OBSERVATION XIX
Mort par embolie pulmonaire; caillot adhéreut dans la veine hypogaslrîque.
P (Antoinette), âgée de 23 ans, cuisinière, est entrée !e 27 no-
wembre 1859, à l'hôpital de la Charité, dans le service de M. Pelletan, ssalle Saint-Basile , n° 5.
Cetle jeune fille, blonde, pâle, et d'un tempérament lymphatique, aa toujours habité la campagne, jusqu'à l'année dernière, époque à IJaquelle, étant devenue enceinte, elle vint à Paris pour faire ses ccouches à l'Hôtel-Dieu.
Une affection fébrile, s'étant déclarée peu de temps après l'accouchement, la retint plusieurs jours au lit; mais, un traitement approprié ayant triomphé de tous ces accidents, elle quitta l'hôpital après vun séjour de trois semaines. Depuis cetle époque, elle a toujours vécu dans d'assez bonnes conditions hygiéniques. Il y a un mois environ, s'étant enrhumée à la suite d'un refroidissement, elle eut une preimière hémoptysie, qui fut suivie de deux ou trois autres : c'est l'apfparilion de ces symptômes alarmants qui l'a décidée à se présenter à ll'hôpilal.
Etat actuel. A l'auscultation, râle muqueux sous la clavicule droite; matité comparative en cet endroit, respiration normale à gauche. En arrière, respiration rude, expiration prolongée, et matité comparative dans la fosse sus-épineuse droite; état normal à gauche. Toux (fréquente ; expectoration abondante; crachats muqueux, légèrement striés de sang. 11 n'existe point de douleurs mélalgiques ni d'œdème des
membres inférieurs.
En présence des faits révélés par l'auscultation, il ne pouvait ■exister aucun doute sur le diagnostic : il s'agissait évidemment 'Id une phthisie pulmonaire déjà fort avancée. On se borna donc à
l'expectation , tout en accordant 2 portions alimentaires à la malade, dont l'appétit était satisfaisant.
Le 4 décembre, vers midi, la malade, qui venait de prendre son déjeuner, se promenait tranquillement dans la salle sans éprouver aucun malaise. Tout à coup elle pâlit , pousse un cri et s'affaisse sur elle-même. On accourt, on la relève, on la transporte sur son lit. Une dyspnée violente s'était déclarée ; la malade, assise sur son séant, faisait de grands efforts pour respirer; les extrémités étaient froides: une sueur visqueuse se montrait à toute la surface du corps. Les battements du cœur étaient tumultueux, irréguliers, sans isochronisme avec le pouls. On sent à peine les pulsations des artères radiales.
Lèvres violettes , un peu d'écume à la bouche.
Rien de nouveau à l'auscultation.
Les symptômes s'étant progressivement aggravés, la malade succomba vers cinq heures du soir.
A Y autopsie, on trouva dans le poumon droit les lésions d'une phthisie avancée; mais, comme la mort presque subite de la malade, et les accidents observés pendant les derniers moments de la vie, avaient suggéré l'idée d'une obstruction de l'artère pulmonaire, les recherches furent dirgées dans ce sens.
Le ventricule droit était rempli par un caillot mou, qui se prolongeait dans le tronc pulmonaire. La bifurcation gauche de cette artère renfermait un caillot mou, qui s'élendait assez loin : mais la bifurcation droite était oblitérée par un énorme caillot blanc, de forme irrégulière, assis à cheval sur l'éperon formé par l'écartemeut des deux premières divisions de la bronche destinée au poumon droit; il envoyait dans chacune d'elles un prolongement blanc et résistant. Un caillot mou , formé derrière lui, venait se réunir au coagulum récent formé dans le tronc pulmonaire; et dans les vaisseaux du poumon droit, des caillots, d'origine évidemment récente, oblitéraient jusqu'aux plus petites ramifications artérielles. Le bouchon fibrineux n'offrait pas la moindre adhérence aux parois vasculaires, d ailleurs lisses, incolores, et parfaitement saines.
Aucun caillot ne siégeait clans les veines fémorales soit à droite, [ oit à gauche; mais la veine hypogastrique droite renfermait un [caillot blanc, adhérent aux parois vasculaires, qui envoyait un prolongement mamelonné dans la veine iliaque primitive : le sommet fide ce caillot, irrégulier et déchiqueté, paraissait avoir été tout récemment déchiré. Un coagulum mou remplissait l'hypogastrique à fi ou 3 centimètres au-dessous du point où finissait le caillot blanc Ipl adhérent aux parois de la veine.
Aucune tentative ne fut faite pour adapter, à la surface irrégulière m déchirée du caillot veineux, le caillot embolique; mais l'analyse microscopique a prouvé qu'ils étaient formés tous les deux des nêmes éléments ; nous y avons trouvé des granulations moléculaires ht des globules blancs, mélangés de quelques fibrilles et d'un trèsjrand nombre de granulations graisseuses, que l'addition d'une gouttelette d'éther fait rapidement disparaître.
Cotte observation présente à notre point de vue un véritable intérêt. NSous le rapport de la physiologie pathologique, elle met en évidence, ilJe la manière la plus frappante, les grands symptômes de l'oblitération soudaine du tronc pulmonaire; sous le rapport de l'analomie | pathologique , elle apporte une preuve de plus à la doctrine des eembolies; enfin, sous le rapport du diagnostic, elle démontre qu'il ?sl souvent possible de reconnaître la nature de l'accident, pendant Na vie du malade.
Il est un point sur lequel nous tenons à insister. Dans un grand inombre de cas semblables, on s'empresse, après avoir jeté un coup Irl'œil superficiel sur les vaisseaux du membre inférieur, de nier IVexistence de toute oblitération veineuse , et le fait se trouve inscrit au nombre des oblitérations spontanées du tronc pulmonaire.
Le scepticisme arbitraire d'un grand nombre d'observateurs s'acrommode trop bien d'un pareil procédé, pour ne point le mettre en usage; il est toujours plus commode de nier que vérifier; mais ce n'est qu'après avoir scrupuleusement examiné toutes les grosses
veines de l'économie, qu'on est en droit de conclure à la formation spontanée d'un caillot pulmonaire : que serait-il arrivé, par exemple, dans le cas que nous venons de rapporter, si après n'avoir rien trouvé dans les vaisseaux fémoraux, nous avions borné là notre examen? Nous aurions évidemment méconnu la véritable nature du fait que nous avons sous les yeux.
L'observation suivante est l'un des faits les plus concluants que nous possédions en faveur de la doctrine des embolies : le caillot pulmonaire était ramifié, et les branches correspondaient exactement aux vaisseaux tributaires de la veine azygos oblitérée, au point même où une parcelle du coagulum avait été récemment détachée.