CHAPITRE PREMIER
Historique.
Les lésions qui peuvent être observées à la surface interne du cœur n'ont pas été considérées tout d'abord comme elle le sont aujourd'hui. Les efforts accomplis par un homme qui depuis quarante ans a rendu les plus g-rands services à la science, ont été précédés, il est vrai, par d'autres travaux qui n'ayant pas été suivis du même succès, et n'ayant pas conduit aux immenses résultats obtenus par M. le professeur Rouillaud, n'en méritent pis moins d'être rappelés.
L'histoire des endocardites apparaît tellement comme un monument impérissable, comme une des parties les plus riches de notre travail, qu'il me semble absolument nécessaire d'en suivre pas à pas les différentes évolutions, de savoir ce qui l'a précédée, ce qui a pu et ce qui a dû aider à en constituer les éléments, avant d'en montrer toute l'étendue, le caractère et les résultats entièrement pratiques qu'ont fait naître les efforts du savant professeur de la Charité.
Je commencerai donc par remonter un peu dans le y)assé, pour y chercher ce qu'ont vu nos prédécesseurs et ce qu'ils n'ont pu expliquer.
Lég-uant sans doute aux observateurs du premier quart de notre siècle une série d'idées souvent exactes, mais rarement connexes avec d'autres séries d'idées, ils ont pu noter la métastase des affections rhumatismales, sur le cœur, voire même leur coïncidence ; ils ont pu rapporter quelques-unes des altérations considérées au-
jourd'hui comme faisant partie de l'inflammation de l'endocarde ; mais le peu de précision qu'ils donnent à leurs observations^ la confusion même qui y règ-ne, parlant tantôt de la péricardite, tantôt de l'inflammation du cœur, ont pu, ainsi que nous l'avons déjà dit, préparer les voies à cette étude; mais il me paraît de toute évidence que cette confusion n'a cessé que le jour où M. Bouillaud, aidé par les études physiolog'iques, et surtout par la précision qu'il apporta aux études cliniques, fît connaître, dès 1824 et 1826, les caractères de l'endocardite aig-uë, et montra , quelques années plus lard, sa coïncidence avec le rhumatisme articulaire aigai.
Pour montrer que c'est bien à M. Bouillaud que nous devons la connaissance de l'endocardite, je n'en citerai pour preuve que la polémique qui s'eng^ag-ea sur ce sujet. C'est, on le sait, le propre de toute découverte dans les sciences, mais en médecine surtout, de donner lieu à beaucoup de controverses. On ne reg-arde pas tout d'abord quel en est le but pratique, on recherche si Hippocrate ou ceux qui l'ont suivi n'ont pas décrit les faits avancés, et si par hasard on rencontre dans ces auteurs un passag-e où telle ou telle lésion est indiquée : immédiatement on arrive comme un triomphateur annoncer que le fait était connu depuis long temps.
La découverte de l'endocardite, je ne crains pas de dire découverte, n'échappa pas à la loi conmiune. Immédiatement on prouva que les altérations pathologiques étaient connues depuis long-temps, que les inflammations du cœur comme métastases, comme coïncidences avec le rhumatisme articulaire aig-u, étaient sig-nalées.
Il est évident qu'en cette matière comme en tant d'autres, certaines notions g-énérales, qui ne nous suffîraienl plus aujourd'hui, sont la preuve que l'on avait entrevu certains détails de la question. Est-ce que quelques par-
Licularilés de la circulation n'avaient pas été indiquées avant que l'illuslre Harvey n'eut mis complètement en lumière toutes les conditions qui font mouvoir les g'iobules sang'uins. Galien ne saurait enlever le mérite de Harvey, pas plus que quelques lig-nes citées dans les auteurs qui ont précédé M. Bouillaud, ne sauraient faire oublier la supériorité de son œuvre.
Si maintenant nous recherchons avec toute l'attention nécessaire en pareille matière et avec la plus grande impartialité les faits que les auteurs peuvent avoir signalés sur le sujet qui nous occupe, nous voyons qu'il s'agit toujours de la péricardite, de la cardite, niais non de l'endocardite; et du reste, comment en aurait-il été autrement lorsqu'on ig^norait l'existence de la membrane interne du cœur. Je ne veux pas dire que les observateurs n'aient pas trouvé à l'autop ie des lésions , considérées aujourd'hui comme le fait de l'endocardite ; qu'ils n'aient pas décrit ces lésions : ce serait commettre une étrange erreur, puisque nous allons voir tout à l'heure le contraire. Mais ceque nous voulons dire, c'est qu'il ne suffit pas que des observateurs aient signalé des lésions siég*eant sur la membrane interne du cœur pour leur attribuer le mérite de la découverte. Cette opinion peut paraître erronnée. Mais celui qui a montré la coïncidence existant entre l'inflammation de l'endocarde et le rhumatisme ; celui c[ui a prouvé cette coïncidence d'une manière plus éclatante qu'on ne l'avait fait avant lui, si toutefois on l'avait signalée, celui qui a apporté à cette étude des moyens d'investigation qu'une long-ue série de savants n'avaient jamais eu l'idée d'employer, celui qui par ses travaux a vulgarisé un fait dont il est impossible aujourd'hui de réfuter l'existence, celui-là seul à mon avis, mérite, l'bonneur de la découverte.
Sur quels travaux ou plutôt sur quels passag-es puisés çà et là se sont basés certains auteurs pour admettre que cet honneur ne revenait pas de droit à M. Bouillaud?
