ELEMENTS DB L ETAT
putes fussent en réalité des querelles de mots. D'abord il n'y CD a pas beaucoup dans l'histoire ; le plus souvent celles qu'on traite do la sorte ne reçoivent cette qualification dédaigneuse que par manière d'acquit, et parce qu'on les juge au plus pressé , sans les cumprcndie. Les mots cachent toujours des idées, cl certes, pour no parler que des Ncsloriens, ce n'est pas dans l'objet do leur hérésie que se trouvent la misère et la vanité, mais dans la façon dont ils l'envisagent : xçtiTCTOKQi et 6;ct:V.;; CCS tcrmcs ralliés prenaient le christianisme par sa base, et, maniés par une main plus ferme , ils l'ébranlaient sérieusement. II ne s'agissait rien moins que de l'humanité ou de la divinité du Christ, c'est-à-dire de toute l'autorité de sa doctrine dans l'esprit des peuples, et même, à cette époque, dans l'esprit des plus émiteuls. Je ne veux donc pas déprécier l'instinct de la pensée humaine , si je puis parler ainsi , ni cette clairvoyance dans l'attaque qui ne la quitte jamais, méoie dans les siècles les plus déplorables; je remarque seulement après tant d'autres, letourfanx que le génie ab&tardi deConstanlinopIe donna aux plus graves sujets do la théologie, et la puérilité de cette race do sophistes qui devait plus tard, pendant que Mahomet II entrait dans la capitale de l'empire, «argumenter sur la gloire du Mont-Thabor. b Toutes ces hérésies des premiers temps se sont reprodiiiies, comme je l'ai déjà indiqué, dans la Réforme, sinon sous leur ancienne apparence du moins avec do légères modiGcations; il en est m(ïmc qui surgissent lout-à-coup au milieu des temps modernes, comme de vivants rcssouvenirs du passé, et qui, pour reparaître sur la scène, n'ont guère changé que de nom :
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QUESTION KBIIGIBUSB. 47
]ô veux parier des Albigeois , qae Bossuet appelle avec justice les nouveaux ManichëeDS.
Voltaire {£sscn sur les Mœurs, chàp. txil) a démenti ce fait avec son assurance habituelle . mais il n'appuie eon assertion d'aucune autorité de fait ou do raisonnement, et il tombe dans des erreurs assez évidentes, car dire qu'il n'est pas probable que de> hérétiques du xi< siècle aient connu la doctrine du Persan Manès, c'est mécoonaitre les plus simples effets de ia vie des idées et de la communication des doctrines. En outre , c'est ignorer un fait positif , l'introduction du manichéisme en Occident. Parti de l'Armé- Dio avec les Pauliciens, il passa en Bulgarie et de Ih dans l'AIleniagne, l'Italie et le midi de la France. Voltaire donne aiissi une étymologie singulière au nom des Vaudois, qu'il confond mal t propos avec les héréliquesdu pays d'Albi (1). aOn les nommait Vaudois, ditil , parce qu'il y en avait beaucoup daits les vallées du Piémont. Celte étymologie est trop eilrop peu savante : il est de notoriété que les Vaudois n'ont pris leur nom que de Valdo, leur apôtre, marchand deLyoD, et que si Claude de Seyssel , archevêque de'Turin,- trouva un assez grand nombre de ces sectaires en Piémont vers le commencement du xvi' siècle, les vallées de ce pays ne furent pas Icir berceau , mais bien plutôt leur dernier refuge.
La grande église manichéenne se tenait en Bulgarie,
(1) Celle confusion est juslifiCc, en un certiln sens, pirce iju'on II taisait du l«nips mCme dei Albigeois, et que le nom générique de Vsudcis «Uil donne i tous les hérétiques du midi do la France. Nuis il j Bvail réellement deux hérésies, celle du nio-meniclifisnic, et celle dei dijcijjlea de l'ald", qui ne se rejscinlluii ni eu rii.ii.
