DIAGNOSTIC THÉRAPEUTIQUE
Nous avons montré dans le rapide exposé qui précède les difficultés qui existent pour faire, soit le diagnostic clinique, soit le diagnostic anatomo-pathologique de ces lésions de la face. Serons-nous plus heureux au point de vue thérapeutique? Ce sera la dernière partie de notre étude.
Lorsque les éléments cliniques et Texamen microscopique ne nous ont pas éclairé suffisamment, lorsque des doutes s’élèvent, notamment, lorsque nous hésitons entre lupus et syphilis, nous savons que depuis longtemps, nous avons à notre disposition un moyen de contrôle, empirique il est vrai, mais qui dans certains cas nous permet d’affirmer par exemple la nature syphilitique de la lésion. Ce moyen est la mise du malade au traitement antisyphilitique.
Partant de ce principe que le mercure et l’iodure de potassium dans le traitement de la syphilis sont d’ « admirables médicaments » selon la propre expression de notre maître M. le professeur Fournier, chaque fois qu’une lésion douteuse sera guérie par ce traitement, c’est qu’elle sera nettement d’origine syphilitique.
Deux méthodes sont en présence : ou bien pilules de
prolo-iodure ou de Dupuytren suivant que le malade a la bouche en bon ou en mauvais état, ou bien traitement intensif avec des sels de mercure, injection de calomel par exemple.
Le premier de ces traitements est beaucoup plus long à donner des résultats que le second. C'est donc ce dernier qu’il conviendra d’employer le plus souvent possible, puisque la plupart du temps dans l’intérêt même du malade il convient non seulement d’agir, mais d’ « agir vite » pour être rapidement fixé.
Nous rappellerons seulement pour mémoire combien de cures merveilleuses ont été faites par ce procédé, là où tous les traitements avaient été essayés et où l’hérédosyphilis semblait ne pas pouvoir être mise en cause. Combien de fois s’est-on trop hâté de faire d’une lésion cutanée de la face un lupus ! On l’a alors traitée par tous les moyens en usage ; scarifications, grattages, cautérisations à l’acide pyrogallique, pointes de feu, excision même suivant le procédé de Nélaton et malgré tous les moyens employés la lésion persistait. Un traitement de quelques semaines par les injections de calomel et la lésion disparaissait comme par enchantement sans qu’on observe »
de récidives.
Ici se place un point très intéressant et qui a fait l’objet de nombreux travaux depuis quelques années. On s’est demandé si le calomel qui agit si puissamment dans la syphilis ne pourrait pas agir de même dans la tuberculose cutanée. De multiples essais ont été tentés et aujourd’hui, la question encore à l’étude est fortement controversée.
Les uns affirment la guérison de plaques nettement lupiques (D’’ Asselbergs, Barthélemy, etc) et nous en citerons des observations. D’autres parmi lesquels notre maître M. le Professeur Fournier tendent au contraire à réserver pour la syphilis le traitement par les injections de calomel. Nous avons pu voir des malades dans son service, chez lesquels le diagnostic de lupus s’imposait. On les a traités par les injections de calomel et jusqu’ici les résultats n’ont pas été couronnés de succès.
On pourrait donc répondre aux partisans du traitement des lésions lupiques par le calomel qui s’appuient sur des cas de guérison radicale qu’il y a eu erreur de diagnostic, que ce qu’ils ont pris pour du lupus était de la syphilis héréditaire, qu’ils se trouvaient en présence de cas de syphilis ignorée et Dieu sait s’ils sont plus fréquents qu’on ne le croit généralement. L’action heureusement modificatrice du calomel se trouverait donc tout naturellement expliquée.
C’est là l’opinion de notre maître M. Fournier; pour lui ces cas de guérison du lupus par le traitement mercuriel constituent des erreurs de diagnostic. D’autre part M. le Docteur Gastou, chef du laboratoire de la Faculté, signale à la société de dermatologie ce fait que ces injections agissent non-seulement sur le lupus et certains carcinomes mais encore sur les ulcérations de jambe de nature quelconque. Mais il ajoute et ceci est très important que ces lésions sont seulement améliorées et non pas guéries quand la syphilis n’est pas en cause. Nous reviendrons tout à l’heure sur ce dernier point.
Nous avons parlé dans le cours de cette étude malheu-
reusemement trop succincte, car le temps nous a manqué pour la rendre plus complète, de Thybridité de certaines lésions, de Tassociation possible de syphilis et de lupus ou de syphilis et de cancer. Que vont faire dans ce cas les injections de calomel? Il nous semble assez rationel de croire que dans ces cas le mercure trouvera un élément qu’il pourra vaincre, il agira sur Téléinent syphilis qu’il fera disparaître et ainsi suivant que la syphilis est la lésion plus ou moins dominante suivant que nous nous trouverons en présence d’une plaque syphilo-lupique ou lupo-syphilitique, l’amélioration, voire même la guérison totale apparente sera plus ou moins complète. Nous disons qu’elle ne sera qu’« apparente » car la guérison ne sera pas définitive et des rechutes se produiront à peu près sûrement à échéances plus ou moins éloignées.
Mais si, au lieu d’une association de syphilis et de lupus ou de syphilis et de cancer nous en avons une autre, celle qui serait constituée par le cancer et le lupus, quels résultats obtiendrons nous. Aurons-nous une guérison apparente ou même une amélioration durable ? Nous ne le croyons pas car nous savons que le mercure paraît agir sur le cancer en augmentant la rapidité de son évolution.
Dans cette lésion hybride comme dans celle constituée par lupus et syphilis, il reste dont l’élément lupus. Le calomel agira-t-il sur lui? Ici se place le point délicat de la question et c’est ici qu’il faut se rappeler que V amélioration a été constatée dans certains cas de lupus.
Nous admettons très volontiers que les erreurs de diagnostic ont été fréquentes mais puisque le mercure agit
si efficacement dans la syphilis ne pourrait-il pas avoir une action curative sur les tubercules lupiques ?
Qu’il ne guérisse pas radicalement la tuberculose cutanée pure, nous le croyons puisque les exemples de récidives sont nombreux qui tendent à le prouver, mais qu’il ait une action modificatrice heureuse, surtout et nous le répéterons plus loin, lorsqu’on lui ajoute le traitement ioduré, qu’il entre pour une part si minime qu’elle soit dans cette amélioration constatée au cours des différents essais qui ont été tentés, autrement dit, que l’injection de calomel soit un excellent adjuvant dans le traitement approprié du lupus (pointes de feu, scarifications, raclage, acide pyrogallique), nous serions partisan de cette dernière opinion. Mais les observations qui en ont été données jusqu’ici ne permettent pas encore de conclure d’une façon formelle au sujet de l’action du calomel sur le lupus.
Nous passons sous silence l’action de la tuberculine en
injections comme traitement d’épreuve. Il est évident
qu’il y a peut-être là un moyen d’aider au diagnostic,
mais la question est encore à l’étude et nous la connaissons trop imparfaitement pour qu’il nous soit permis d’y insister.
Pour nous résumer en terminant ce chapitre, nous croyons donc que le traitement spécifique, lorsqu’il sera suivi de guérison complète sera un élément de diagnostic différentiel que nous réserverons à la syphilis.
D’autre part, puisque dans les lésions hybrides où se trouvait réunie l’association lupus et syphilis on a pu constater une amélioralion, nous croyons qu’il sera bon dans
bo —
le cas où des doutes surgiront en notre esprit de tenter répreuve par le traitement mercuriel. Elle sera pour nous un puissant moyen de contrôle et en tout cas un adjuvant excellent à ajouter aux moyens curatifs employés.