leur sévérité donne la mesure de leur influence.

Ainsi s'acheva, sous la main de ces trois hommes si différents, l'oeuvre hachée, tronquée et sans valeur religieuse, delà Réforme. Subtile et pleine de contradictions avec Luther, subtile et logique avec Calvin, simple et hardie avec Zwingle, elle restera comme un bel élan de l'esprit d'examen finissant par une queue prodigieuse de despotisme. Sans doute , et en vertu de son caractère originel do révolte do la liberté contre l'autorité, elle a dû avoir une importante action sur l'équilibre de l'Europe et la direction des intelligences. Encore aujourd'hui, dans son sein, un de ses ministres (1) vient de préparer, Binonla destruciion du chrîa-

(1) SirauM,

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QUESTIO;^ BELIGIEL'SS. 27

lianisme , du moins une métamorphose équivalente h un complet rc nouvel loin en t. Je n'attaque donc en rien soo importance comme fait tiisloriquc ()]. Slais, quand jo la considère en elle-mémo, comme religion, ou dans SCS rapports directs avec l'Éiat, elle me parait plustynnniquo et plus scrvile que le catholicisme, et, dans ccqu'eile a chaneé, indifférente ou pire. Elle a ébranlé, elle a réveillé ce grand corps du moyen-&ge engourdi dans la foi. Lu se borne son travail. EUc a détruit, elle n'a pas reconstruit. L'épée qui abat ne peut être la charrue qui laboure.

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