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48 ELBHBItTS DK l'ÎTjIT.
la première partie do l'Occident dont la doctrine pereanne ait prb possession. La plapart des historiens modo-nes ailribnent aux Priscilliantstcs l'importation du manichéisme en Europe. îe préfère l'opiaion de Bossnet, qui la rapporte aux Paulicieos. On comprend mieux, en suivant la route de ces hérétiques', comment leur pape s'était établi en Bulgane, cequi ne s'explique nullement lorsqu'on parle des Priscilliànistos cspa< gnols, comme chacun sait. D'ailleurs ceax-ci avaient modifié la doctine manichéenne qne les Pauliciens gaivaient dans toute sa pureté , et on ne trouve aucune trace, dans l'hérésie des Albigeois, des modifications qu'ils avaient apportées. Saint Bernard et les actes des conciles ne formulout dans leurs cteh d'accusation que les deux principes, l'horreur du mariage, les abominations secrètes, l'horreur du vin et de l'ciichartsiie, le manichéisme pur. Les néomanichéens se couvrirent même d'abord du voile impénétrable sous lequel leurs ancêtres en doctrine s'étaient cachés ; mais, pressés par le soupçon vigilant du catholicisme, ils abjnràrcnt bientôt toute réserve hypocriio avec une énergie aussi naturelle dans les mœurs du xi* siècle, que la dissimulation au temps des sophistes. Pour répondra aux bruits qui accusaient les Albigeois des infamies traditionnelles du manichéisme, on a objecté le courage qu'ils portèrent dans la résistance et leur héroïsme en face du martyre : preuves retentissantes et creuses qui ne signifient rien do ce qu'on veut prouver. D'abord il y aurait absurdité à penser que toute colle foule d'hérétiques qui furent traqués dans le Languedoc pratiquât les cérémonies licencieuses du mystère antique. Cette multitude ignorante était composée d'esprits
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QUESTION BELIGIEUSE. 49
(rop droits, de cœurs trop simples pour accepter la ddbanche, mémo" dogmatique et consacrée. Aussi ne connaissaient-ils rien de cette partie de leur religion. Renier, qui avait été d'entre eux, rapporte que dans tonte l'Europe il n'y avait que quatre mille dlus. On n'aurait pas pu compter le nombre des audileurs. Ces i^lus avaient été choisis parmi les plus ralfinr's caractères, les consciences les plus larges, les tcmpérameuts les plus grossiers, et seuls ils voyaient dans tout son éclat la vraie lumière; seuls, ils pénétraient dans lo fiind des saletés métaphysiques, parce qu'ils n'avaient ni le sens assez délicat, ni l'intelligenco assez saine pour en repousser la folie. Les auditeurs n'étaient donc pas entachés de ces souillures, et ils ponraient marcher à la mort avec la grandeur d'une conviction profonde, tans arriére-pensée do honte. Quant aux élus, j'ignore s'il y en eut de martyrs : on pourrait en supposer un bon nombre parmi les convertis, mot honnête pour dire apostats. Mais, quand même ils seraient morts courageusement sur lo bûcher, on sait que la persécution rive l'opinion dans le cœur de l'homme comme le marteau rive le clou ; et puis, trouvant dans l'iniquité de ces flammes allumées pour eus une sorte de justification des pratiques effrénées de leurs dogmes, ils s'y précipitaient avec la surhumaine fureur qui animait les chrétiens du cirque.
La mort ne justifie pas la vie. Le martyre des Albigeois ne les absout pas de manichéisme. Il reste & concevoir comment la pire des hérésies , comment le reste honteux de la théurgie païenne a pu posséder assez do forces vitales pourBepousserjusqu'aucentredachri»* tianinne et n'y mourir que dans le sang et les ralaei.
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Je laisse à de plus habiles le soin de glorifier cette aberration del'espiit, et à d'excellents optimislesThonneur d'en démontrer le bon cAté. Pour moi qui ne vois là-dedans qu'un fait individuel , ou comparaison du fuit catholique, le seul universel et humain, je no suis nullement empêché de le ranger dans la catégorie des erreurs. L'homme aime le mystérieux Environné de mystères , il s'y attache comme à quelque chose de grand , de vénérable et de Bupéricur. Ce sentiment o'a rien que de noble et de juste , lorsqu'il n'embrasse que le mystère naturel , et non pas le mystère artiftciel, distinction que j'aurai lien d'expliquer dans un chapitre suivant. Mais lorsque des imaginations ambitieuses brodent, pour ainsi dire, cette vaste trame du mystère , dont le réseau nous enveloppe ; lorsqu'elles y niêlent, comme un chœur capricieux, toutes les chimères qu'elles conçoivent , cl qu'elles présentent lear œuvre à l'adoration des hommes , elles ne manquent jamais d'en séduire un grand nombre. Cette séduction est mauvaise , et ces mystères inventés ont le plus souvent ouvert une porte allégorique à la dépravation. Le secret de la doctrine est donc déjà un grand attrait. Le secret do l'association est plus populaire encore et plus à la portée de tous. Aussi a-t-il été constamment employé par les corps mystiques. Le privilège est ce que l'homme ambilionoc le plus, et il y en a toujours un particulier à posséder à l'insu d'autrui. On se grandit en importance , quand on se sent le membre d'une société qui n'est connuc^ que de soi et de ses frères , et l'invisible qu'on porte en soi-mfme, àl'cgardde tous ceux qui ne sont pas initiés , semble comme un tîiro de royauté qui, plus il est caché, plus il est mngnifiquc.