En citant textuellement ces passag'es, le lecteur pourra jug'er si nous nous trompons dans notre appréciation.
Sig'naler tous les auteurs qui se sont occupés de maladies du cœur ou dans lesquels on trouve seulement quelques phrases sur celles-ci, serait hors de propos. En citant Galien, Arétée, Guy de Ghauliac, Boerhaave, Van Swieten, Lancisi, Morg-ag-ni, Haller, Senac, Hunter et bien d'autres, nous dirons que tous ces auteurs no parlent nullement du sujet qui nous occupe. Ces auteurs ont bien vu quelques points de l'anatomie pathologique tels que roug-eur, ossification même de la surface interne du cœur, mais ils n'ont point poussé plus loin leursinvestig-ations. Il peut paraître même étonnant que l'étude des lésions de la membrane interne n'ait pas fait plus de prog"rès après la g'rande découverte d'Harvey.
Ce n'est g-uère qu'au commencement de ce siècle que quelques observateurs, suivant des auteurs du plus g-rand mérite et dont nous respectons l'opinion, auraient entrevu l'endocardite. C'est ainsi que, d'après M. Gazeneuve (1) Baillie (2) aurait siguialé des concrétions fibrineuses résultant de l'inflammation de la surface interne du cœur; que Burns (3) parlerait d'une lymphe plastique existant sur la face interne du cœur, avec inflammation des valvules.
M. Gazeneuve nous dit aussi que Boisrag-on (1809) a parlé de fausses membranes et de roug^eur de la face interne du cœur, chez un malade ayant off'ert des sym-
(.1) Gazette médicale, 1836, p. 417 et s uiv., Endocardite aigm.
(2) Baillie, Anatomie pathologique, Pans, 1815.
(3) On diseases of Ihe Leart, Edimbourg, 1809.
ptômes cardiaques. Nous ne savons où cet auteur a puisé ce renseig-nement; car, enlisant l'article de Boisrag-on (1), nous n'avons pu trouver cette mention, et dans le seul fait de rhumatisme qu'il rapporte, il n'est nullement question d'endocardite.
Mais avant Baiilie, Burns et Boisrag'on, Odier aurait, dit-on, sio^n aie l'endocardite. Nous citons textuellement le passag>e oiî il en serait question; car, dans les autres parties de l'ouvragée, il n'en est fait nulle mention. « Dans le cours de la maladie (il s'ag-itdu rhumatisme), ditOdieri2), il arrive quelquefois que le rhumatisme se portant, comme on dit, sur le cœur, sur les poumons, sur le foie ou sur le cerveau, il en résulte divers symptômes g-raves et dang-ereux, tels que des palpitations, des syncopes, de l'oppression, de la toux, de la tension etdela douleur dans l'hypochondre droit, ou de violents maux de tête avec délire, fureur, etc.
« Ces symptômes sont quelquefois promptement mortels; quelquefois aussi ils subsistent a[)rôs le rhumatisme, etdég'énèrent en maladies chroniques. Tel est en particulier une espèce de fièvre hectique qui n'est pas rare, et qui a pour foyer une inflammation lente du cœur, communément rhumatismale. Les symptômes caractéristiques sont la fréquence et l'irrég'ularité du pouls, l'oppression et la toux. Elle est souvent accompag-née d'anasarque et se termine ou par une mort subite, ou par les symptômes de colliquation ordinaires aux fièvres lentes. »
Odier, on le voit, ne parle nullement d'endocardite; d'après les symptômes qu'il sig-nale, nous croyons qu'il s'agit plutôt de la péricardite. Du reste nous en trou-
(1) Edinb. med. and mrg . journal , t. V, 1809.
(2) Manuel de mkder.ine pratique, 3eédil.. 1826, p. 82 et M.
vons la preuve dans un autre passag-e (1) du livre du même auteur, où il rapporte le fait d'une jeune fille morte à la suite d'une chute g-rave sur la tête et qui deux ans auparavant avait présenté à la suite du rhumatisme « une fièvre lente, caractérisée par un pouls fréquent, inég-al et intermittent, avec beaucoup d'oppres- . sion et de palpitation au moindre mouvement. » A l'autopsie, il trouva le péricarde adhérent au cœur de tous côtés. Il ne parle nullement de l'endocarde. C'était le cas de l'examiner, s'il avait pu croire un seul moment que dans le rhumatisme cette membrane, ou plutôt la face interne du cœur, pouvait être malade.
Kreizig" serait, d'après les auteurs allemands et français, le premier qui aurait observé et décrit la maladie que quelques années plus tard M. Bouillaud devait appeler endocardite. Les Allemands font bon marché des autres observateurs que nous venons de citer; en cela, on peut le voir, ils ont parfaitement raison. Mais celui-ci mérite-t-il véritablement l'honneur de la découverte de l'endocardite ainsi que le dit Friedreich ? Kreizig- (2), dans son traité sur les maladies du cœur, parle, dans plusieurs passag^es, des altérations que l'on trouve à la surface interne du cœur, des concrétions cartilagineuses, osseuses, des polypes^ et à la pag-e 107 de l'ai'ticle carditis polyposa^ il s'exprime ainsi (nous traduisons textuellement; : « Une sécrétion de lymple plastique a lieu par la membrane interne du cœur, évidemment enflammée, la comparant ainsi à l'angnne tonsillaire polypeuse. »
En 1816, Renauldin, dans le Journal de médecine de Corvisart rapporte une observation où nous trouvons
(ij Loc. cil., p. "2S3.
Maladies du cœur, 181^), l. Il, [jarlie.