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QUESTION BBLIOtSItSS. If
'fcesVaudois, commnRément confondus avec les héritiqncs d' AIbi, en doivent 6ire séparés. Leur honnear est lié à ce discernement que la vérité commande , et la pureté de leurs mœurs aussi bien que la simplicité de leurs opinions ne permettent pas de les mettre sur le rang des Albigeois. Claude de Scysacl et les interrogatoires juridiques des Vaudois sont d'accord sur co point, qu'il n'y avait pas chez eus ombre de mantchéisnie. Lorsqu'on vient dire dans un ouvrage destiné à l'instniciion publique, a qu'en vertu de leurs doctrines les i liens moraus étaient ou méconnus ou brisés , d on méconnaît deux vérités : l'une que les Vaudois n'avaient pas proprement de doctrines , l'aoïre , que si on vent appeler ainsi le pcijt nombre de points qui constituent leur hérésie, on sera forcé d'y reconnaître quelque eiagéralion sans doute , mais une exagération de moralité, qui ne brisait rien que la discipline de l'Eglise.
Ils croyaient la présence réelle et même la Irans- Eubstantiation , n'ajoutant au dogme catholique que l'bérésie donatiste déjà citée, l'indignité du prêtre enchaînant la vertu du sacrement: Ils ne rejetaient l'ordre et l'esiréme-onction que dans la forme catholique ; la conRrmation s'administrait chez eux par l'imposition des mains. Ils déclaraient qu'on ne devait pas obéir au pasteur souillé , et la principale souillure consislail à leurs ycui dans la possession du temporel ceclcsiastiquc. Cofut par ce cÔLc surtout qu'ils s'attirèrent la colère de l'Eglise romaine. Ils réclamaicni aussi le droit de prêcher et do consacrer pour toutes les personnes vertueuses des deux sexes. Ils regardaient les temples comme indifférents , et préféraient mémo les prières en famille , dans l'intérieur des maisons. Ils
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voulaient, on outre, commo on dirait tlo nos jours, l'abolition do la peine de mon. C'est-à-dire qu'ils s'appuyaïcnt sur la parole de Jésus-Christ, « Je ne veux point la mort du pécheur, «pour briser le glaive de justice dans les mains de la puissance humaine. Voilà en peu de mois toute la doctrine des disciples do Vaido : née do l'enthousiasme d'un moment en présence d'une mort subite , elle conserva le caractère austère et exalté de son origine. Ce n'esl point une secte philosophique qui raffine et argumente, ni une société mystique qui subtilise et déprave lo sentiment comme les autres l'intell>geDCO : c'est une famille de gens do cœur, qu'un idéal de morale séduit , et qui , teut-à-fait calholiquFs dans le dogme, no se séparent de la religion commune que par le vif ressentiment des abus de ses ministres et ponr réaliser leur sévère idéal. Secte timide, ignorante , naïve , qui espéra d'abord se faire approuver du pape , et qui au lieu de passer de la dissimulation h l'audace , du mystère aux batailles , commo les Albigeois, tâcha de s'effacer devant la persécution et dissimula au point de ne plus bien se distinguer soimôme. Il n'y a plus là aucune réminiscence du paganisme. Onsesentiout'à-faitdansles temps modernes; c'est la préface de la Réforme qui se compose.C'cst la Réforme cUc-mémc, accomplie simplement par un marchand de peu de lettres, au lien d'élre élaborée avec fatigue et contention par la science des théologiens. Les faits démentent hautement la similJtndo des doctrines que les protestants ont voulu établir entre eus et les Vaudois. Il faut dire hautement avec Bossuct que les Vaudois, instruits dans les conférences calvinistes, deviennent les sectateurs du ministre de
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QI'ESTIBX OltlGlErSE. 53
Genève , loin d'avoir été ses prédécesseurs dans le dogme; maisc'est une frappante tdcnlilë d'esprit, et comme les indulgences et la pompe de la cour romaine suscilèrcnl Luther tel qu'un orage , le luxe et les abus ecolisiastiques avaient retiré de son sceptre le troupeau moins bruyant enseigné par Valde.
On a encore confondu avec les Vaudois les frères de Bohême, qui ont pourtant pris eux-mêmes la peine de se distinguer. 3c les passerais sous silence, tant ils ont peu d'importance intrinsèque, s'ils ne me donnaient l' occasion do parler encore d'un des patrons de la Réforme, de Jean Wicicf. lia se disaient les disciples de ce curé anglais, parce que Jean Huss, leur maître, en faisait grand cas; mais Jean ITuss non plus qu'eus ne suivait la doctrine do Wielef. Quoi qu'il en soit, Wiclef fut le génio fataliste de la Réforme, comme tes V^iudois en sont le modèle moral ; et je liens h le considérer pour celte raison. La doctrine de Wiclef est esposée dans son Uialogue; livre hardi, subtil, et non sans élans de pensée. Bossuet résume ainsi les principes qu'il renferme :
1" Les clefs n'opèrent qu'entre les mains des saints;
S° Les laïques peuvent administrer et consacrer les lavements;
3o C'est un grand crime aux ecclésiastiques de posséder des biens temporels;
40 Uo roi cesse d'être roi dès qu'il est en péché mortel ;
5> Négation d« la transsubstantiation ;
60 Reconnaissance de la présence réelle ;
7a Un Dieu dominé par la nécessité, au point qu'il est l'anteur et l'approbateur du mal.
On Toit qu'il avait beaucoup emprunté ans Vatidois,
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54 EtEMENTS DE L ETAT.
et qu'il étendait mêoiG à la poIitiquG leur opinion surlcs efifeudo l'indignité des prtoes. Un roi cesse d'être roi dés qu'il est en péché mortel. Vuilà qui serait dans la pratique un principe fécond en bouleversements, et qui culbuterait fréquemment tes trônes. Celte témérité ne valut rien à Wicicf que d'étro condamné pendant sa YÏe, par le concile de Londres, et déterré après sa mort, par ordre du concile de Constance. Elle lui a de plus attiré le mépris des réformateurs. Klélanchtoa l'appelle sophiste. Un tel disciple de Luther, et si naturellement porté à partager goo respect pour les puissances, devait mépriser le prQpoteur tl'un princiffe si excessivement révolutionnaire. Mais tout sophiste qu'il est, et précisément à cause de sasophisiiqucrie, Wicicfn'en est pas moins le parrain de Luther, et son précepteur dans le fatalisme. L'apôtre de Wittemberg n'a fait qoe renouveler le système Wiclefite, dans son traité du serf-arbitre , et, quoiqu'il en ait laissé mitiger l'flpreié dans la confession d'Augsbourg, il n'en demeura pas moins plus ouvertement fataliste que les catholiques, et plus enfoncé dans ce triste bourbier. Widef, en terminant l'exposition de ce point de sa doctrine, dit avec une candeur que Bossuet était mal placé pour sentir :
■ Qu'il n'est point entré dans une telle discussion pour « détourner la foi des simples, ni les entraîner à des « conséquences fâcheuses; qu'il ne nie pas que la véc rite se trouve dans le contraire de son système, « mais qu'il ne pourra s'empêcher de le soutenir, tant f qu'on ne le combattra que par les raisons usitées de
■ son temps.» C'est bien Ucequeje disais an commen* cément de Ce chapitre, La fausse liberté proclamée par j le catholicisme éveillait le fatalisme de ceu^ des héré- '
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$rBSTtO\ RELir.IECSE. Hi
tiques qui n'avaient pas l'œil assez pénétrant pour la voir dans son vrai jour; on leur montrait une liberté ri mal définie, défendac par de si mauvais arguments, fondée sur des bases si fragiles, et chargée do tant de liens qu'ils n'ont pu croire à la vérité d'un fait tellement défiguré , et qu'ils ont nié ce qu'ils ne pouvaient reconnaître.
Noas voilà revenus en face de la Réforme. Une suite de seize siècles a fait voir les différentes formes que son esprit a revêtues, mais rien qui ne justifie à la première vue la constante infériorité des hérésies. Une seule a rempli son but, celle de Pelage ; mais bien qu'elle ait restitué une vérité importante et fondamentale, elle n'a pas reconstruit un dogme, et le catholicisme est resté et restera encore longtemps la seule vraie religion , c'està-dire la seule qui réponde à tous les besoins du plus grand nombre.